CHAPITRE IX
GASPARD DKCrUTlNS KT LK SOCIALIS-MK CATIIOLlnCi: KN Sl'ISSE
Le socialisme et la dômocralie en Suisse. — Lento expansion du socialisme. — Le socialisme et les institutions démocratiques. — f^atiioliques ol protestants.—Mii:r Mermillod et le discours de Sainte-Clotilde — Un évèque socialiste. — Les devoirs des catholiques et la question sociale. — Les socialistes catholiques et l'État. — Evolution des socialistes catholiques. — Gaspard Decurlins. — Le chef des ultramontains. — Le Sccrétariatouvrier. — Decurtins et la réglementation internationale du travail. — Decurtins et Favon. — La Conlércncc de Berne. — Le Jfnslrr \ ull.shinll. — Les tendances de Decurtins. — ïh. de la Rive et le péril social. — Le docteur Feigenwinlcr. — Le Congres de liàlc. — Associations ouvrières catholiques. — Le Congrès d'Olten. — (Catholiques et démocrates. — Les catholiques suisses et la démocratie socialiste.
La Suisse est peut-être, de tous les pays Je l'Europe, celui où la situation de l'ouvrier est la meilleure, où l'antagonisme entre les patrons et les ouvriers est Je moins intense, et où le danger d'une conflagration est le moins à craindre.
L'absence de grandes agglomérations ouvrières, la stabilité relative du taux des salaires, la conduite même des industriels, ont rendu la position de l'ouvrier plus sûre que partout ailleurs. La cpiantité déjà considérable d'institutions fondées par les iutlustriels au profit des ouvriers, tend encore à augmenter chaque jour, et contribue admirablement à adoucir Icxistence des travailleurs. La participation aux bénéfices, admise et praticpiéc dans un grand nombre do cantons, ceux
DECURTINS ET LE SOCIALISME CATHOLIQUE EN SUISSE ~2'l'.\
surtout OÙ l'industrie est la plus avancée, les pensions alimentaires, les Sociétés coopératives de consommation, les caisses d'épargnes, les Sociétés de secours mutuels, les associations permanentes entre ouvriers et industriels, qui préparent la voie aux corporations libres, ont préservé la Suisse des excès et des violences du socialisme démocratique. En outre, la Suisse, où le peuple participe plus ou moins directement à la législation et au goiivernemenl, semble devoir être préservée encore plus par ses institutions politiques, de la contagion du socialisme démocratique, que par les causes purement économiques.
Une étude attentive de l'histoire du socialisme nous montre clairement que le socialisme démocratique s'est manifesté plus tard, mais avec beaucoup plus d'intensité, et s'est répandu dans sa forme la plus accentuée, dans les pays où le peuple n'a pas été appelé ou a été appelé assez tard à participer à la politique. Or, le peuple suisse, indépendammentdes élections, exerce quand il le veut son pouvoir souverain, au moyen du référendum. Dans huit cantons, les citoyens prennent part même à la fonction législative ordinaire; les lois les plus importantes ne sont pas mises effectivement en vigueur, si elles ne sont pas d'abord, une par une, votées et approuvées par le peuple, après avoir été préparées par l'Assemblée cantonale. Dans les autres cantons de la Confédération, le peuple peut, s'il le veut, demander le référendum pour chacune des lois.
Lorsque les ouvriers ne participent que très indirectement ou point du tout à la vie politique, ils écoutent facilement ceux qui leur parlent de révolution et d'émancipation ; lorsque, au contraire, ils sont associés à la vie publique, ils voient la difficulté des réformes économiques sérieuses, et arrivent à se convaincre plus facilement de la nécessité d'efïectuer certaines
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réformes par une évoluliou progressive plutôt (pic par une transition l>rusque et violente.
Ainsi, la Suisse cpii, à cause de la largeur de ses institutions démocrati(pies, a été depuis un demi-siècle et est encore le refuge des conspirateurs et des révolutionnaires du monde entier, la Suisse, qui a abrité et qui abrite encore les anarchistes et les communistes, qui est pour ainsi dire le centre d'irradiation du mouvement socialiste, a été préservée de ces agitations qui ont troublé et troublent encore les États européens plus avancés dans les progrès de la civilisation et de l'industrie.
Agitée par des luttes religieuses qui durèrent de longues années, la Suisse n'obtint le calme qu'à la paix d'Aarau, en 171 .2. Les catholiques et les protestants continuèrent cependant à lutter entre eux, et, en 1848, l'antagonisme religieux eut un tel réveil, qu'il devint la cause principale de la guerre du Sonderbund; mais depuis 1848 jusque aujourd'hui, les discordes religieuses n'ont })lus troublé la paix et n'ont plus causé de luttes intestines. Les catholiques, de même qu'en Angleterre, en Allemagne, et ailleurs, ont gagné du terrain en Suisse contre les protestants. Ainsi, tandis que, il y a un demi-siècle, il y avait i,t5G,ooo protestants et 7^0,000 catholiques, sur une population totale de 1,926,000 habitants, il y a aujourd'hui, sur 2,840,000 habitants, 1,067,109 protestants et i,i6o,jo2 catholiques. La pro[)ortion montre clairement les progrès lents, mais sûrs, du catholicisme, car, tandis qu'il y avait avant 606 protestants et 890 catholiques sur i ,000 habitants, il y a maintenant 586 protestants contre 4o8 catholiques.
Devant lutter avec les protestants sur un même terrain, du moment que la question sociale s'imposait à l'attention des savants et des hommes politiques, le clergé catholique suisse a vu la nécessité de ne pas s'en désintéresser.
Déjà, en 1868, feu Mgr Mermillod, devenu plus tard cai*dinal et archevêque de Genève et de Fribourg, dans un courageux discours prononcé le *j3 février, à Sainte-Glotilde, et qui eut un immense succès, jetait, selon l'exemple donné par Ketteler en Allemagne, les bases du socialisme catholique en Suisse. « Notre siècle, dit-il, voit se dresser devant lui le terrible problème de rinégalité des conditions. C'est là qu'est le nœud des diflicultés actuelles, l'énigme posée au monde moderne par les idées et par les choses... A travers nos agitations actuelles, l'u'il qui veut discerner le fond des choses, voit tout de suite que la question sociale est le dernier mot de toutes nos luttes... Déjà les camps se forment, et nous nous demandons si le monde deviendra un champ de bataille, ou si un traité de paix sera signé entre riches et pauvres ' . »
Quelle est la situation actuelle des classes ouvrières?
Quel peut être le rôle de l'Eglise?
Quelle part d'activité et quels devoirs incombent aux classes élevées, à l'époque actuelle?
Voilà trois demandes auxquelles tout homme d'Eglise devrait tenter de trouver réponse. Il sait sans doute que personne ne peut se faire d'illusion sur le sort de l'ouvrier moderne. L'ouvrier est condamné à un travail acharné, incessant, qui déprime son intelligence et le détourne de ses devoirs de chrétien et de père de famille. Il se trouve, d'ailleurs, poussé vers le socialisme démocratique par un certain besoin de dignité et d'indépendance, par un désir légitime de justice. L'ouvrier ne veut plus, aujourd'hui, d'une aumône qui l'humilie, d'un patronat qui le soutienne; il a ses livres, ses journaux, ses relations universelles; il ne veut pas se renfermer dans un étroit patriotisme national, et est
1. Voy. G. de Pascal: La Question sociale et l'Episcopat, dans \'.\ssocijiion Catholique, t. XX^', pp. i et suiv.
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l'ascinr par les formules magiqncs du socialisme. « Ne me taxez point trexagéralion, disait Mgr Mermillod, il est inutile de détourner les yeux de l'abîme: on narrive, par là, ni à le combler, ni à l'éviter. Les dangers ne sont pas conjurés par un aveuglement involontaire; envisageons sans terreur et sans alarmes les conditions que les idées, les mcmirs et les progrès créent à notre époque. Ce mouvement des classes ouvrières vous paraît comme un torrent qui descend des montagnes et qui peut tout détruire sur son passage, en semant la ruine dans nos vallées ; ce doit être l'honneur de la Sainte Eglise Catholique de marcher contre ces forces, de leur opposer des digues, de canaliser ces Ilots impétueux, et de les transformer, au xix*" siècle, en un lleuve puissant et fécond. »
L'Église seule peut, par son action bienfaisante, amener la paix parmi tant de haines et de discordes. Mais les classes élevées doivent concourir, elles aussi, à ce but; car si elles prenaient au contraire le parti de la résistance, elles seraient entraînées par le courant. Le premier devoir des classes élevées est d'accepter la situation telle qu'elle se présente, de la voir dans toute sa réalité, de l'étudier franchement avec le secours des idées chrétiennes. Le second devoir est de donner l'exemple, c'est-à-dire d'accepter loyalement et complètement le christianisme. « Ce qui nous sauvera, dit encore Mgr Mermillod, n'est point un ehiùstianisme affaibli et énervé, mais un christianisme sérieux et vivant, sincarnant dans les vertus qui touchent le peuple et qui lui inspirent ces forces qui l'ont sa joie et sa dignité. Nous vous supplions de garder une fidélité inviolable à rÉvangile, parce qu'il faut avant tout que les classes supérieures se tiennent à la tète de la société, donnant l'exemple à ceiix qu'elles veulent et doivent guider. Quelle inlluence, quelle autorité peut- on exercer sur le
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peuple si l'on n'agit pas mieux que lui? Comment lui montrer le droit chemin si on ne le sait pas soi-même? Avec quelle autorité lui conseillcra-t-on le travail et la prévoyance, lorsqu'on passe sa vie dans Fimprévoyance et dans l'inaction? Osera-t-on lui reprocher de ne pas travailler le lundi lorsqu'on reste oisif toute la semaine? Si on l'accuse de lire de mauvais journaux, il ne faut pas ensuite se nourrir d'une littérature malsaine. Si vous lui défendez d'aller applaudir des chanteurs populaires, il faut tout d'abord s'abstenir de les faire applaudir dans vos propres salons. On ne saurait condamner à la fois les amusements publics de l'ouvrier, et aller voir des nudités obscènes dans les théâtres. On perd le droit de reprocher à l'ouvrier, comme un crime, de se ruiner au cabaret, lorsque dans les clubs élégants on sacrifie en une nuit riionneur des familles et la fortune des enfants. »
Lorsque Mgr Mermillod prononça le discours de Sainte-Glotilde, M. de Pascal dit qu'il fut considéré presque comme un visionnaire; la société élégante et corrompue de l'Empire en fut scandalisée, et dans les salons de Paris la parole hautaine et loyale de l'évêque socialiste produisit un effet inattendu et pénible.
L'Evangile, selon Mgr Mermillod, ne doit pas être dans les mains du clergé vin simple missel du moyen âge, et ceux qui l'interprètent ne doivent point se faire les complices des abus sociaux, car, « il n'est point permis d'avoir deux doctrines, l'une pour protéger les raffinements de la dévotion, l'autre pour bénir la chaîne du pauvre ».
Plusieurs années après le discours de Sainte-Glotilde, l'illustre évêqiie de Lausanne et de Genève, en présentant au Souverain Pontife les représentants de l'Union catholique d'Etudes sociales et économiques, résumait en peu de mots son dégoût pour la forme actuelle d'organisation sociale :
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« Non seulement, disait-il, le droit moderne ne tient aucun compte des lois de IKglise, mais les conceptions cpii avaient ces lois pour point de départ se sont ellacées de l'esprit public; les principes tirés de rKvangile et mis en lumière par les Docteurs, spécialement par Saint Thomas d'Aquin, se sont obscurcis; on a perdu la saine notion du travail et de la propriété, en méconnaissant les oblijj^ations (|ue celle-ci impose et les droits que celui-là confère. La lutte poin- la vie étant admise aujourd'hui comme loi des rapports humains, et le travail traité comme une marchandise, Texislence des travailleurs est soumise au libre jeu des forces matérielles, et ils en sont réduits à un état qui rappelle l'esclavage païen. La propriété, prise uniquement dans son sens égoïste, séparée des obligations correspondantes qui leur font contrepoids, a repris le caractère absolu qu'elle avait au temps du paganisme. Enfin l'économie rationnaliste, en faisant une distinction entre les choses et leur valeur, établit, comme base du système de production et d'échange, le prélèvement d'un intérêt fixe en proportion de la valeur à répartir entre tous ceux qui, par leur activité, ont coopéré à l'entreprise. On trouve là évidemment les traits caractéristiques de l'usure. Le désordre est arrivé partout à un tel point, que, dans le monde entier, la question sociale s'est imposée aux préoccupations de tous. Il a été fait, d'une part, des tentatives individuelles dans diflel'ents pays; de l'autre, les gouvernements se sont convaincus de la nécessité d'une intervention législative pour procurer quelque soulagement aux souftrances des niasses. Mais le mal est trop profond pour être détruit par des remèdes partiels et intéressés, ainsi que Votre Sainteté l'a déjà proclamé : et en affirmant une fois de plus que l'Église seule possède, en vertu de sa mission traditionnelle, la solution de tous les problèmes sociaux, le Vicaire de Jésus-Christ a revendiqué le
privilège divin de son ministère suprême : la protection des faibles et des opprimés. Les souilranees profondes des classes laborieuses menacent de les rendre accessibles aux excitations révolutionnaires, qui leur font entrevoir, au-dessus de ce qu'il y a de juste dans leurs revendications, la satisfaction de tous leurs appétits ».
Dans le Congrès de Liège de 188G, Mgr Mermillod, après avoir proclamé le devoir de tout homme honnête d'affronter la question sociale, comme le soldat marche à l'ennemi, examine sous un jour vraiment radical le grave problème de l'intervention de l'Etat.
Tous ceux qui m'ont suivi dans mes l'echerches, ont pu voir que les premiers évêques qui ont abordé l'étude de la question sociale avec sincérité, voulaient recourir le moins possible à l'intervention de l'Etat. Mgr von Ketteler, le vénérable archevêque de Mayence, en faisant la critique de notre organisation économique et industrielle, avec la même franchise, souvent avec la même violence que Ferdinand Lassalle, expi'imait cependant l'espoir que l'on obtiendrait une réforme radicale par l'action de l'Etat et par la générosité spontanée des fidèles, et que les Sociétés coopératives de production préconisées par Lassalle seraient organisées sans le secours financier de l'Etat. Mais en avançant en âge et en perdant des illusions, il avait renoncé à ses espérances et pensait, lui aussi, recourir à l'Etat.
Depuis Ketteler, presque tous les évêques qui se sont occupés de la question sociale sont arrivés aux mêmes conclusions.
« Il faut, dit Mgr Mermillod, au Congrès de Liège en 1886. éviter deux écueils : il ne faut point refuser la protection de l'État pour ceux qui en ont besoin, et il faut se garder de tomber dans l'extrémité opposée. Il ne faut être ni de l'école
païenne Je Rousseau, ni sectaire d'une neutralité qui linirait par réduire à néant les devoirs des pouvoirs p«il>lics. C'est pourquoi les principes chrétiens sont nécessaires, et l'on ne doit marcher dans la voie diflicile que sous leur égide. Je me souviens d'avoir entendu un homme d'Etat peu catholique, le comte de Cavour, me dire, en parlant dune loi sur le mariage en vigueur dans un pays étranger : «Je ne l'accepterai « jamais, parce que ce n'est point une législation libérale ; toute « loi libérale doit protéger la faiblesse, et celle-ci ne protège point la femme... » L'ouvrier, de nos jours, a constamment besoin dune législation libérale dans ce sens, c'est-à-dire d'être défendu contre l'isolement, contre la solitude odieuse dans laquelle il se trouve. L'Etat, par conséquent, ne peut pas se soustraire aux obligations de la paternité sociale ; ses droits et ses devoirs ne s'éteignent pas au seuil de l'Usine. »
Le cardinal Mermillod s'inspirant de ces pensées, a toujours défendu, jusqu'à sa mort, un véritable programme de socialisme d'État. Né en Suisse, élevé et grandi dans ce pays où la démocratie a accompli les réformes les plus dilliciles sans secousses et sans violence, le cardinal Mermillod n'avait et ne pouvait avoir contre la démocratie et conti'e l'Etat démocratique les préjugés et l'aversion d'une si grande partie des catholiques des autres pays'.
Mais le plus éminent des socialistes catholiques suisses, celui qui, non content dune vaine propagande théorique, est descendu sur le terrain pratique des réformes sociales et a eu une influence décisive sur la législation de la Suisse et sur le mouvement catholique dans toute lEui'ope, est Gaspard
1. Trois discours de Morinillod : L'h'^lisr ri li-s Om-riiTs un .V/A'e Sirrlt'. i.S(i)S: Si'CDiul /Hsroiirs sur Irs Oin'rirr.-i an XIX' .S'/Vc/c. iS<i.S: /,/( (Jiirslion oiivrirrr. iiS^a. sont inspirés par un sentiment vraiment démocr;iti([iie. Sur le cardinal Mermillod, sa vie et ses tendances, voy. H. de Vanssay : Moiisriirru'iir Mt'rmillod (Paris. 18O8), et Prosper Sacy : Le Cardinal Mermillod. dans la iiiwiif .Gcnérali', d'avril 18-2,
Decurtins, dont la hardiesse de conception est jointe à une science économique des plus remarquables et à un esprit d'une élévation peu commune.
Le Ibssé qui sépare l'Allemagne de la France aurait empêché les deux pays de s'entendre et de se mettre d'accord sur les grandes lignes de leur programme social, sans l'entremise de Decurtins, qui procura l'entente sur le territoire neutre de la Suisse.
Gaspard Decurtins n'a point refusé de s'allier aux radicaux, ni de s'entendre avec les socialistes, toutes les fois que son programme social cadrait dans ses lignes principales avec le programme des uns et des autres. Au Congrès d'Aarau, alors que les Sociétés de Berne ne voulaient, sous aucun prétexte, admettre les Sociétés catholiques à voter, il dit : « La faim n'est ni catholique ni protestante. C'est pourquoi quiconque prête son concours à la solution de ces questions, doit être le bienvenu, de quelque confession religieuse qu'il fasse partie, qu'il appartienne à l'école de Bakounine ou de Lassalle, ou bien croie au contraire à l'Evangile du Christ ».
Il est facile de comprendre qu'un catholique professant des théories aussi larges, et pour lequel la question sociale n'est point un prétexte à propagande religieuse, ait fini peu à peu par s'imposer à ses adversaires mêmes.
Elevé dans le couvent de Dissentès qui est déjà depuis quelques siècles le foyer de la culture scientifique et littéraire du canton des Grisons, après avoir achevé ses études à Heidelberg et après avoir obtenu le grade de docteur, il se retira dans son district natal. A peine de retour de l'Université, il fut élu Landamman. Catholique intransigeant, peu rompu aux discussions métaphysiques, il saisit de suite l'immense force sociale du catholicisme. Ennemi des Vieux-Catholiques qui se refusaient à reconnaître l'infaillibilité du
Pape, il devint bientôt cliei' du jeune paiii ullranionlain. Lorsque des tentatives eurent lieu en Suisse pour laholilion de la propriété collective, grâce à laquelle des vaclies et des chèvres du pauvre peuvent paître sur les terres de la commune et jusque dans les champs des particuliers, il s'éleva contre celte tentative et lit conserver aux pauvres paysans leurs coutumes collectivistes séculaires. Il fit adopter, peu après, un projet de loi sur les accidents du travail, et le projet de loi l'ut suivi dun rapport dans lequel il exposa, dès cette époque, son programme social. Selon Decurtins, le travailleur a, comme tout homme, droit à l'existence. Son travail doit, par conséquent, lui rendre non seulement ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre au jour le jour, mais encore le garantir contre le risque d'être tué ou estropié, ce qui serait le priver de sa force, son unique capital. Or, le salaire, en vertu de la fameuse loi d'airain de Lassalle, est à peine suffisant pour lui fournir le strict nécessaire ; la loi doit donc imposer aux patrons, ou un minimum de salaire qui permette à l'ouvrier de se garantir contre les dangers de sa profession, ou une indemnité qui compense dans tous les cas d'accidents l'insuffisance inique de la rémunération quotidienne.
Pour mieux sauvegarder les droits de l'ouvrier, Decurtins fit adopter, à l'imitation des socialistes, l'institution du Secrétariat ouvrier, qui n'existe dans aucun autre pays industriel d'Europe. Le Secrétariat ouvrier est un bureau de statistique, créé pour servir d'intermédiaire entre le pouvoir et la masse des travailleurs. Le titulaire, payé par la Confédération, est pourtant nommé par les représentants des Sociétés ouvrièi'cs; il peut, par conséquent, garder vis-à-vis du gouvernement et des industriels, une attitude ferme et indépendante. Le Secrétariat ouvrier se charge de porter devant le gouvernement les plaintes des ouvriers qui l'ont élu, leurs réclamations contre
les fonctionnaires chargés de l'application des lois industrielles ; il fournit d'un autre côté aux ouvriers, tous les renseignements qui leur sont nécessaires.
Dès l'année i885, alors que le parti socialiste catholique en était à ses tout premiers débuts en Suisse, G. Decurtins traçait les premières lignes de son programme dans une motion par laquelle il invitait le Conseil fédéral à revoir soigneusement la loi sur la responsabilité civile des patrons. « Il faudrait, disait-il en développant sa motion, que l'ouvrier trouvât dans son salaire l'équivalent des dangers qu'il court. L'excès de la production qui est devenu général et presque constant est cause que les salaires ont atteint un minimum et qu'ils ne représentent souvent que tout juste ce qui est indispensable pour ne pas mourir de faim. C'est la terrible loi de fer de Lasalle. La moyenne des salaires est précisément celle qui permet à l'ouvrier de végéter et de se reproduire. Elle ne peut s'élever à cause de l'excès de la production, et elle ne saurait non plus baisser, car dans ce cas la mortalité se chargerait de diminuer le nombre de bras disponibles. L'Etat doit intervenir, corriger la brutalité de la loi économique. L'ouvrier, a comme tous les autres, le droit d'exister. C'est un principe de droit naturel, auquel TFltat ne peut renoncer sans se nuire s'il veut servir les hautes aspirations d'un idéal de justice. 11 faut que le salaire satisfasse au minimum à trois conditions : subvenir aux besoins de l'existence de louvrier, l'indemniser du danger de mort ou de mutilation qu'il court au service de son patron, et enfin lui donner compensation pour l'utilisation normale et régulière de ses forces '. »
Decurtins ne s'est pas contenté des réformes intérieures. De même que tous ceux qui ont foi en la réglementation du