I. Piolet, art. cit
'll)\ l.E SOCIALISMK CATHOLIQUK
travail par l'entremise de l'État, il a eompris qu'un pays qui cherche à protéger par des lois sociales la capacité économique des travailleurs, tloit nécessairement se trouver, sur les marchés internationaux, dans une position d'infériorité vis-à-vis des autres pays où l'Etat ne vient point borner son activité.
L'idée d'une (Conférence internationale pour réglementer. o\i pour mieux dire pour établir des conventions internationales en laveur des ouvriers, exposée pour la première fois, il y a tantôt cinquante ans, par un industriel alsacien , Daniel Legrand. avait trouvé en Suisse des partisans convaincus. En 1881, sur linitiative du colonel Erei, de Bàle, la Suisse avait invité les principaux pays industriels de l'Europe à se mettre d'accord sur les bases fondamentales de la législation ouvrière. Cette tentative n'avait pourtant pas eu de suite, principalement à cause de l'opposition de 1" Allemagne qui avait déclaré en 1881 que pour régler ces questions les lois intérieures de chaque Etat suffisaient, et que par conséquent il n'était point nécessaire de se lier par des traités internationaux.
Decurtins voulut reprendre la proposition de Frei, mais avec l'aide des catholiques seuls il aurait difficilement réussi à remporter la victoire. Il eut alors recours aux radicaux. Le directeur du journal radical Le Genevois^ Favon. député et ancien président du Conseil fédéral, souscrivit à la proposition de Decurtins, et cette entente rendit le succès facile. Les radicaux les phis avancés, qui s'étaient depuis longtemps tenus éloignés des cléricaux, en furent scandalisés. Mais les .leunes-radicaux, voyant que leur programme de réformes économiques correspondait en grande partie à celui des catlioliques, firent aboutir l'accord. Ils craignaient d'ailleurs d'être battus par les conservateurs libéraux, et le concours des
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catholiques leur était précieux. « Je sais bien, disait Favon en expliquant au Conseil fédéral les raisons de son entente avec le chef du parti des Jeunes-Catholiques, je sais bien que Decurtins et moi, avons un idéal de société tout diflerent; il espère que la question sociale sera résolue au profit de l'Église catholique ; je crois, au contraire, qu'elle le sera en faveur de la libre pensée. Qu'importe? retardons notre rencontre ; commençons par rendre la société meilleure, plus unie, mieux ordonnée, nous arriverons alors dans cette société améliorée avec notre confiance et nos convictions. Si ce sont des roses elles fleuriront, dit un proverbe italien. Et entre nous deux, celui qui aura rendu le tribunal appelé à le juger aussi digne et aussi élevé que possible, aura la victoire. »
Le Conseil fédéral, ayant accepté la proposition de Decurtins, convoqua en effet la Conférence de Berne, qui, à la A'crité, n'eut pas lieu et qui fut remplacée, pour des raisons politiques, par celle de Berlin.
Selon Decurtins, l'extension de la législation protectrice des ouvriers dans les différents pays de l'Europe, n'émane point de théories abstraites ou de velléités pliilanthropiques, mais elle est la conséquence forcée des conditions de la production moderne. L'industrialisme actuel a produit à peu près les mêmes effets chez tous les peuples, quelles qu'en soient la race, la langue, la culture intellectuelle. La durée excessive de la journée de travail et l'admission au travail industriel, des enfants et des femmes, ont un rapport intime avec le développement de l'industrie mécanique. La raison du grand contraste entre le travail manuel et le travail mécanique réside dans le fait que le premier exige une certaine force physique et une certaine habileté technique, qui sont remplacées dans le travail mécanique par les forces élémentaires et par les fonctions dont l'ingénieur-mécanicien a doué son engin. Par
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conséquent, dans le travail mécanique, le iaihle enfant et la jeune lillc inexpérimentés peuvent produire un travail de beaucoup supérieur à celui que peut fournir de ses mains un homme vigoureux dont les forces auraient été développées par un exercice prolongé et quotidien : il en résulte que riiomme en pleine vigueur est très souvent remplacé par la femme; et ainsi, tandis que l'ouvrier pourvoyait jadis à la subsistance de sa famille et que son salaire y suffisait, maintenant la femme et lenfant font concurrence à lliomme, et quoique le salaire collectif d'une famille soit quelquefois supérieur actuellement à celui qu'obtenait autrefois le père seul, l'organisation de la famille perd, précisément par l'emploi des femmes et des enfants à des travaux industriels, sa force morale, tandis que s'affaiblit sa cohésion. Partout où l'industrie a pu exploiter librement l'ouvrier, on a vu la population ouvrière dégénérer physiquement, moralement, et même perdre une partie de ses capacités économiques. Le but des machines est l'accroissement de la production, et l'excès de production a eu pour conséquence nécessaire la dépréciation des produits. L'industriel cherche alors à se refaire grâce à une circulation plus active, et comme il a avancé pour l'acquisition des machines un capital aucpiel il a besoin de faire rendre le plus possible, il s'efforce de faire fonctionner les machines le plus rapidement et le plus longuement qu'il pomTa; les macliines sont d'ailleurs sujettes à des perfectionnements rapides et continus. Une funeste interprétation de la liberté a empêché jusqu'à présent l'Etat de s'occuper de ces questions, et il ne se décide à intervenir que quand il y est forcé par le spectacle de maux et de misères que l'optimisme le plus convaincu ne saurait plus cacher.
Aucun doute donc que l'Etat doive intervenir pour protéger les enfants et les femmes, aucun doute qu'il puisse et doive
fixer la longueur de la journée de travail des adultes, et qu'il doive assurer à tous les travailleurs le repos hebdomadaire. Ceux qui repoussent toute intervention de l'État partent d'une erreur fondamentale. L'objet du contrat de travail n'est pas seulement une certaine quantité de travail, mais bien plus la capacité du travail, par conséquent l'homme tout entier. Prétendre que l'ouvrier est libre dans ses contrats est une dérision ; en elTet, peut-on appeler liberté l'alternative entre le bas prix offert par le patron et la perspective de mourir de faim ?
D'un autre côté, la nécessité d'une législation internationale est évidente. L'industrialisme a pris partout les mêmes caractères et le même aspect. C'est un véritable fleuve sans bords. L'ouvrier qui ne trouve point de travail en Suisse et en Belgique passe aujourd'hui sans difficultés en Allemagne et en Angleterre ; ainsi la production d'un pays influe sur le marché de l'autre, et pour deux nations il n'est pas indiflerent de connaître de quelle manière la production est réglée dans chacune d'elles. Le législateur, en présence de la production qui augmente chaque jour, devra prendi*e des décisions relativement au salaire, à la protection de l'ouvrier, etc., imposer, dans d'autres termes, de lourdes charges aux patrons. Lorsque de pareilles mesures sont prises par un seul Etat, les fabricants sont tout disposés à les trouver injustes, car ils se trouvent dans des conditions désastreuses vis-à-vis de la concurrence étrangère. C'est pour cela qu'une entente internationale est la condition sine qua non du développement du droit ouvrier en général.
C'est sur la base des propositions de Decurtins et de Favon, que le gouvernement prit la décision d'inviter les États industriels de l'Europe à la Conférence de Berne qui fut l'origine de la Conférence internationale de Berlin dont les résul-
tats ne peuvent pas être mis en doute, et dont l'influence sur la législation sociale en Europe sera certainement très grande.
« Vers la iin du siècle passé, disait Dccurtins au Congrès catholique de Fribourg-en-Brisgau, des ferments hostiles à la religion prirent naissance, et une philosophie désolante surgit qui ne voyait de salut que dans la négation. Cette philosophie lit de même irruption dans le domaine économique où elle prit pour devise : « Laissez faire, laissez aller, c"est-àdii'e : que chacun agisse selon son bon plaish', tout s'arrangera pour le mieux. Cette doctrine était certes la descendante directe de ce courant de scepticisme et d'égoïsme auquel un jansénisme empoisonné avait ouvert la voie^ et par lequel Voltaire et Rousseau avaient remporté leurs plus grands triomphes. Et comment se sont réalisées les fausses espérances de ces apôtres de la Liberté ? Aujourd'hui, après un siècle, nous recueillons la moisson telle quelle est éclose de Icm'S principes. Nous assistons à une lutte sauvage d'intérêts, semblable au passage de la Bérésina. que quelques audacieux réussissaient seuls à passer, tandis que des milliers d'autres périssaient sous les pieds des chevaux. C'est une lutte terrible pour l'existence ; les hommes de la Révolution Française ont dépassé sous ce rapport Darwin et ses théories ».
La Suisse, par une loi en date du 23 mars 1877, a fixé le maximum de la journée de travail, après avoir déjà, par d'autres lois, protégé les ouvriers contre les accidents, et les enfants et les femmes employés dans les manufactures. Maintenant les catholiques, après avoir obtenu l'institution du Secrétariat ouvrier, demandent, de concert avec les radicaux, l'extension des conseils de prud'hommes, l'organisation de l'assurance obligatoire contre les maladies et les accidents, etc. L'accord avec les catholiques et les radicaux dans la voie des réformes sociales, pour ne pas être appai'ent, n'en est pas
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moins réel : les Jeunes-Ultramontains, conduits par Decurtins, marchent très fréquemment de concert avec les radicaux avancés, et le Basler Volkshlatt, qui est l'oi'gane du parti ultramontain jeune et intransigeant, se trouve assez souvent en communauté d'idées avec les journaux modérés du parti socialiste.
G. Decurtins, qui a à peine passé la trentaine, est certainement l'homme le plus populaire de la Suisse catholique. « Figurez-vous, dit une de ses biographies, un homme grand, aux épaules larges, aux manières simples, à la démarche hardie et résolue : une belle chevelure blonde, d'épaisses moustaches de la même couleur, de grands yeux bleus qui font penser au type traditionnel des anciens Gaulois. Ajoutez à tout cela une voix chaude et sonore, une parole abondante et passionnée qui se précipite comme un torrent : un vrai tempérament de tribun, d'orateur populaire. Il appartient à une bonne famille des Grisons, mais en lui il n'y a rien d'affecté, de voulu, de hautain : une cordialité naturelle qui attire de suite la sympathie. Dans son pays, il n'y a pas de noce villageoise, pas de fête champêtre, à laquelle il manque et dans laquelle il ne prenne la parole. Ses préférences ne sont pas seulement pour les humbles, il les aime et il les fréquente.
Actu.ellenient Decurtins n'a pas seulement pour lui l'appui des catholiques, mais celui de la plupart des ouvriers suisses quel que soit le parti auquel ils appartiennent et quelle que soit leur religion. Au lieu de combattre l'a Arbeiterbun », la puissante association d'ouvriers suisses qui constitue un véritable État dans l'État, Decurtins en a toujours pris la défense, et il a provoqué dans le sein de cette Société la fusion entre les catholiques et les protestants. Il a en outre obtenu l'adhésion de l'un des démocrates suisses les plus connus,
Curti de Zurich, el l'appui du parti ouvrier, du Grntliaver, qui dispose de milliers de travailleurs.
Decurtins a, d'ailleurs, non seulement reçu des encouragements du cardinal Manning et de plusieurs autres prélats, mais il ne lui a pas mC'me manqué ceux du Souverain Pontiie.
Selon une lettre que Mgr Jacobini lui a adressée au nom du Pape, la loi civile a le devoir et le droit de protéger l'enfance pour que ses forces ne soient pas gaspillées avant le temps, et pour que rinnocence ne soit pas mise en péril prématurément ; elle a aussi le droit et le devoir d'empêcher que les femmes et les mères de famille ne soient ruinées au physique et au moral par le travail industriel, et de protéger les adultes afin que la durée du travail quotidien ne dépasse pas certaines limites, et de garantir dans tous les cas le repos dominical.
Fidèle à ses principes et à ses tendances, Decurtins fut le premier à protester contre l'expulsion des socialistes allemands, du territoire suisse, bien que l'adversaire des procédés révolutionnaires du socialisme démocratique.
Ce n'est ni un visionnaire ni un illuminé, c'est un homme pratique qui n'ignore point les côtés ardus de la question dont il s'occupe, qui connaît toutes les difficultés de la vie réelle si éloignée souvent de la théorie. C'est pour cela qu'au lieu de présenter, comme d'autres socialistes, un programme entier ou des plans de réorganisation universelle irréalisables, il se contente de proposer et de soutenir des réformes pratiques. Mais lorsqu'il soutient une idée, il ne pense qu'à celle-là et concentre sur elle tous ses efiorts. A côté du socialisme pratique et poiu' ainsi dire légal de Decurtins, il y a encore parmi les catholiques un petit parti de socialistes imbu de théories philanthropiques ou sentimentales, qui, tout en déplorant et en critiquant l'état social actuel, ne lui op-
pose que des affirmations vagues et des aspirations sans consistance.
Un admirateur de Decurtins, un protestant converti au catholicisme, Théodore de la Rive, dans une conférence sur le péril social, faite à Genève le 17 mars 1889, parla comme un vrai socialiste des maux dont soufïre l'organisation de notre société; mais ayant dû, dans une seconde conférence, faite sept jours après, indiquer les remèdes, il se contenta de dire qu'une législation ouvrière, saine et efficace, ne sera possible qu'à la condition de se pénétrer de l'esprit chi'étien.
Toute l'Europe, dit de la Rive, s'est émue à la pensée de l'esclavage africain, et elle a cherché à le combattre par tous les moyens. Mais l'Europe est, comme l'Afrique, remplie d'esclaves, car nous avons les esclaves du travail des usines et des manufactures. Nous avons, nous aussi, les esclaves des besoins, des plaisirs et des vices des autres. «Voilà, en effet, le mal dont nous souffrons, voilà le péril que nous dénonçons, la plaie douloureuse qui ronge plus que jamais la société. D'un côté, chez les classes ouvrières, un excès de besoins et de misères. De l'autre, dans les classes aisées, un excès de jouissances, de luxe inutile et de plaisirs. D'une part des pauvres qui meurent de faim; de l'autre, les riches dont les artistes culinaires ne savent plus par quelles recherches ingénieuses réveiller l'appétit blasé. D'un côté des hommes et des femmes qui luttent et se fatiguent, qui compromettent leur santé pendant les douze mois de l'année, attachés aux mêmes lieux, rivés à la même besogne, souffrant des rigueurs de l'hiver et des chaleurs excessives de l'été ; de l'autre côté, des hommes et des femmes qui suivent complaisamment tous les caprices de leur fantaisie, qui fuient devant les premières atteintes du froid en se réfugiant dans le
Midi, et les premières ardeurs de juillet en se rendant dans les montagnes ; des hommes qui gaspillent leurs forces lliiver en s'amusant dans les théâtres et les salons, et qui vont les réparer l'été en s'amusant encore dans les villas des stations balnéaires.
« Pour les premiers, tout est diificile et pénible; pour les seconds, tout est facile et aisé, ils ignorent absolument le travail, ils n'ont eu, comme disait Figaro, que la peine de naître. Ah ! riches, riches inutiles, prenez garde à ce que vous faites, pensez à tous les yeux avides qui vous contemplent et an compte qui vous sera demandé un jour; rappelez-vous le mot d'un vieil évêque, mot sévère sans doute, peut-être désagréable, mais au fond juste dans sa franche brutalité : « Si les riches ne travaillent pas, ils volent, car ils sont payés d'avance ' ».
« D'accord avec l'école démocratique, dit en 1887, au Congrès catholique de Baden, le docteur Feigenwintcr, nous condamnons les conditions sociales présentes. » Qu'importe que les catholiques soient appelés socialistes? les théologiens protestants n'ont-ils pas reproché à Thomas d'Aquin et à Gratien d'être des socialistes? et une accusation pareillea-t-elle été épargnée à Saint Ambroise lui-même? Si les catholiques peuvent accepter les théories fondamentales du socialisme, à défaut de ses procédés, ils ne peuvent, sans se contredire, se rallier à celles du libéralisme économique, pires que celles du libéi'alisme politique. Un des chefs de l'école libérale, le professeur Treitschke de Berlin, disait que la misère sociale doit être considérée comme l" aliment de la civilisation. Est-ce que tout cela n'est pas inique, contraire aux enseignements de l'Eglise ?
I. ïh. de la Rive. Le Pi-ril social et le Devoir actuel. Le Mal. Le Remède (Genève, H. Trembley, 1889), pp. 55-5;.
Les conditions du travail sont actuellement injustes, car le salaire n'est point proportionnel au travail produit, et la situation de l'ouvrier devient, avec le progrès de la civilisation, de jour en jour plus précaire. Le taux de l'intérêt repose sur des bases iniques, parce que le cultivateur qui retire de la terre le a ou le 3 p. loo, paie pour ses dettes hypothécaires le 5 p. loo. De sorte que le paysan ayant épuisé son capital dans le paiement des dettes, va chaque jour grossir la classe déjà si étendue des prolétaires des villes. Or les catholiques et les socialistes comprennent qu'il est de leur devoir de porter remède à ces maux qui tourmentent si durement notre société.
Les évoques suisses réunis à Baden avaient voté à l'unanimité, en septembre 1887, un ordre du jour invitant le clergé à procéder à la fondation d'associations ouvrières. Dans tous les pays catholiques de la Confédération, naquirent rapidement des Sociétés ouvrières catholiques, et l'année suivante le Congrès de ces associations, réuni à Baden le 4 tlécembre 1888, prit la résolution de les réunir toutes en un seul faisceau sous une direction unique. Zurich fut choisi comme siège central, et le 3 février 1889 les délégués des associations catholiques, d'accord avec ceux des autres Sociétés ouvrières, nommèrent le comité central. Ce comité, dont faisaient partie des hommes éminents, comme Conrad d'Argovie, Python de Fribourg, des prêtres, des députés, des journalistes, des écrivains, était cependant composé en grande majorité d'ouvriers. Dans un manifeste aux catholiques, le Comité expliquait les tendances de l'association: «L'Association, que veut-elle ? elle veut étudier et discuter les plus graves et les plus urgentes questions du jour; elle veut que les catholiques de Suisse ne soient plus seulement tolérés, mais qu'ils jouissent de droits égaux à ceux de tous les Confédérés ; elle veut que tous les
catholiques de la Suisse s'unissent dans un grand parti conservateur, toujours prêt à combattre pour la vérité et le droit. Elle veut enfin et par dessus tout donner toute son attention à la question capitale du jour, à la question sociale, et travailler de toutes ses forces à sa solution, car, qui ne connaît la misère des ouvriers, qui n'entend leurs cris de douleur? »
Les catholiques ont fait xm autre grand pas en avant en fondant une Université catholique à Fribourg. Decurtins, secondé par Python, réussit à recueillir les fonds nécessaires à cette vaste entreprise, et, depuis quelques années, l'Université fonctionne assez bien. Il y a parmi les professeurs, des hommes d'un mérite réel, et les cours d'Economie politique sont confiés au Père W'eiss, le savant dominicain, qui est l'un des chefs les plus actifs du socialisme catholique '.
Les socialistes catholiques suisses ont adopté les doctrines du socialisme d'Etat avec beaucoup moins d'hésitation que leurs amis de France et d'Allemagne. Au fond, dans un pays largement représentatif, dans un pays ou quelques gouvernements cantonaux sont entièrement catholiques et la discipline du parti admirable, les catholiques ont peu à craindre de la part de l'Etat, et ils ont contre lui des préventions bien moindres que les catholiques d'autres pays, où l'action du gouvernement, non tenue en bride par les institutions démocratiques locales, peut produire des inconvénients.
Ainsi, les quelques catholiques réunis à Olten, pendant
I. Voy. laXom'clle Revue, de septembre 1890, Tarticle de Georges Renard : Deux Xoucelles Universités suisses. Sur renseignement donné dans la nouvelle université, vo)-. VInde.x leelionuiu quœ in universilute Friburgensi per menses œsiivos nnni MDCCCXI inde a die XV aprilis habcbuntur (Fribourg, i8yi ; Pislet. art. cit.
le mois d'avril de 1891, d'accord avec les représentants des associations radicales, demandèrent à l'Etat une réglementation, de nature, en réalité, à dépasser les désirs des socialistes d'État les plus avancés. Le Congrès, présidé par le radical Schener, et composé en majorité de représentants d'associations radicales, n'avait que quatre représentants d'associations catholiques, parmi lesquels le chef de tout le mouvement ultramontain suisse, G. Decurtins. Les catholiques acceptèrent sans la moindre hésitation les propositions et les résolutions des radicaux. Les quatre rapporteurs du Congrès, Curti, Grenlich, Cornaz et Decurtins, bien que d'opinions politiques tout à fait différentes, s'entendirent sans difficulté au sujet des réformes sociales. L'assemblée reconnut à l'unanimité l'urgence des assurances obligatoires contre les accidents et les infirmités. Sur le rapport du radical Grenlich, elle vota l'institution des corps de métiers, des chambres ouvrières et de la chambre industrielle avec droits de corporations spéciaux ; elle admit la nécessité de rendre obligatoires, pour tous les travailleurs d'une même profession, les règlements et les dispositions élaborés d'un commun accord par les patrons et les ouvriers. Sur la proposition de Decurtins et de Schener, elle vota la réforme de la loi sur les manufactures, qui devrait, selon le vœu du Congrès, être étendue aux petites usines occupant plus de trois ouvriers, avec surveillance à domicile du travail industriel des enfants. Elle fixa en outre, à dix heures, la journée normale de travail.
Ce qui a arrêté les catholiques des autres pays, l'union avec les partis avancés, n'a été en aucune façon un obstacle pour les catholiques de Suisse. Démocrates et socialistes peuvent s'entendre sur le terrain des réformes économiques sans que les premiers renient leurs principes, ni que les
seconds manquent aux canons de leur foi. Dans un pays libre, dans un pays ou les partis doivent se disputer tous les jours le gouvernement des cantons, et où grâce aux nécessités de la lutte ils se voient de plus près, l'entente a été possible et a eu lieu bien plus tùt (pi'ailleurs.