CHAPITRE X
Origines et tendances du socialisme français. — Caractère et évolution du socialisme français. — Influence de Marx et du socialisme allemand. — Possibilistes et impossibilistes. — Le mouvement catholique. — Le libéralisme catholique. — Le socialisme catholique. — Les deux courants du socialisme catholique en France. — Charles Périn. — L'école de Le Play. — Claude Jannet. — Le Père de Besse et l'économie libérale. — Les socialistes catholiques. — L'Œuvre des Cercles catholiques d'Ouvriers et ses tendances. — L'Œuvre et les socialistes. — Origine, histoire et programme de l'Œuvre. — Le comte deMun. — Critique de l'économie libérale. — Le système corporatif. — Effets de la liberté, d'après M. de Mun. —M. de Mun et le socialisme.
— L'Œuvre de M. de Mun. — Projets de loi de ]\[. de Mun et les socialistes catholiques à la Chambre des députés. — La protection et la réglementation du travail. — Le marquis de la Tour du Pin-Chambly. — Les corporations obligatoires et l'économie chrétienne. — Le programme social du marquisde la Tour du Pin. — Le parlementarisme, voilà l'ennemi ! — De Ségur Lamoignon. — Critique du capitalisme et de l'industrialisme. — Le capitalisme, dissolvantsocial.— E. de Pascal. — Roquefeuil-Bréda. —Progrès de l'Œuvre. — Les partisans des corporations libres. — I^éon Harmel. — Essais pratiques à Yal-des-Bois. — Organisation et histoire d'une corporation chrétienne. — Les industriels catholiques du Nord. — L'abbé Fichaux. — Les corporations libres du Nord. — Les jurisconsultes catholiques français et leur programme conservateur. — Le socialisme catholique en Belgique. — François Huetet le règne social du christianisme. — Le collectivisme de Huet. — Influence de Périn. — Organisation des catholiques belges. — Mgr Dontcloux. — L'abbé Potier et les revendications ouvrières. — Modération des catholiques belges.
— L'Œ'uvre des catholiques au pouvoir.
La France est, de tous les pays de l'Europe, celui où les doctrines du socialisme moderne ont été tout d'abord le plus répandues dans les rangs du peuple. S'il est vrai qu'en Allemagne, dès avant 1848, quelques penseurs isolés tels que
llodbertus Jagetzo^v, ciuehjucsphilosoplies oi-ij^inaux coinino Fichtc, quelques économistes plus ou moins avancés, comme Michael ou Engels, ont al'fiché des tliéories ayant de rafïinité avec celle du socialisme moderne, l'agitation socialiste ne s'est emparée de l'Allemagne que bien api'ès l'année 1848, et lorsque le peuple, ayant conquis l'égalité civile, put aspirer, sous l'influence de la propagande dcLassalle, à la possession du pouvoir politique. Mais bien que le socialisme démocratique ait produit en France, à un moment donné, des secousses comme la sanglante épopée de la Commune; bien que l'agitation des socialistes français ait souvent revêtu un caractère violent, le socialisme français n'a pas eu, à l'origine, des tendances révolutionnaires, et s'il en est venu là, ce n'est que par la contagion et l'infiltration lente et sûre du socialisme allemand. A part Babœuf, dont les criminelles rêveries et les sanguinaires projets ne rencontrèrent qu'un nombre relativement restreint de pai'tisans, les fondateurs du socialisme français ne furentpas des révolutionnaires. Au fond, Pecqueu ne visait que la nationalisation du sol et de l'industrie par des réformes progressives ; Saint-Simon, apôtre inconscient du socialisme bourgeois, préconisait la démocratisation du crédit et la suppression de l'hérédité ; Fourier voulait créer le phalanstère ; Proudhon bornait presque entièrement ses aspirations à la gratuité du crédit et aux banques populaires ; Blaîiqui, vrai possibiliste, se contentait de réformes graduelles et successives, et finissait par s'occuper beaucoup plus de questions politiques que d'économie.
Sans vouloir nier l'influence nuisible que les idées des collectivistes allemands et que la propagande de Bakounine ont exercée sur le socialisme en France, il faut reconnaître (jue la Commune fut bien plutôt le résultat de circonstances particulières, qu'une manifestation socialiste. Le cas était celui
d'une ville ayant supporté pendant plusieurs mois des privations de toutes sortes, et qui était en grande fermentation ; trahie par ses chefs, abandonnée à elle-même, elle devait nécessairement se livrer à des excès '.
Ce furent les idées de Marx et l'agitation soulevée par Bakounine, qui préparèrent la Commune, l'épisode le plus sanglant du socialisme moderne. D'ailleurs, la responsabilité des violences du socialisme français est bien moins imputable aux écrivains de ce parti qu'à l'hérédité fatale léguée au peuple par la Révolution de 1889. La masse est imbue de la notion funeste que la révolution peut renverser un ordre social fondé sur des siècles d'histoire et en créer un nouveau, d'après des aspirations plus ou moins utopiques et bizarres. Ce dangereux préconcept, qui renferme le plus grave péril pour l'avenir de la France, et qui a été depuis un siècle la cause de la plupart de ses malheui's, a contribué pendant longtemps à imprimer au socialisme français un caractère odieux et turbulent. L'évolution dans le sens conservateur du socialisme français n'en a pas moins été des plus rapides dans les dix dernières années.
Le seul poète de quelque talent qu'ait produit le socialisme français avancé, Eugène Potier, ancien membre de la Commune, qui jouit pendant un temps d'une grande popularité, dans un sonnet sur la Toile d' Araignée parle de Dieu ainsi :
De sa rosace immense encombrant le ciel bien Il est un monstre amorphe intangible et farouche. Ce cauchemar du dde affole ce qu'il touche Et répand un i\'nia rpii met la terre en feu.
Ce parasite ignore et le temps et le lieu Rend l'univers bancal et la nature louche. Et, liant la raison comme une faible mouche. Il lui boit le cerveau. Le vampire, c'est Dieu ! -
1. Cf. Camille Pelletan : De iSiÔ à nos jours (Paris, 1S92), pp. 2g8-3ao.
2. F. Argyriadès. Le Poêle socialiste Eugène Potier (Paris, i883), p. 10.
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Dans le lanpfage des socialistes français, il y a dix ou douze ans, Dieu était synonyme de tyran, prêtre synonyme de vampire, et dans les réunions comme dans les journaux de propagande, on ne prêchait que la mise à mort des bourgeois. « Dieu c'est le mal, « dit Pruiulhon. Disons-en de même de la Patrie ^ » Qu'est-ce que la propriété? « Un mot ride de sens qu'il faut détruire -. »
Aucun socialiste anglais ou allemand ne s'est exprimé de cette façon, et ces violences étranges demeurent le triste privilège des socialistes des pays latins.
En 1880, les chefs du parti marxiste étaient placés, sans opposition, à la tête du parti socialiste en France. Guesde, De ville, Lafargue, qui dirigèrent cette année-là les travaux du Congrès du Havre, firent accepter la nécessité de l'action révolutionnaire, et imposèrent « Das Kapital » de Marx comme évangile du parti.
Mais les possibilistes, dégoûtés des violences et des excès des socialistes révolutionnaires, créèrent un courant d'opinion qui gagna du terrain avec une rapidité extraordinaire, et en 1882, au Congrès de Saint-Ktiennc, les possibilistes, guidés par Benoît Malon, avaient déjà une majorité très considéi-able. Les marxistes tentèrent en vain de résister ; ils essayèrent dans une dernière et violente défense de faire obstruction; non seulement ils ne purent rallier la majorité, mais ils furent expulsés de l'assemblée. Et lorsqu'ils lancèrent à leurs adversaires l'accusation de possibilismc, il leur fut répondu : « Oui, nous sommes des possibilistes, et vous êtes des impossibilistes ». Presque en môme temps, dans la Revue la plus sérieuse et la plus scientifique du socialisme français, la Revue Socialiste, Benoît Malon commen-
I. Voy. la revue In Question Socinlc. mars et avril iS88, p. ;G. ■2. Voy. la Question Sociale, avril et mai i885, p. ii3.
çait à faire disparaître le mot révolution et à le remplacer par celui de « crise d'évolution ». Dans quelques articles importants de la même Revue, Rouanet démontrait à la même époque lïncompatibilité du programme de la démocratie socialiste allemande avec les tendances et les besoins des ouvriers français.
De même, le titre de « Parti ouvrier socialiste révolutionnaire » fut remplacé par celui de « Fédération des Travailleurs socialistes de France ».
La désunion entre les possibilistes et les marxistes n'a fait, depuis lors, que s'accentuer, et au 9'' Congrès, en 1888, ces derniers, en grande minorité, ne purent faire passer presque aucune de leurs motions ; de même à la Chambre des députés, tandis que les marxistes ne sont que 4? il y a au moins 43 socialistes possibilistes.
On comprend facilement, du reste, que dans un pays naturellement riche, où l'ouvrier est dans de meilleures conditions que presque partout ailleurs en Europe, dans un pays où la propriété est assez divisée et où l'ouvrier possède depuis plusieurs années les droits électoraux, on comprend que malgré le caractère superficiel et violent de la masse, les luttes sociales doivent avoir bien moins d'intensité et présenter moins de danger qu'en Allemagne. — Il y a déjà quarante ans que le problème de l'attitude à prendre par l'Eglise en présence des revendications ouvrières s'était présenté à l'esprit des socialistes français d'alors. En i85î2, Blanqui écrivait : « Il y a des questions d'économie politique qui resteront sans solution tant que la religion n'y mettra pas la main, comme la répartition équitable des produits du travail et bien d'autres problèmes encore' » ; et bien avant lui,
I. Blanqui. Histoire de VÈconoinie politique (Paris, i852), 1. 1, p. iSa.
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Proudhon avait écrit : « C'est aux prêtres, spécialement, qu'il appartient de réveiller les esprits de leur sommeil ; qu'ils s'emparent de la noble mission qui s'olTre à eux. La question sociale est déjà soulevée, mais elle est errante comme une théorie sans principes; il faut s'en saisir et l'approfondir dans toute sa vérité. Prêchéc au nom de Dieu, consacrée par la parole du prêtre elle se répandra avec la rapidité de la foudre ».
Le mouvement catholique libéral, commencé en France par Lamennais, et conservé vivace par Lacordaire et Montalembert, condamné par Grégoire XVI dans la fameuse encyclique Mirari vos, avait éveillé, dès Tannée i84o, chez le clergé et la société catholique de France, le besoin de concilier les tendances et les traditions de l'Eglise avec les aspirations de la société moderne.
Malgré l'opposition des ultramontains, ce besoin a été toujours croissant, surtout à cause de la participation du clergé à la vie politique, et des besoins nouveaux de l'Eglise; le socialisme ayant d'ailleurs abandonné une grande partie de ses tendances révolutionnaires primitives, les catholiques français, plus éclairés, plus instruits, plus hardis, ont senti la nécessité de s'occuper de la question sociale. Cependant, les traditions historiques, la condition de l'Eglise, l'organisation politique en Allemagne, en Autriche, en Suisse, ont amené le clergé de ces pays à accepter plus facilement les théories des socialistes d'Etat, qu'il a même dépassées quelquefois, tandis qu'en France le clergé a regardé et regarde encore avec défiance le progrès constant de la puissance de l'État.
Ainsi, les catholiques français qui s'occupent de la question sociale, se divisent en deux grands groupes d'école : le premier suit les traces de Périn et de Le Play, il a une con-
fiance plus ou moins marquée pour la liberté économique, il repousse aussi loin que possible l'intervention de l'Etat, il ne croit point à la nécessité de revenir aux corporations ; le second, au contraire, suit d'assez près les théories exposées par Hitze et Ratzinger en Allemagne, par Vogelsang en Autriche. La première de ces écoles n'est nullement socialiste ; en effet, les adeptes croient, comme le croyait leur chef Le Play, que l'État doit contenir son activité dans d'étroites limites, et que la liberté économique est, dans tous les cas, le seul moyen à employer pour atteindre de bons résultats.
Charles Périn, qui a professé pendant plusieurs années à l'Université de Lrouvain, est encore, actuellement, l'auteur qui jouit du plus grand crédit parmi les catholiques français. D'après lui, une réforme de l'ordre social chrétien est urgente.
Mais, tout en préparant cette réforme à venir, il ne faut point oublier les mesures de conservation indispensable, et ne point sortir du champ purement économique, afin d'arrêter les progrès du mal. Il faut surtout rompre de suite avec le système absolu du laissez-faire. « L'intervention de l'État est indispensable, tout le monde en convient, pour la répression du mal ; mais elle peut être indispensable aussi dans quelques cas pour le prévenir ou pour garantir l'efficacité et la durée des institutions au moyen desquelles les travailleurs de toutes les classes s'unissent, s'organisent et se fortifient contre les dangers et les maux de la vie industrielle '. » Toutes les revendications de la démocratie ouvrière ne sont pas à repousser en bloc. Il y en a dans le nombre qui peuvent se justifier par des raisons de protection générale, mais il
1. C. l'érin. Lo Droit noih'rnu en mnlicrr éconouiiqur, pj). 3-3.
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n'en existe pas qui puissent être légitimées au nom de l'obligation du patron vis-à-vis de l'ouvrier, en vertu du contrat de louage de la main-d'œuvre. Le principe socialiste de l'assurance ouvrière obligatoire doit par conséquent être proscrit, et celui qui fait entrer la charité dans le domaine de la justice n'est pas à rejeter. Il faut donc se garder non seulement du socialisme démocratique, mais encore du socialisme d'Etat, car « rien n'est plus opposé à toute espèce de socialisme que la doctrine et la pratique des catholiques dans les questions sociales » : pour tout catholique, le socialisme c'est l'ennemi. Le socialisme est par essence révolutionnaire, et les catholiques ne peuvent pas capituler devant les ennemis implacables de toute foi chrétienne.
Si l'Eglise est opposée aux dogmes de liberté absolue proclamés par la Révolution, elle est également contraire à la servitude administrative que le socialisme, seul, peut se représenter comme un idéal à pom*suivre. Dès que l'on admet que l'Etat a le di'oit de réglementation en matière de production, dès que l'on accepte pour base de l'organisation économique l'intervention de l'Etat dans les rapports d'intérêt privé, on va fatalement droit au socialisme.
Le problème social est, d'après Périn, bien plutôt moral qu'économique. Il juge, en eftet, que nous en sommes venus à réglementer le travail des femmes et des enfants, à entrer dans les rapports de patron à ouvriers, à l'usine, et même dehors, comme dans le cas du « truck System », lorsque la déchéance morale a engendré les abus que nous déplorons actuellement.
Lorsque les légistes révolutionnaires eurent renversé violemment l'ancien régime économique, et que l'institution des corporations eut totalement disparu, il ne resta entre l'individu et l'État, ces deux pôles opposés de la société , aucune catégorie
intermédiaire. OrJ'inclividualisine et la collectivité sont aussi les pôles du socialisme. Ou la collectivité engloutit tout, comme dans le système de Saint-Simon, de Fourier, de Gabet, ou l'individualisme dissout tout par l'anarchie, comme dans le système de Proudhon '.
Dans un cas comme dans l'autre, c'est toujours le socialisme que les catholiques repoussent.
Aux maux de la société actuelle, en dehors de Fliabituelle charité chrétienne, qui est « le premier et le dernier mot» de l'économie sociale chrétienne, en dehors de la réforme morale qui doit être opérée par l'Église, Périn n'oppose que de vagues formules, telles que la corporation chrétienne libre, la corporation chrétienne, le patronat chrétien, toute sorte de choses chrétiennes, comme l'on voit, mais malheureusement pas très efficaces. Et l'école nombreuse créée en France et en Belgique par Périn, n'a aucunement dépassé les conclusions de son fondateur.
L'école de Le Play, qui a pour principal interprète Claude Jannet, pour organe la Réforme Sociale, comprend en France, dans ses rangs, le plus grand nombre de catholiques français qui s'occupent d'économie sociale. Le modeste ingénieur catholique n'aurait peut-être jamais pu prévoir que ses idées auraient un si grand succès et se répandraient à ce point. Claude Jannet, l'interprète le plus remarquable de Le Play, est considéré, par ses adversaires mêmes, comme l'un des plus savants économistes français.
Les réformes sociales doivent être, d'après Jannet, le résultat de l'action combinée de la religion, de la famille, de la charité composée dans son sens le plus large, du « self help » des intérêts se traduisant par les associations libres et