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I. Ch. Périn. Le Socialisme chrétien, pp. 45 et suiv

volontaires, de l'intervention de l'État pour faire respecter la justice, L'Etat a une mission très importante, mais il ne peut pas drpasser impunément certaines doctrines. Hormis le repos du dimanche, la loi doit s'imposer de grandes réserves en ce qui louche le travail de l'ouvrier adulte. Le socialisme chrétien n'est qu'un jeu de mots, car en vérité le socialisme s'annonce, dans l'ère moderne, comme la formule de l'anticliristianisme.

Les idées de libéralisme économique de l'école de Le Play, dont l'organe est la Réforme Sociale, sont partagées par la majeure partie des professeurs des universités catholiques, par le groupe de jurisconsultes que préside le sénateur Lucien Brun, par la Revue des Institutions et du Droit, qui se pidîlie à Grenoble, par feu MgrFreppel qui déclarait à la Chambre repousser toute solidarité d'idées économiques avec le comte de Mun, par le groupe des Industriels catholiques du Nord, par la Revue des Jésuites, les Etudes Religieuses, qui publiaient récemment des articles du Père Fristot et du Père Gaudi'on, acceptent le programme entier de l'école de Le Play, et finalement celui du Père Ludovic de Besse, fondateur des banques populaires.

Le Père Ludovic de Besse admet que la concurrence industrielle libre n'a rien qui soit contraire aux principes du christianisme. Les catholiques commettent, par conséquent, une faute en regrettant les anciens ordres sociaux dans lesquels une foule de corps privilégiés avaient comme contrepoids de leur monopole le devoir de faire respecter la loi morale, en quoi ils réussissaient plus ou moins bien. Pour remédier aux misères et aux souffrances morales des travailleurs, le Père de Besse s'est fait le propagateur des Sociétés de consommation ou économats domestiques, des banques populaires, des bureaux gratuits de placement.

Au dernier Congrès de Liège, dans un mémoire bref mais substantiel sur les Œuvres destinées à ramener et à pratiquer riionnêteté chrétienne dans le travail, le Père Ludovic de Besse a exposé ses idées avec beaucoup de clarté. Le savant religieux, qui est ù Paris secrétaire du Crédit mutuel et populaire, croit nécessaire d'arrêter à tout prix les progrès rapides du mécontentement. Mais que peuvent des eflbrts isolés ! Si l'on veut lui opposer une barrière de hauteur suffisante, il faut avoir recours au système de l'association qui peut seul produire de bons résultats. Il est donc nécessaire d'en arriver à protéger et même à faire revivre l'honnêteté chrétienne dans le monde du travail, par des créations d'ordre économique.

Telles sont les Sociétés coopératives de consommation, les Sociétés d'habitations ouvrières à bon marché, les banques populaires, etc. Un grand nombre de personnes pensent que le remède aux maux des travailleurs consisterait dans la suppression de la liberté du travail, et voudraient que l'État, appréciant les besoins de la clientèle, fixât pour chaque branche de l'industrie et du commerce le] nombre d'ouvrieis qui seraient autorisés à exercer un métier. Mais cet odi*»ux retour aux anciennes corporations avec monopole, est irréalisable : les institutions, pas plus que les rivières, ne remontent vers les sources. Les corporations ont fait leur temps, et il faut les remplacer par des Sociétés corporatives, qui laissent le travailleur libre de gagner sa vie honnêtement, mais qui condamnent à disparaître l'ouvrier sans moralité.

Ainsi, les partisans de Le Play, tout comme ceux de Périn, donnent au problème social un caractère bien plus moral qu'économique ; ils nient que l'État doive le moins du monde intervenir pour protéger l'ouvrier adulte, autrement que pour lui garantir le repos du dimanche ; ils admettent que la con-

curreuce n'est pas un principe contraire aux doctrines du christianisme; ils ne pensent pas (pie IKtat doive se préoccuper de la répartition de la richesse sociale ; ils s'éloignent donc non seulement du socialisme , mais ils se rangent presque tous, avec plus ou moins de franchise, sou>; la bannière du lihéralisme économique.

A côté de ce courant conservateur, il y en a un autre, peutêtre moins étendu, mais bien plus actif, bien plus original et plus hardi, qui a pour centre de propagande l'Guivre des Cercles catholiques, et qui reçoit principalement l'impulsion du comte de Mun, le célèbre orateur de la Chambre française. M. de Mun et ses amis défendent avec beaucoup d'ardeur, dans leur revue et dans leurs cercles, les idées de Hitze et de Yoo^elsansc. Cette seconde école combat bien, en théorie, les prétentions du socialisme démocratique, mais en réalité, loin d'en repousser résolument le programme, elle en adopte une bonne partie. Aussi, les socialistes, bien qu'hostiles à toute tendance religieuse, ne cachent point leurs sympathies pour l'Œuvre et pour le comte de Mun qui en est le principal promoteur. « Il y a aussi, dit Malon, parmi les conservateurs, des âmes généreuses que le conflit économique contemporain n'eflraie pas, qui se jettent dans la mêlée en tançant l'égoïsme bourgeois et la spoliation capitaliste, qui réclament plus de sûreté et plus de bien-être pour les travailleurs. Mais elles mêlent à ce demi-socialisme économique un conservatisme religieux et politique intraitable, qui oppose l'ancien dogme à la science, les traditions monarchiques à la Révolution. De Mun et ses amis n'arriveront jamais, de cette façon, au creur du peuple, nonobstant une bonne volonté parfaite, infatigable, et un louable sentiment de justice. Le socialisme veut à la fois des cœurs généreux et des penseurs libres, capables de sacrifier à l'amour

de la liberté, et sans crainte de Tinconnue qui doit apparaître. Les hommes de l'Association catholique n'iront jamais aussi loin. Nous avons voulu quand même noter leur bonne volonté qui contraste généreusement avec l'égoïsme aveugle, la pusillanimité inintelligente et la coupable hostilité des bourgeois conservateurs en général '. »

Un autre des plus vaillants collaborateurs de la Renie Socialiste, quoique hostile au catholicisme, appelle les fondateurs de l'Œuvre des Cercles catholiques d'Ouvriers et les écrivains de l'Association catholique des « hommes de valeur plus avancés socialement que leur parti ».

D'autre part, l'Association catholique n'accepte pas seulement une bonne partie des tendances économiques des socialistes, et adhère sans restriction aux délibérations des socialistes allemands de Halle ; non seulement elle laisse voir chaque jour qu'elle tient compte aux socialistes de leurs ellorts, mais elle défend souvent leur cause.

Dans une revue qui est l'organe de l'Association catholique de la Jeunesse française, et en même temps une branche de l'Association catholique, on lit cette déclaration : « Il y a entre les socialistes et nous, ce point commun : nous reconnaissons les uns et les antres la nécessité de « transformations radicales » pour remédier à l'état de désorganisation actuel de notre société; mais il y a entre eux et nous cette différence absolue, qu'ils veulent construire sans Dieu, tandis que nous ne voulons construire qu'avec Dieu et sa loi». Or il importe bien plus à l'économiste et au sociologue d'étudier la tendance novatrice commune aux socialistes démocrates et aux socialistes catholiques, que la divergence qui existe entre eux au sujet de la foi religieuse.

I. Voy. Malon Les Confluents du Socialisme, dans la Bévue Socialiste, de janvier i88i).

Si les socialistes catholiques trouvent en France des sympathies enfin marquées parmi les socialistes les plus avancés, ils poursuivent cependant leur œuvre au milieu de l'hostilité d'une grande partie des catholiques et de la persécution journalière du parti conservateur libéral, tin journal libéral a même été jusqu'à dire, à tort certainement, que « le socialisme chrétien est le communisme le plus violent et le plus radical ' ». Et le plus modéré, le plus impartial des organes du parti conservateur libéral, a déclaré que le socialisme catholique prêché par l'Œuvre « ne serait pas moins nuisible que le socialisme d'État ^ ».

Ail lendemain des lamentables épisodes de la Commune, un groupe de catholiques, sous l'inspiration du plus illustre des orateurs parlementaires du parti légitimiste, le comte de Mun, fondaient à Paris, l'Œuvre des Cercles catholiques d'Ouvriers.

Le comité central de Paris, se réservant la direction du mouvement, partagea dès lors la France en sept grandes zones, en assignant à chaque zone des comités locaux. Dans chaque comité, il y a quatre sections : la première s'occupe de la propagande, la seconde de la fondation et de l'entretien des cercles, la troisième des finances, de la création et de l'administration des entrées, la dernière de l'enseignement. Dans chaque comité, le bureau du secrétariat est constitué par le président et les chefs qui dirigent le mouvement d'une façon autoritaire quasi absolue ^

Née au lendemain des désastres de i8jo, IX Pauvre a voulu se tenir éloignée des doctrines révolutionnaires et réagir contre les tendances individualistes et matérialistes qui ont

I. Voy. le XIX' Siccle, du 18 lévrier 1884. a. Voj'. les Débats, du 29 janvier 1884.

3. Voy. G. de Moliiiari : Les Congrès catholiques, dans la He^'ue des Deux Mondes, du i5 septembre i885.

prévalu depuis la Révolution de 1889. « La classe élevée, dit un compte rendu de 1874» ^i^ se nourrissant de la philosophie subversive du xviii'' siècle et en abandonnant la tutelle des classes populaires, menace chaque jour de ruiner la patrie ' . » Les initiateurs de l'Œuvre se proposaient d'opposer « aux doctrines subversives, aux doctrines funestes, les saints enseignements de l'Évangile.... à la négation athée, l'affirmation catholique ». Tous les membres des cercles ouvriers de l'Œuvre doivent par conséquent être non seulement catholiques, mais accomplir certaines pratiques religieuses. Chacun des comités locaux a une grande liberté d'action, mais doit cependant dépendre du comité central. Chaque cercle possède une chapelle desservie par un aumônier.

Le comité central, dit Comité de l'Œuvre, a la direction du mouvement, mais l'unité de direction n'amoindrit nullement la liberté de chaque association. Les ouvriers sont membres de l'Œuvre au même titre que les personnes n'appartenant pas à la classe ouvrière, pourvu que tous en acceptent le programme. Chaque cercle, institué par les comités locaux, a une chapelle, une salle de jeu, des salles de réunion, une bibliothèque, un cabinet pour le directeur, un autre pour l'aumônier, un jardin; ce doit être, en un mot, pour tous les ouvriers qui en fonc partie, un lieu d'éducation et de récréation, et leur servir en même temps à se procurer un genre d'existence plus respectable et une protection effective.

Selon les principes de l'Œuvre, la forme de l'organisation actuelle devra faire place à la forme corporative. La corporation cependant devra être catholique, autrement elle sera sans esprit de justice ou de charité; hiérarchique, afin de

1. Exposé de l'Œuvre des Cercles catholiques d'Ouvriers (Paris, i8j4)'

pouvoir se constituer sur les bases de rautorité, « qui est la conilition de Tordre et du succès dans toute société »; unie, afin que les elTorts individuels ne soient pas infructueux ; professionnelle, parce que la profession est le lien le plus solide entre ouvriers: familiale, pour embrasser dans sa sollicitude tous les besoins et tous les devoirs du foyer; propriétaire, car sans propriété il n'y a point d'existence réelle dans l'ordre économique; légale, c'est-à-dire reconnue et protégée par les pouvoirs publics. En i885, il y avait déjà 90 comités et plus de 100 cercles. Les ouvriers associés aux cercles ont, outre les secours en cas de maladies ou d'accidents, des brevets qui sont pour eux la meilleure recommandation auprès des industriels catholiques ; ce sont, du reste, les comités eux-mêmes, qui se chargent la plupart du temps de procurer de l'ouvrage à ceux qui en cherchent.

L'organe propre de l'Œuvre est la Corporation, mais la revue qui en représente le mieux les idées, la seule qui ait une certaine valeur scientifique, et qui soit une publication d'économie sociale est r« Association Catholique, Revue des Questions sociales et ouvrières», autour de laquelle est venu se former un groupe compact d'économistes et d'écrivains catholiques dont les plus marquants sont MM. de la Tour du Pin-Chambly, de Ségur-Lamoignon, Urbain Guérin, Geoffroy de Grandmaison, de Pascal, etc., dont les opinions sont, à peu de chose près, celles exprimées en Autriche par la revue de Vogelsang.

Le comte Albert de Mun à qui revient la meilleure part du succès de l'Œuvre et qui en défend les idées avec un talent admirable dans le Parlement, est un caractère d'une ténacité et d'une énergie remarquables. Capitaine autrefois dans la cavalerie, il apporte dans sa propagande le tempérament

ardent du soldat. Selon lui, la seule voie de salut est dans le retour au régime économique du moyen âge et le rétablissement des corporations.

La loi de l'intérêt personnel, Ijase de notre civilisation, a donné, selon de Mun, l'élan le plus immoral au commerce de l'argent. Les débordements les plus scandaleux en ont été la conséquence immédiate, et notre siècle sera réputé historiquement comme le siècle de l'usure. « Le fossé de plus en plus profond créé entre le capital et le travail par la loi de l'intérêt individuel a forcé le travail à demander ses ressources non au crédit mutuel ou à la force de l'association mais aux détenteurs de la richesse, qui l'ont exploité par des profits excessifs; tout, dans la circonstance, a contribué à aggraver le mal : l'accroissement des entreprises, la transformation des machines, les besoins de la concurrence, ont obligé l'industrie à amasser de grands capitaux; pour les réunir, on a eu recours à des Sociétés financières de forme particulière, qui, poussées par l'appât des gros bénéfices, ont pu, grâce à l'anonymat qui les couvre , détruire la responsabilité du patron et ont permis un accroissement de la production avantageux surtout pour les capitalistes, et qui entraîne le plus souvent, par le fait des crises périodiques, des grèves forcées.

« La liberté du crédit a permis de faire du commerce un véritable jeu, le plus coupable de tous, puisqu'en donnant au capital réel une valeur fictive il lui fait produire des bénéfices scandaleux.

« De là est née cette puissance nouvelle et cosmopolite qui se concentre de plus en plus dans un petit nombre de mains ; qui soumet à son tribut le commerce, l'industrie, l'agriculture ; qui exploite la propriété foncière et la tient»à sa merci par l'hypothèque ; qui compromet et accapare souvent

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luêine la fortune nationale, en exploitant par le moyen de l'agiotage et de la spéculation la dette publique toujours croissante, grâce au système des emprunts ; qui, enfin, réduit la masse des travailleurs à subir les brusques alternatives de la richesse et de la misère, offrant à ceux qu'elle exploite des perspectives de fortune inespérée, anéanties trop souventpar des catastrophes sans remède.

« J'entends dire souvent, poursuit M. de Mun, que la position des travailleurs est meilleure aujourd'hui qu'aiitrefois. Je ne suis point de cet avis, car il y a un mal spécial à notre époque et qui nous vient de la Révolution, un mal qui découle à la fois du mépris de la loi divine et du déchaînement de la liberté absolue. Ce n'est pas la pauvreté, c'est le paupérisme, c'est-à-dire létat précaire d'une multitude d'ouvriers réduits, d'un jour à l'autre, à la misère, par les modifications les plus brusques du système industriel. C'est, dans les campagnes, la destruction des foyers, l'instabilité des familles, la disparition de centres entiers de population et la création d'un prolétariat rural, analogue à celui des centres industriels.

« Voilà le point culminant de la question. N'y eùt-il que ceci, un ordre social qui se base sur deux mots : l'agiotage et le paupérisme, qui s'appuie sur l'omnipotence de la Banque et qui engendre le prolétariat, un tel ordre social est jugé et condamné. Il n'a pas le droit de se glorifier, de se présenter à la nation et au monde comme un régime d'afiVanchissement, d'égalité et de justice. Il a produit la plus dure des servitudes, la plus inique de toutes les inégalités. Il n'a pas le droit de vanter ses progrès et ses réformes. Il a fait reculer la société chrétienne jusqu'aux mœurs du paganisme. Il a formulé dans des codes et des lois tous les abus que l'on reproche à l'ancien régime, et enfin il a substitué à la législation chrétienne

et à la coutume traditionnelle, les principes de Rome païenne et les maximes des légistes du xix" siècle '. »

Qu'est-ce donc que cette liberté populaire dont on parle tant et dont on se vante à tout propos ?« J'en entends parler de toutes parts, dit M. de Mun, et je ne vois que des gens qui la confisquent à leur profit. Partout on proclame que cette liberté est le commencement de Taffranchissement du peuple, et je vois qu'en pratique elle conduit à la servitude des travailleurs. » La liberté absolue, née de la Révolution, « a donné pour but à ses efforts l'intérêt personnel, et en dépouillant le pouvoir souverain du devoir de protection qui est le fondement de son droit, en supprimant d'un seul trait toute intervention tutélaire, elle a abandonné les plus faibles à la merci des plus forts ; en créant l'individualisme, elle a laissé les uns isolés des autres et prêts à se mesurer, victimes de la concurrence libre, c'est-à-dire de cette guerre implacable qui ressemble à ces duels gigantesques auxquels se livrent sur les grands fleuves d'Amérique deux navires de compagnies rivales, marchant à toute vitesse jusqu'à ce qu'il fassent sauter en l'air l'équipage et les passagers ». La formule funeste du laissez-faire sert aujourd'hui à consacrer les abus de la force. « La fièvre de spéculation envahit tout : la lutte sans trêve a pris la place de l'émulation féconde, la petite industrie est écrasée, le travail professionnel en décadence, les salaires s'avilissent, le paupérisme s'étend comme une lèpre effrayante ; l'ouvrier exploité sent germer dans son cœur le ferment d'une haine implacable, il n'a de refuge que dans la résistance et ne peut recourir à la lutte ; la coalition et la grève remplacent l'organisation du travail. Qu'importe, laissez faire, laissez passer! C'est l'intérêt du libéralisme, et voilà

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