‹ Le socialisme catholiqueChapitre 51 sur 140 · I. A'oy. le -VA' Siècle, de juin i89o, pp. i3;-i3tj · texte numérisé non relu

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i86 LE SOCIALISME CATHOLIQUE

la lihertc révolutionnaire. Elle n'a ([u'un nom : c'est la liberté de la force. »

Taire des maux si profonds, dissimuler la vérité, serait désormais une faute. C'est en vain que les libéraux, parvenus poiu' la plupart en exploitant les passions révolutionnaires, se hâtent de nous dire : Vous faites appel aux passions subversives. « Nous sommes, dit de Mun, appelés socialistes parce que nous faisons ressortir ce qu'il y a de légitime dans les revendications des ouvriers ; on nous dit que nous troublons la paix publique parce que nous reconnaissons la conséquence naturelle et forcée des principes révolutionnaires dans les querelles violentes de ceux qui demandent à en jouir à leur tour, et qui, au lieu de faire des révolutions pour les autres, demandent que l'on fasse enfin la levu% celle qui leur a été promise et pour laquelle on armait leurs bras '. »

Maintenant, pour remédier à cet immense désordre produit par les abus de la liberté, il faut faire retour aux anciennes institutions que la Révolution a brutalement renversées. Il faut renoncer à cette liberté économique dont les funestes efi'ets rongent les viscères de l'organisme social. Le régime des corporations peut seul, en rendant moins précaii'e la position de l'ouvrier, en l'attachant à son métier, en lui créant des liens, rétablir la paix sociale. Naturellement, il ne saurait être question de corporations libres, car celles-ci ne peuvent vivre et prospérer sans privilèges. Les corporations obligatoires, avec capital propre, reconnues et protégées par l'État, peuvent seules mettre un terme à l'amer dissentiment qui constitue le plus grand danger pour notre civilisation et notre avenir. En ed'et, la vraie cause du paupérisme, du mécontentement, des grèves, est « l'isolement de l'ouvrier, cetantago-

I. Voy. le discours prononcé à (Chartres cl jjublié dans l'Afi.sucidtion Calhulitiiic, du i5 septembre i8;8. . .

ïiisnie fatal qui réloigne du patron, qui tient séparés ces deux facteurs de la production dont l'entente est la condition indispensable de la paix sociale et de la prospérité nationale ». Lorsqu'au contraire, le travail sera organisé corporativement, « l'arbitrage remplacera la grève, l'apprentissage se reconstituera d'une manière sérieuse et pourra prévenir la décadence professionnelle qui favorise le travail étranger ».

Au lendemain de quelques grèves, le comte de Mun présentait à la Chambre française un ordre du jour par lequel il invitait le gouvernement à prendre le plus tôt possible les mesures nécessaires pour favoriser le principe d'association et de solidarité professionnelle entre les patrons et les ouvriers, spécialement en présentant un projet de loi sur les caisses de prévoyance par corps de métiers destinées à protéger les ouvriers en cas d'accidents ou de chômage involontaire, à préparer l'adoption d'une législation internationale qui permette à chaque Etat de protéger l'ouvrier, la femme, l'enfant, contre les excès du travail, de protéger enfin, par une bonne législation, le travail national.

L'année suivante, dans une lettre adressée au comte de Bélizal, le comte de Mun traçait les lignes générales du programme du parti catholico-social. Il voulait que le parti soutînt la limitation du travail moyennant l'obligation légale du repos dominical, l'interdiction du travail de nuit pour les femmes, et la suppression progressive du travail des femmes et des enfants des deux sexes ; une législation protectrice contre les accidents, les maladies, le chômage involontaire et l'incapacité de travail résultant de la vieillesse.

Pour rendre cette législation pratique et efficace, il voulait une organisation par corporations destinée, selon l'encyclique Humanum genus, à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts et les mœurs des travailleurs.

La loi du 21 mars 1884, par laquelle les syndicats furent institués, a été une première victoire pour le comte de Mun et pour les partisans du système des corporations, mais les catholiques ne se sont pas arrêtés là, la diA ision créée par la loi de 1884 entre les patrons et les ouvriers, leur a paru injuste et mauvaise, car le désaccord entre les industriels et les travailleurs ne devait pas cesser; l'institution des syndicats mixtes aurait, dans l'opinion des catholiques, donné de beaucoup les meilleurs résultats.

Le comte de Mun, en vrai chevalier que ne peuvent arrêter les luttes de ses amis ni les dissensions de son parti, ajustement pris pour lui l'ancienne devise des chevaliers français :

Chevalier en ce monde-ci Ne peut c/iTt' sans souci.

Il doit le peuple ilc fendre Et son san^ pour la foi espandre.

En eflet, ni les luttes des catholiques libéraux, ni les reproches des cléricaux piu's qui racciisent de faire du socialisme, ni lindifTérence odieuse de la grande majorité des catholiques, n'ont pu le troubler. Chacun de ses discours à la Chambre est un succès que les journaux de tous les partis et de toutes les nuances sont forcés de constater. Orateur d'une grande puissance, son éloquence chaude et persuasive retentit dans le Parlement comme dans les réunions et les cercles d'ouvriers, dans les pèlerinages des catholiques comme dans les discussions du parti conservateur.

Antérieurement à la Conférence internationale de Berlin, le comte de Mun avait déjà présenté, conjointement avec quatre de ses collègues, un projet de loi sur le travail des enfants et des ouvriers adultes, projet qui, à défaut de l'approbation des membres du parti conservateur et des catholiques libéraux, recueillit celle des socialistes.

Lorsque le projet de loi fut présenté, M. Ferroul, député socialiste de l'Aude, dit à la Chambre : « J'ai Iules déclarations de M. de Mun; nous ne pouvons, mes amis et moi, qu'y applaudir : ses revendications sont en réalité les mêmes que celles formulées par les congrès socialistes ». Par contre, le projet de réorganisation du travail de M. de Mun parut si hardi aux catholiques modérés que Mgr Freppel, qui avait signé, en 1884, l'ordre du jour de M. de Mun, tint à déclarer cette fois qu'il ne voulait ni socialisme d'Etat, ni socialisme d'Église, qu'il craignait l'un comme l'autre, et qu'il ne voyait de solution à la question sociale, que dans l'alliance féconde de la liberté individuelle et de l'association libre.

Dans le rapport joint au projet, M. de Mun déclara qu'il faut considérer dans l'ouvrier, le père, le soldat, l'électeur, que par conséquent le salariat ne doit en rien faire obstacle à raccomplissement de cette triple mission sociale, et que surtout le fonctionnement du suffrage universel exige chez l'électeur un degré d'éducation morale qui ne peut s'allier qu'avec une certaine somme de bien-être. La réduction de la journée de travail est donc une prétention juste, cardans les pays d'Elurope la journée de travail dépasse très souvent toute mesure. La protection de l'ouvrier est un devoir, car le salaire n'est point libre et dépend au contraire du capital, qui, ne se trouvant pas, comme l'ouvrier, en présence de nécessités immédiates, peut attendre impunément. Les bienfaits de la loi de 1884, sur les syndicats, sont illusoires, parce que la plupart des patrons refusent de traiter officiellement avec les représentants des syndicats ouvriers, et quelquefois les excluent des ateliers. Les mesures pénales proposées contre ces abus menacent de rester lettre-morte. L'ouvrier est, aujourd'hui, plus que jamais, à la merci du capitaliste, « et la suppression des propriétés collectives, de môme que le

caractère de plus eu plus absolu tlu droit de propriété, ont rendu bien dit'lieiles pour l'ouvrier l'acquisition d'un bien et la formation d'un capital; il reste ainsi sans garantie effective et sans espérance pour l'avenir ». Il est donc nécessaire de reconnaître les droits du travail et d'émanciper le travailleur, « l'Ktat doit conséquemment protection à l'ouvrier qiù est un faible, et il la lui doit comme compensation aux injustices persistantes dont il est l'objet ».

Après avoir proposé une série de mesures pour régler le travail des femmes et des enfants, le projet de Mun tendait d'une façon plus absolue à la protection du travail de l'ouvrier adulte. La durée du travail effectif, dit le projet, ne devrait pas dépasser 58 heures par semaine, c'est-à-dire dix heures pour chacun des cinq jours, du lundi au vendredi, et huit heures le samedi (art. 8 et 9). Des inspecteurs, nommés par le gouvernement, devraient surveiller rigoureusement non seulement les ateliers, mais encore les petites fabriques et le travail en famille, et tenir à la stricte application de la loi.

Le projet contient, en outre, de nombreuses dispositions empruntées aux législations autrichienne , allemande et suisse. La faculté donnée aux prud'hommes de rendre obligatoires les règlements et tarifs homologués par eux, conduirait sans doute aux anciennes pratiques des corporations obligatoh'es. Le projet de loi impose de plus aux patrons l'obligation de déposer entre les mains de l'inspecteur de leur circonscription une copie légalisée du tarif des salaires, et de lui communiquer toutes les modifications (art. i3) ; de lui faire connaître, toutes les semaines, un état indiquant le nombre d'ouvriers employés pendant les six mois écoulés, classés par catégorie de salaire, et faisant ressortir, par chaque catégorie, la somme de travail effectif et le montant de la

solde (art. i4)- Les inspecteurs doivent avoir le droit d'entrer à tonte heure dans les ateliers et de se faire présenter les documents attestant l'exécution de la loi.

Parti des mêmes prémisses que les démocrates socialistes, dans son projet de loi sur la réglementation du travail, le comte de Mun se rapproche au contraire des socialistes d'État dans ses propositions. Bien qu'il croie, avec tous les socialistes catholiques, que la question sociale n'est pas seulement aftaire d'économie mais de morale, il admet, avec raison, que l'ouvrier ne pourra gagner en moralité que quand il aura amélioré sa situation, au point de vue économique, et que cette situation restera mauvaise tant que l'ouvrier sera laissé à la merci du capitaliste, et que l'État ne se décidera pas à intervenir avec énergie.

Le marquis de la Tour du Pin, ancien militaire comme le comte de Mun, et avec lui promoteur de l'Œuvre des Cercles, est actuellement directeur de l'Association catholique ; ses idées se rapprochent beaucoup de celles de M. de Mun.

Le marquis de la Tour du Pin a tracé depuis déjà plusieurs années les lignes principalesde son programme, dans quelques réponses à un questionnaire important de l'Œuvre. Dans l'ordre moral et religieux, il déclare nécessaires la liberté de l'enseignement, la reconnaissance de la personnalité civile à toutes les associations, sauf celles dangereuses pour l'ordre social, l'abrogation du divorce, la libertéde tester jusqu'à concurrence de la moitié des biens. Les mesures nécessaires dans l'ordre politique sont la reconstitution des assemblées provinciales, la suppression de la juridiction administrative, la représentation des intérêts professionnels substituée au suffrage universel, c'est-à-dire l'admission des représentants des corporations reconstituées dans les assemblées provinciales et municipales.

Les réformes jugées nécessaires dans l'ordre économique sont encore plus importantes; ce sont : la reconstitution des corporations professionnelles, la création du « homestead », la réglementation sévère des Sociétés anonymes, et même la restriction des entreprises en vue desquelles ces Sociétés pourraient se constituer, la protection de l'agriculture, et ral)ro2:alion de tous les traités de commerce, etc.

Ce qui est surtout indispensable, c'est de sortir l'ouvrier de l'état d'isolement dans lequel il se trouve. L'économie moderne, basée sur le régime de la liberté économiqiie et de la concurrence, est inique et injuste : la prétendue liberté économique du travailleur n'est en somme qu'un esclavage. La question de la limite maximum du travail et de la limite minimum du salaire doit être résolue ; si l'économie libérale n'en a pas trouvé le moyen, son impuissance est démontrée.

L'économie du moyen âge valait mille fois mieux que l'économie libérale si injustement vantée. Le travail alors, était une fonction sociale, la propriété un emploi social, et le crédit, ce troisième facteur do la vie économique, avait, lui aussi, une forme sociale. Il y avait aussi alors formation de capital, mais il n'y avait pas constitution de rente : l'argent ne rapportait que par contrat de Société.

Notre régime représentatif, tel qu'il est pratiqué actuellement, est en opposition ouverte avec les tendances sociales. L'absolutisme, l'irresponsabilité et l'incompétence, sont les caractères les plus marquants du système parlementaire que Fécolc libérale veut faire passer pour le dernier échelon du progrès politique. Les parlements disposent d'un poiivoir absolu, car ils n'ont pas, comme anciennement, un frein à leurs tendances. Tandis que les Chambres n'ont que la durée d'une législature, et que les majorités qui ont voté une loi s'en vont, la loi reste, et se« eflets commencent à se faire

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sentir quand ces majorités disparaissent. Si au moins ce pouvoir paj'lementaire, absolu et irresponsable, était à peu près à la hauteur de son mandat ! Mais non, les partis parlementaires se composent de médecins, d'ingénieurs, d'avocats, surtout d'avocats, qui, dans les rangs où ils militent, se font remarquer par l'ardeur de leurs opinions, mais qui n'ont en dehors de là aucune capacité pour les fonctions sociales qu'ils doivent remplir. Et il n'est point vrai que le régime parlementaire contente ordinairement le plus grand nombre d'électeurs. En eflet, tandis qu'il prive de tout pouvoir les électeurs qui se sont trouvés en minorité dans la lutte électorale, il ne fournit pas même une expression satisfaisante des opinions de la majorité, puisque celle-ci ne peut se former que par la coalition des partis, en sacrifiant ses espérances, non pas à ce que chacun estime en soi le plus grand bien, mais le moindre mal. Partout et toujours, étant donné que toutes les questions politiques et sociales, et la constitution même du pays ont été livrées à l'arbitre du parlement, trois partis se sont dessinés : celui des hommes qui sont au pouvoir et qui veulent y rester, celui des personnes qui n'y sont plus et qui ne savent pas se résigner, celui enfin des personnes qui n'y sont pas parvenues et qui veulent y parvenir. Il faut donc, pour créer une majorité, que deux de ces partis s'unissent contre le troisième, et c'est précisément des réunions et des abandons périodiques de ces éléments, que résulte tout le fonctionnement du système. Il y a toujours ainsi un tiers de la nation opprimé tout à fait contre son gré, et un autre tiers opprimé plus ou moins malgré lui. Le régime parlementaire ne consiste pas, comme on le croit communément, dans la soumission des minorités à la majorité, mais dans la soumission de la majorité à une minorité.

Le vicomte de Ségur-Lamoignon a non seulement une

confiance plus ou moins limitée dans l'organisation politique des sociétés modernes, mais encore il dénonce ouvertement la tyrannie de notre régime économique où la puissance du capital devient chaque jour plus grande et plus redoutable.

Autrefois, remarque le vicomte de Lamoignon, il y avait, comme à présent, des riches, mais les riches ne dominaient pas comme aujourdlmi la situation politique et sociale du pays, et cela dépendait en grande partie de ce fait que la richesse publique consistait en propriétés immobilières, ce genre de fortune ne se prêtant pas à l'agiotage.

Dans tous les États, mais surtout en France, afin d'attirer le capital, on lui a assuré des avantages considérables, tels que le taux excessif de la rente, le paiement à date fixe et en tous lieux, les facilités d'achat avec dépense minime, le prêt sur titres, l'exemption ou quasi-exemption d'impôt, les garanties de sécurité exti^aordinaires, etc.

Au contraire, quelle est l'entreprise privée pouvant offrir de pareils avantages? Pendant que celui qui veut faire fructifier son capital dans des entreprises commerciales, doit s'exposer à de grosses pertes pour obtenir souvent un bien mince profit, pendant que le propriétaire terrien est obligé de s'occuper de son entreprise agricole, faisant les améliorations nécessaires, perfectionnant les procédés de culture, ayant à se garder des malversations, celui qui place son capital en valeurs de Bourse, n'a d'autre peine que de toucher son revenu à l'échéance. Quoi de surprenant si le capital afllue sur les valeurs mobilières et déserte l'agriculture et l'industrie ! Une créance n'est pas une richesse, mais un simple droit sur la richesse d'autrui, les valeurs de Bourse ne sont que des créances actives. Une créance provient presque toujours d'un prêt, c'est-à-dire qu'un prêt ne fait que transmettre une valem' d Une personne à une autre, il ne peut par consé-

quent produire aucun accroissement de richesse. Si celui qui emprunte consacre le capital prêté à quelque entreprise industrielle productive, la richesse représentée par le prêt n'est point diminuée ; mais si celui qui fait l'emprunt dissipe le capital, s'il l'emploie à couvrir un passif arriéré ou à des travaux improductifs, la richesse publique en subit une diminution.

Or, les valeurs de Bourse ne sont pas couvertes par des valeurs réelles, équivalentes, mais elles servent à couvrir la part des pertes ou des dépenses improductives ; il y a donc une somme énorme qui doit être inscrite au passif de la fortune publique, La plus petite partie seulement du capital primitif est employée plus fructueusement, mais son profit très incertain ne correspond point au capital, et ilfaut demander de l'argent aux contribuables pour pouvoir en payer la rente.

La plus grosse part des emprunts de l'Etat est employée en dépenses de guerre, travaux de défense, casernes, etc., qui ne représentent qu'une perte sèche, et qui sont absolument improductives. Une autre part, beaucoup plus petite, est employée en travaux publics, qui sont, comme les chemins de fer, très souvent à la fois des instruments de production et de consommation.

En réalité, les valeurs de Bourse ne sont qu'une richesse fictive, c'est-à-dire un château de cartes que le premier coup de vent renversera. La Dette publique paralyse la vie économique de l'Etat, et les intérêts que nous sommes forcés de payer nous écrasent. Quand et comment le capital pourrat-il être remboursé ? Pour alléger le fardeau, il faudrait commencer par amortir la dette, mais avant de l'amortir il faut pourtant cesser d'avoir recours à de nouveaux emprunts.

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Il en résulte, par conséquent, qne les valeurs mobilières, le capital, et avec eux la spéculation la plus clTrénée, sont maîtres du marché économique européen ; tout ce qui arrive est une preuve de la « juiverie » de notre siècle, qui a asservi non seulement les particuliers, mais encore les Etats. La terre, la richesse immobilière par excellence, sous le régime des crédits hypothécaires qui l'écrasent tend elle-même à devenir une valeur meuble. « Serions-nous, par hasard, conclut M. de Ségur-Lamoignon, arrivés, grâce au capitalisme, à un tel état de désorganisation économique et sociale, qu'il ne reste de salut que dans un cataclysme universel, comparable à la chute de l'empire romain et à l'invasion des barbares, d'où les principes essentiels et permanents de l'ordre social sortirent rajeunis par les enseignements de la plus terrible catastrophe ? Il ne faut pas s'y tromper : ce sont ces aberrations et ces crimes économiques qui ont engendré le socialisme, qui lui ont procuré ses dangereux progrès, et qui finiront par lui assurer la victoire, non pas pour longtemps, mais pour la durée que la Providence jugera nécessaire au repentir et à la conversion du monde contemporain '. »

Le Père G. Pascal voudrait que l'Etat intervînt, non seulement dans les rapports entre industriels et travailleurs, mais que, vu les conditions présentes des ouvriers, le salaire minimum fût définitivement fixé. D'après lui, le travail, c'est-à-dire l'exercice de l'activité humaine, auquel participe toute la personne, l'àme et le corps, l'intelligence et les bras, ne peut pas être considéré comme une marchandise assujettie aux fluctuations du marché. Le travail doit être considéré comme un acte humanitaire, qui tend à procurer à la per-

1. Seg'ur-Lamoignon. La Dis<;nliifion rt le CnpHaliame, dans VAssociation Catholique, du 25 novembre iS^S;.

sonne qui Taccomplit des moyens d'existence convenables. Voici dix ouvriers qui vous offrent leur travail ; les paierez-vous moins parce qu'ils sont plusieurs et que l'offre dépasse la demande? Est-ce que, par hasard, ils ne sont pas tenus de faire les mêmes efforts, d'accomplir le même ouvrage ? Le but du travail est de satisfaire équitablement les besoins raisonnables du travailleur : le produit, effet du travail, doit donc pourvoir à ces besoins. La part que le travailleur prélève sur les résultats de la production, constitue le salaire ; ce salaire doit, par conséquent, suffire aux besoins légitimes du travailleur. Voilà le critérium qui doit nous conduire à déterminer le « minimum » du salaire, c'est-à-dire la mesure de rémunération assurée dans toutes les circonstances au travailleur. Pour avoir sauvegardé ce « minimum », il n'est pas moins vrai qu'une certaine oscillation des salaires pourra avoir lieu sous l'inffuence de la loi de l'offre et de la demande.

Le travail humain, ayant pour but la production, doit être considéré non seulement comme une action morale, mais comme un fait économique. A ce point de vue, le travail est un service qui s'échange contre une rémunération, c'est une valeur sujette aux mêmes variations que les autres valeurs économiques. A partir du « minimum » fixé, le salaire croîtra ou décroîtra selon l'offre et la demande, et selon la valeur du travail, mais cette loi, loin d'être le régulateur du suprême salaire, ne doit influer que sur la partie qui dépasse le « minimun » exigé par la nature et le but même du travail.

Mais qu'est-ce ce « minimum »? Si l'on s'en tient à la théorie de l'école classique, que Lassalle a justement appelée la loi de fer du salaire, ce taux normal du salaire doit se régler sur le chiff're strictement nécessaire pour permettre à

un travailleur de vi\Te avec sa famille ; poiir être plus clair, permettre à la population ouvrière de vivre et de se reproduire. Cette théorie fait peser le joug le plus lourd sur la classe ouvrière, qu'il réduit à une condition désespérée. L'on comprend dès lors les anathèmes terribles, les clameurs de révolte de l'ouvrier contre la loi impitoyable qu'a créée lorganisation économique actuelle.

Si l'on peut dire que sous certains rapports la condition de l'ouvrier de nos jours s'est améliorée, qu'un relèvement purement nominal des salaires s'est produit, il est constant que le salaire réel, qui seul compte, c'est-à-dire la quantité d'objets utiles que l'ouvrier peut se procurer, s'est accrue d'une manière générale, en proportion du coût de la vie, de la production du travail, de la part, toujours plus grande, faite au capital par rapport aux causes nombreuses du ralentissement et de l'intermittence du travail.

Le travail ne doit pas suffire à l'individu seulement, mais encore à la famille. Il y a d'ailleurs un autre élément dont il doit être tenu compte. L'homme qui a travaillé pendant de longues années, et dont le travail a profité à la société, a le droit de ne pas être traité comme un meuble usé, et de ne pas être condamné à la mendicité. Le salaire doit donc être établi de telle sorte qu'il permette à l'ouvrier de faire quelque épargne pour les mauvais jours et pour la vieillesse. Mais ce douloureux problème ne sera jamais résolu par les moyens autoritaires. Le vrai salaire inspiré par l'humanité, le salaire de famille, ne reviendra qu'avec le retour de l'association corporative et personnelle dotée d'un capital d'association, dont les chefs poiuTont, au besoin, sans faire tort à personne, fixer ce qui sera dû à chacun des facteurs du travail accompli.

Mais en attendant que la réforme sociale basée sur le sys-

tèmedescorporationspuisse avoir lieu, l'Etat a, dès à présent, le devoir de déterminer le minimum du salaire. Si une rémunération insuffisante du travail constitue un abus, il est logique que l'État, protecteur et gardien de la justice, intervienne pour rétablir l'ordre.

L'abbé Morel et Sémichon ne sont pas moins affirmatifs dans leurs critiques adressées au capitalisme , qu'ils chargent de tous les maux de l'ordre social actuel. Ils admettent, sans réserve, comme d'ailleurs presque tous les économistes catholiques, les griefs des socialistes démocrates.

Quant au comte de Roquefeuil, on retrouve décidément dans l'expression de ses opinions quelque chose de la vivacité de Lassalle et de l'intransigeance de Marx. « Entre le patron et l'ouvrier païens, dit-il, il y avait les chaînes, le fouet, la hache : l'ouvrier était un esclave, une chose. L'Eglise a combattu cet esclavage, non seulement en prêchant la charité, mais par le moyen de la loi : au nom de la justice, elle a brisé les chaînes, fait disparaître le fouet et la hache ; l'ouvrier alors a été maître de lui-même, de droit sinon de fait. Entre le patron et l'ouvrier d'aujourd'hui, il n'y a plus ni chaînes, ni fouet, ni hache, mais il y a la faim, cet autre esclavage qui fait l'homme libre de droit et prolétaire de fait. » La prétendue liberté de travail tant vantée, n'est donc, en définitive, qu'un vain et odieux mensonge .

«Dans la situation économique créée par la liberté du travail et de la concurrence, le contrat de travail entre l'ouvrier qui meurt de faim et le patron qui peut attendre, ne saurait être qu'injuste, car la liberté du travail, qui n'est en réalité que la liberté du capital, rend le travail esclave. La faim oblige l'ouvrier à souscrire des contrats iniques à son détriment ; il accepte n'importe quel prix, même notoirement insuffisant. Un morceau de pain vaut mieux que rien. Lorsque de pareils

contrats peuvent ôtre passés entre le fort et le faible, le pouvoir est le protecteur naturel du droit du faible ' ».

« Le but de la justice, écrit le comte de Bréda, pour absoudre, ou au moins pallier rindiiïérence des catholiques, étant extérieur et positif, il peut arriver que Ton fasse des choses injustes, sans être injuste soi-même. Lijçnorance est, dans ce cas, une excuse suffisante pour la conscience, et c'est ainsi que des personnes absolument honnêtes ont pu se laisser séduire par des théories économiques basées sur l'oubli de la justice. Nous ne prétendons, par conséquent, condamner personne, mais il faut obvier à des confusions de mots et de notions comme celles dont il est question. Tel qui s'efïorce d'être charitable, c'est-à-dire de pratiquer la justice la plus parfaite, peut, sans s'en apercevoir, participer à une grande injustice sociale, et toutes ses bonnes intentions, qui rempèchent d'être personnellement coupable d'injustice, ne peuvent faire qu'il ne commette des actions injustes. C'est là précisément ce qui rend si urgente l'étude des injustices sociales sur lesquelles repose l'économie moderne. »

Gabriel Ardant, le vaillant collaborateur de R. Meyer, s'est eflbrcé, dans un livre d'un haut intérêt historique, Papes et Paj'sans, de démontrer que l'Eglise catholique n'a jamais admis la propriété quiritaire du sol. En edet, plusieurs papes ont souvent, par des édits spéciaux, ordonné qu'il fût permis à quiconque d'occuper et de cultiver des terres possédées par des personnes qui croyaient pouvoir les laisser incultes -.

L'influence des doctrines de Hitze, de Ratzinger, et surtout

1. Comte de Roqucfeiiil. Questions sociales et oui'ricres, j)p. 1-6 et suiv. (Paris. Lecoflro, i88i .

2. G. Ardant : J'aprs et Paysans Paris, Gauine, 1892 , p. a68. Cependant, Ardant, catholique et partisan du pouvoir temporel, exagère beaucoup et se laisse gfuider par ses sentiments politiques plutôt que par la réalité des lails. lorsqu'il juge de rétat artiiel di- Tltalie.

de Vogelsang, sur l'école française, est des plus évidentes. Si les socialistes catholiques de tous les pays sont d'accord pour condamner le capitalisme, et tendent la main, sur ce point de la question, aux socialistes démocrates, tous n'ont pourtant pas le courage d'accepter toutes les conséquences de leurs principes, et d'exposer un programme de réformes complet. Ils se contentent presque toujours de blâmer le mal, sans proposer aucun remède. Or, au contraire, les socialistes catholiques français ont, depuis plusieurs années, un programme bien défini, et luttent tous pour le même but, sous le même drapeau. Sauf sur quelques points touchant la religion, le programme de Mun et des écrivains de V « Association catholique », n'est autre que celui des socialistes d'Etat les plus avancés. C'est en vain que le comte de Mun, dans une note communiquée aux journaux, a cru repousser toute solidarité avec le socialisme d'État et qu'il en a proscrit le nom. Qui s'excuse, s'accuse, lui ont répondu ses amis et ses adversaires.

L'école libérale n'a jamais joui d'une popularité bien marquée en Allemagne; en France, au contraire, elle a des traditions anciennes et des bases solides ; il devait en résulter une scission profonde entre les catholiques partisans des corporations. Ceux qui, comme de Mun, soutiennent les corporations obligatoires, n'ont pas tardé à trouver devant eux les avocats de la corporation libre, tels que Léon Harmel. « Nous ne voulons, à aucun prix, écrivait Léon Harmel à l'Association catholique des patrons du Nord, de la corporation obligatoire, parce que l'ensemble d'éléments disparates, et souvent opposés, au point de vue moral, ne peut produire que des effets désastreux. Lorsque l'ont veut construire, il faut, avant tout, parler la même langue. Or, les catholiques et les libres penseurs parlent une langue absolument difle-

rente : les uns appellent honneur ce que les autres appellent lâcheté ; les uns appellent liberté ce que les autres appellent servitude ; les uns sont prêts à sacrifier leur vie à leur devoir, les autres font de la révolte l'obligation suprême. Sur tous les sujets, probité, vertu, désintéressement, ils ont chacun leur langage. Comment pourraient-ils s'entendre poin* reconstruire un édifice moral, où il est si nécessaire d'avoir la communauté, l'unité des eflorts '. »

Les jeunes-catholiques les plus intelligents, ceux qui renient les formules vides des vieux-catholiques, et qui ne savent se résoudre à adopter les conclusions de l'économie libérale, suivent avec un véritable enthousiasme l'initiative prise par l'Œuvre des Cercles catholiques d'Ouvriers, tin Provence surtout, l'Association de la Jeunesse française, dans sa revue : Le XX^ Siècle, dont la publication est récente, se voue avec une énergie admirable à la vulgarisation des idées du comte de Mun et des écrivains de l'Association catholique. Les rédacteurs du XXf> Siècle, pour s'assurer une plus grande liberté de critique et une indépendance plus complète de jugement, ont adopté le système de l'anonymat; mais leiu's critiques à l'adresse du capitalisme moderne, les accusations contre l'économie libérale ne sont pas moins graves que celles de l'Association cathohque. Jeunes, et partant prompts à l'enthousiasme, les écrivains du A'A'^ Siècle ne se laissent pas efi'rayer par les difficultés ; les invectives amères contre le capitalisme, la mise à nu impitoyable des préjugés du libéralisme, la haine de toutes les formules de l'école libérale, le souci nul'de cacher les maux réels, les sympathies avouées pour les socialistes, font des jeunes et hardis écrivains du A'A'^ Siècle les pionniers du socialisme catholique.

I. Voy. Fristot. Une Tentative d'organisation ouvrièn' dans le nord de la France, p. a5 (Paris, Dumoulin, 1889.

La corporation doit, d'après LéonHarmel, être libre, mais elle doit être légalement reconnue et avoir la faculté de posséder. Si la corporation n'est pas reconnue par la loi, les décisions du conseil corporatif n'ont aucune sanction, et le conseil, dans des questions importantes, comme celles des salaires, de la concurrence ou d'autres intérêts professionnels, ne peut prendre que des mesures inefficaces et sans résultats sérieux. Sans la faculté de posséder, la reconnaissance légale serait insuffisante, puisque la propriété peut seule garantir l'avenir de la corporation et la mettre à même de défendre utilement les intérêts de ses membres. L'histoire nous apprend que les anciennes corporations ont été plus ou moins fortes, selon l'état plus ou moins prospère des confréries dont faisaient partie les membres de la corporation : celle-ci doit donc, pour réussir, avoir un caractère religieux.

Dans une lettre datée de décembre 1888, et adressée à Hervé Bazin, le jeune et courageux économiste d'Angers, mort à la fleur de l'âge, en donnant les plus belles espérances, LéonHarmel faisait déjà connaître ses idées et ses projets sur la propagande et les moyens d'action de l'Œuvre.

« L'économie moderne, dit Harinel, basée sur le principe de la concurrence et de la lutte, est injuste et antichrétienne. Le travail, qui devait être le trait d'union entre les hommes, est devenu, au contraire, un élément de dissociation, de haine, de lutte fratricide. Tandis que l'Evangile dit : Aimez- vous les uns les autres, l'économie moderne dit : Détruisez-vous. La prétendue liberté du travailleur n'est qu'une servitude, et ce qu'on a cru devoir rehausser la dignité de l'ouvrier n'a servi au contraire qu'à la rabaisser. L'isolement a engendi'é la défiance, puis la rivalité; l'économie est devenue, par suite, le champ de luttes terribles, où clients, patrons et ouvriers, sont tour à tour des rivaux et des ennemis. 11 faut donc que,

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profitant de la loi sur les syndicats, les callioliqnes tentent de créer des Sociétés professionnelles. L'expérience prouve que le syndicat mixte est un des moyens les plus efficaces pour assurer la paix sociale, et l'organisation professionnelle s'impose comme une question de vie ou de mort. Les ennemis de l'ordre social travaillent avec énergie à grouper partout les ouvriers, sous prétexte de protection du travail, en réalité pour les organiser comme machines de guerre contre la société. Il faut donc que se forment des groupes chrétiens qui puissent réagir contre le mal qui nous envahit. »

Pourtant, le mérite de Léon Harmel ne réside pas tant dans le fait d'avoir, dans deux livres qui, à leur point de vue, ne manquent pas d'intérêt, expliqué quelle devrait être l'organisation de la corporation chrétienne, et quels sont les devoirs des patrons, que dans celui d'avoir largement appliqué son programme à l'usine de Val-des-Bois qui lui appartient.

« La question sociale, dit Léon Harmel, n'est point seulement une question de nourriture, de logement et d'habillé ment, c'est surtout une question de paix du cœur. L'important n'est pas que l'ouvrier soit plus ou moins riche, mais qu'il soit content de son sort ; et tandis que nous voyons la paix sociale régner là où les salaires sont minimes, l'agitation et le mécontentement font éclater la guerre parmi les populations où les salaires sont le plus élevés '. »

Partant de ce principe, Léon Harmel a cherché, avant tout, par des dispositions d'ordre économique et morales, dignes de l'étude la plus attentive, à assurer la paix et la tranquillité de ses ouvriers. Les ouvriers de Yal-des-Bois jouissent de la plus grande liberté possible et aucune délibération importante n'est prise sans que tous les membres de la corpora-

I. Ilarinc'l. ^f<lrlUl'l d'une Ciirporaliuit {•hrétu'nne, p aa3.

tien aient été réunis et consultés. Une série de mesures très habiles ont pour résultat que les ouvriers peuvent pai'ticiper à l'administration et connaître les prix d'achat ou de vente de toutes les marchandises.

La corporation de Val-des-Bois, composée des ouvriers de l'établissement Harmel, a commencé à fonctionner en 1867. En 1874» lorsque l'usine Harmel fut détruite par un terrible incendie, la corporation comptait déjà i44 membres. Affiliée à l'Œuvre des Cercles catholiques, elle fonctionnait cependant bien avant la création de l'Œuvre.

Les familles faisant partie de la corporation possèdent un livret corporatif. Le détenteur du livret est tenu de faire inscrire, au fur et à mesure, le montant de ses achats, soit chez les marchands attitrés de la corporation, soit au bureau des bons de pain, en monnaie corporative, et les achats directs, sous peine de déchéance de ses droits. Tous les trois mois, les livrets sont remis au trésorier qui établit le bon corporatif, selon les sommes qui s'y trouvent inscrites.

Le conseil corporatif se réunit toutes les six semaines et dirige le mouvement de l'association. Quatre divisions, qui se réunissent chaque semaine, ont chacune une tâche bien définie. La première s'occupe des Sociétés de secours mutuels, des accidents, des sépultures, de l'hygiène et des bains ; la seconde des fournisseurs privilégiés; la troisième des achats, des expositions de vêtements, du bon corporatif, de l'hospice; la quatrième, enfin, de la caisse corporative, de la caisse d'épargne, du fonds de prévoyance, des assurances sur la vie, de l'instruction professionnelle, de la dotation annuelle de l'école d'arts et métiers, des consultations légales, des formalités du mariage.

La monnaie spéciale de la corporation, qu'il est très difficile, sinon impossible de contrefaire, n'est reconnue et reçue

que chez les marchands et les fournisseurs qui ont fait un contrat régulier avec la corporation.

La Société de secours mutuels, présidée par le patron, procure gratis les soins médicaux et les remèdes aux malades faisant partie de la corporation, leur donne, en cas de maladie, une indemnité égale à leur cotisation mensuelle, et en cas d'accident accorde une indemnité supplémentaire payée par la compagnie d'assurances « la Royale Belge ». Ainsi, si l'ouvrier perd un membre, ou bien est forcé de changer d'ouvrage à la suite d'une blessure, la compagnie lui assure une pension basée sur le gain journalier et sur l'âge du blessé, qui ne perdrait jamais son droit à cette pension, lors même qu'il quitterait Val-des-Bois.

Si l'accident est suivi de mort, la compagnie paie aux héritiers, dans les trois mois qui suivent le décès, une prime égale à quatre cents joiu'nées de travail.

La Société fournit aussi gratuitement les livres d'enseignement aux enfants des associés et paie les frais d'inhumation des membres défunts. La quote-part payée par chaque associé atteint à peine i 1/2 p. 100 de leur salaire.

Un médecin, payé par le patron, donne des consultations gratuites aux ouvriers des usines, et un pharmacien fournit les médicaments gratuitement. Le médecin visite chaque jour les malades dont les noms sont inscrits aux bureaux. Ceux qui préfèrent se faire soigner à l'hôpital de Reims y ont leurs dépenses couvertes par les soins de la Société de secours mutuels.

Des arrangements spéciaux avec un boucher, un charcutier, un boulanger, un épicier et un maraîcher, assurent aux membres de la corporation de nombreux avantages; les prix, arrêtés chaque mois, d'accord avec le conseil, sont affichés dans les lieux de réunion. Un escompte de 5 ou

6 p. loo est payé en nature au trésorier sur les achats faits par les membres de la corporation qui doivent faire porter la somme sur leur livret. Tous les trois mois, le trésorier signe sur le livret les sommes inscrites par chaque fournisseur ; ce résultat constitue le montant de la remise. Le 5 p. loo forme le bon corporatif, le reste est versé dans la caisse cor porative. Il est défendu aux marchands de vendre à des prix supérieurs à ceux fixés par le conseil, mais le conseil leur garantit les crédits des membres jusqu'à une somme déterminée. Ainsi, ceux-ci achètent à un prix inférieur à l'ordinaire. Le charbon de terre et les pâtes sont achetés directement par l'association, sur la demande de ses membres. Dès qu'un vagon arrive, la part de chacun est transportée à domicile, et l'on épargne ainsi les dépenses et les risques du magasinage. Deux fois par an, il y a une exposition d'étoffes demandées aux principales fabriques et une exposition de vêtements fournis par un marchand de confections en gros. Les mères de famille visitent ces expositions et font leurs demandes. Les familles paient le prix des vêtements par voie de retenues dont le montant est fixé d'avance.

Le bon corporatif, composé d'une remise de 5 |p. loo sur les achats effectués, soit chez les fournisseurs, soit à la corporation, est établi et distribué, à l'occasion des fêtes, par le trésorier et sous la responsabilité de la troisième section.

Il y a en outre un hospice pour les veufs sans enfants et pour les orphelins. Chacun d'eux a une petite chambre à coucher; les jardins et les salles de récréation sont en commun. La caisse corporative est alimentée par les legs et les dons, par les remises des marchands et par le profit des ventes d'où est résulté le bon corporatif. Les entrées de la caisse sont réparties entre les cercles et les associations dont se compose la corporation. La caisse d'épargne de la corporation est divisée

en trois sections : la première comprend ceux qui ont dépassé loo francs : la seconde ceux qui ne font que commencer et qui ont besoin d'être encouragés ; la troisième se compose des enfants des écoles. Une caisse de prévoyance a été aussi instituée pour venir en aide aux ouvriers qui ont plus de vingt-cinq ans de services dans l'usine. Des concours sont établis entre les jeunes gens et les jeunes filles, pour les encourager dans l'étude professionnelle, et il est délivré une bourse annuelle pour l'école d'Arts et Métiers de Lille.

La quatrième section achète directement la bière, le café, les sirops, le vin, et en surveille la vente, qui est faite par un des membres de la corporation indemnisé à cet eftet.

Léon Harmel a pensé, de plus, avec raison, que construire des cités ouvrières et tasser les ouvriers, les condamner aune cohabitation forcée, serait une faute. A Val-des-Bois il y a, au contraire, de petites maisons avec un petit jardin, dont le prix varie selon la grandeur et qui sont construites dans un rayon de 600 mètres autour de l'usine.

Le fonctionnement de toutes ces Œuvres est confié principalement aux membres de la corporation. « Le temps que nous consacrons à nos Œuvres, s'écrie dans sa ferveur chrétienne l'illustre industriel catholique du Val-des-Bois, les dépenses qu'elles nous coûtent ne sont-elles pas largement compensées, au point de vue industriel, par un travail consciencieux, par des soins plus diligents, par une stabilité plus grande et par l'accord affectueux et confiant qui facilite l'administration? N'est-ce donc rien que de voir des physionomies franches, des visages ouverts, de vivre au milieu d'hommes qui nous aiment et dont l'attachement produit un respect plus sincère et un dévouement plus réel?

« Ne parlons pas des avantages spirituels : comment Jésus ouvrier pourrait-il demeurer insensible à l'hommage que lui

fait un patron, c'est-à-dire le père d'une nombreuse famille, non seulement de son cœm' et de celui des siens, mais encore de ceux de tous ses ouvriers qui commencent à l'aimer pai'ce qu'ils ont appris à le connaître ' ? »

Ceux qui ne partagent point les idées religieuses de Léon Harmel, ceux même qui s'en éloignent le plus ne peuvent cependant ne pas admirer la tentative hardie de l'industriel catholique, qui, dans sa corporation de Val-des-Bois, a osé appliquer ses théories sociales sans s'arrêter aux difficultés de l'entreprise.

A la suite des désastres de 1870, les industriels catholiques du nord de la France avaient consacré une grande partie de lem's réunions à l'étude de la question sociale. Suivant l'exemple de FéronVrau, ils introduisirent les religieuses dans les établissements industriels, non pas pour surveiller le travail des ouvriers, mais pour apporter dans la surveillance des mœurs cette délicatesse qu'il aurait été impossible d'exiger des surveillants et des directeurs. Ainsi naquirent, grâce à l'initiative de l'évoque de Grenoble, les Petites-Sœurs de l'ouvrier, dont la mission est de faire revivre l'influence du foyer et de la religion parmi la population des usines.

En septembre 1884, l'Association catholique des Patrons du Nord tint ses premières réunions, sous la présidence de l'abbé Fichaux. Tous les industriels présents, reconnaissant que l'ouvrier n'est pas une force à rejeter après l'avoir utilisée, en ne tenant compte d'autre chose que des besoins immédiats de la production, convinrent de la nécessité, de la part des patrons, de traiter les ouvriers avec plus d'intérêt et de sollicitude. C'est ainsi que fut fondée, sur le modèle de Valdes-Bois, la confrérie de Notre-Dame de l'Usine, qui prit une

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