‹ Le socialisme chrétienChapitre 108 sur 133 · Rédaclcur en chef, Benoit Mnlon · texte numérisé non relu

Rédaclcur en chef, Benoit Mnlon

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réprimer « la concurrence illicite qui conduit a la surproduction ». II signale comme un abus qui doit cesser Taccumulation trop longtemps permise des biens territoriaux dans les mains de ceux qui n'en ont que faire pour leur propre usage ou ne les cultivent pas par eux-mêmes. Il proclame enfin c<mimc vrai, comme fondamentaK même, dit-il, en théologie, le principe que « TKtat a le devoir de promouvoir, de réglementer et de protéger findustrie de ses sujets et d'empêcher la ruine des pauvres en les protégeant contre les caprices tyranniques de la richesse ».

Voilà des formules qu'on pourra sans doute tempérer lorsqu'arrivera une Encyclique rappelant au bon sens toutes les âmes fidèles. On alléguera que promouvoir, c'est donner une impulsion n'entravant en rien la liberté; que réglementer, c'est simplement empêcher les abus de force et la violation du droit; qu'enfin la protection donnée à la faiblesse n'eidève rien il l'essor légitime de tous les talents. Avouons cependant que de telles restrictions sont singulièrement nécessaires et que s'il est possible de les introduire dans les obscurités du texte épiscopal, il serait encore plus aisé d'y abriter non plus seulement de la critique socialiste, mais de la théorie socialiste.

Ces restrictions, esl-cc rAllemagiic catholique qui les formulera? 11 semble au contraire que nulle pari le « catholicisme social » et le pur socialisme n'aient été aussi près de se mettre d'accord. Je n'ai pas à raconter a nouveau les relations de Mgr de Ketteler avec Lassalle, ni à dire comment le célèbre socialiste, qui avait séduit M. de Bismarck, séduisait aussi, lui, israélite non converti, le pieux cvèque de Mayence. Cette alliance, qui a dû étonner plus d'un esprit, n'a eu rien d'effrayant pour quelques-uns des catholiques français dont j'aurai si parler tout à Theure. Je me borne h citer celte phrase de l'un d'eux * (elle constitue un docu- I I ment, et c'est à ce titre que je la donne) : <( Tandis

; que Karl Marx et Ferdinand Lassalle élevaient

■ l'édifice du socialisme scientifique, faisaient tomber sous les coups terribles de leur critique les pauvres théories du libéralisme économique et jetaient à pleines mains la semence dont la moisson est maintenant levée, un évéque, Mgr de Ketteler, intervenait dans la question avec l'autorité de son nom, de son immense amour pour le peuple, de l'Kglise, dont il était le repré-

. sentant, et il faisait paraître son livre : /a Ques-

■ 1. Le P. de Poscnl, dans In Controfcrsr et le Contemporain du 15 avril 1887, p. 185.

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tion ouifrière et le Christianisme, déclaralion de ^uorre retentissante au libéralisme économique aiitichrétien, programme net et substantiel des revendications catholi((ues dans Tordre économique. »

Les catholiques anglais — on Ta vu — découvrent surtout des abus nationaux, suites ))r(dongées de la vieilb' conquête et des accaparements c(ui avaient suivi. En Allemagne, c'est toute la société moderne ([ui est attaquée.

i( Voilà, dit Mgr de Ketteler, le marché aux eschives ouvert part(»ut dans TEurope moderne et taillé sur le modèle dessiné par notre libéralisme antichrétien, par notre i'ranc-maçonnerie humanitaire. » Est-ce même bien là toute la pensée de Tévéque? N'est-ce pas la société humaine, n'est-ce pas la nature et ses lois qu'il s'agit de faire plier? La lo i d'airain. Mgr de Ketteler la croit exacte en fait, et c'est pour en briser la fatalité «pi'il demande aux pouvoirs publics d'intervenir dans la vie économique de tout Etat. La brochure de 18(14 disait, en eflet, très nettement que les causes qui ont fait du travail une marchandise (exposée à toutes les fluctuations des marchandises jetées sur le marchéi et en ont fait tomber la valeur presc[ue au-dessous du strict nécessaire sont : la liberté du commerce, la liberté des professions et la prépondérance du capital. La liberté du commerce fait que les concurrents cherchent tous

h réduire leurs frais et, en premier lieu, leurs frais (le niain-crœuvre; la liberté des professions fait qu^une multitude d'hommes mal préparés offrent leurs bras au rabais; la prépondéranee du capital diminue le nombre des ateliers indépendants et augmente celui des journaliers et ouvriers de fabrique.

Admettons qu'il y ait, en effet, la une part de mal à déterminer et à guérir. Pour employer les expressions de Mgr Ireland, le mal est-il dans le mouvement initial, ou est-il dans la déviation? Mais ne peut-on empêcher cette déviation, au lieu d'essaver de refouler et d'annlhiler le mouvement même? A-t-on réfléchi que plus les capitaux deviennent abondants, plus ils s'offrent, et qu'eux aussi sont obligés de se mettre au rabais? Une entreprise qui met en mouvement mille ouvriers ne se liquide pas comme une entreprise qui en' emploie dix; et si, pour abaisser s(m prix de revient, elle est obligée de calculer ce (pie lui coûte une journée de travail, elle est bien obligée aussi de calculer ce (|ue lui coûterait une journée de chômage, si, par sa résistance à des réclamations motivées, elle provoquait une grève générale. A-t-on consenti à voir que l'abaissement des prix a pour chaque ouvrier d'innombrables avantages, puisque si cet ouvrier livre h meilleur marché un seul produit — celui qu'il fabrique, — il eu achète à meilleur compte, non pas deux ou

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trois, mais cin({uuiite, dont il a besoin? Haussez artificiellement les prix par le privilège et par la restriction de la concurrence, aussitôt la situation se retourne : l'ouvrier gagne sur ce qu'il produit, mais il perd sur tout ce qu'il achète. A côté des inconvénients des grandes usines, en a-t-on vu les avantages? Kt comment a-t-on pu trouver plus facile de les morceler ou plus utile de les ruiner, que d'obtenir d'elles tous les bienfaits qu'elles offrent déjà librement, de tant de côtés, aux travailleurs : organisations coopératives, dispensaires, pharmacie et médecine gratuites, écoles, apprentissages..., œuvres dont les dépenses sont diminuées, elles aussi, par la concentration, puis par l'amortissement graduel des capitaux?

Nous posons ici ces questions à propos de Mgr de Ketteler, parce que son enthousiasme pour les principes de Karl Marx et de Lassalle a été contagieux et que ce sont ses formules (|ue tous les socialistes chrétiens ont répétées dans toute l'Kurope. C'est à sa suite qu'on a demandé ces associations coopératives de production subventionnées, dont les ouvriers eux- ' , mêmes ne veulent plus, tant ils les sentent audessus de leurs forces, puis le rétablissement obligé des corporations, puis la fixation des salaires par la loi, puis enfin la réglementation de rindustrie, toutes choses qui se tiennent et ([ui al)outissent rapidement à la mainmise de

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rÉtat sur toutes les formes du travail, c'est-iidire sur toute la vie nationale.

11 serait trop long de raeonter comment le Ku/tnrkampf'rQssQrvix ralliance momentanée des socialistes catholiques avec les socialistes démocrates, comment Mgr de Ketteler fit école et trouva des disciples pleins d'autorité dans le chanoine Moufang, dans Tabhé Ilitze, dans le chanoine Haffner (celui-ci devenu depuis évéquc de Mayencc). Mais dans Tensemble du développement si remarquable que prit cette école, je demande à distinguer deux choses : la création spontanée d'œuvres catholiques lil)res * et la campagne faite en faveur d'une intervention crois saute de TÉtat dans Tordre économique. Non seulement ces deux tentatives n'offrent pas du tout à mes yeux le même caractère, mais je les

1^ trouve tout à fait contradictoires. Dans la der-

nière édition de son livre sur le socialisme contemporain, M. de Laveleye énumcre, avec une nuance dVffroi, toutes les œuvres fondées en Allemagne, sous les auspices du clergé, sous rinvocation des saints, et il ajoute : « sous rinfluence du socialisme catholique ». J'oserai dire que c'est là l'épigramme d'un protestant alarmé, plus que l'opinion d'un économiste :

1. Ces œuvres, les lecteurs franrais les connaissent en Ires grande partie par les beaux orticlcs de M. l'abbé Konneng-ieser, dans le Correspondant^ réunis depuis en volume, Catholiques allemands.

car là où c'est la liberté qui seule réunit les adhérents, tout soupçon de socialisme est absolument déplacé. Mais où l'accusation devient juste, c'est quand, n<»n satisfaits de leur admirable propagande, des progrès de leurs fondations et des succès si mérités de leurs luttes politiques, les catholiques allemands demandent au pouvoir ce que lui demandait en 1871 le chanoine Moufang : des lois protégeant la force de production et le temps de travail de l'ouvrier, des avances de fonds aux associations ouvrières, des réductions spéciales d'impôts et de service militaire pour les travailleurs, enfin des lois (( mettant un frein à la tyrannie du capital )>.

C'est encore être bien avancé sur le chemin du socialisme que de demander, comme le faisait plus récemment Tabbé Hitze, « que TKtat subordonnât l'exercice d'un métier à l'entrée dans une corporation ». l/accusation, d'ailleurs, n'aurait pas de quoi émouvoir l'abbé Ilitze, qui, dans un travail intitulé : la Quintessence de la question sociale *, déclarait ne pas repousser le mot de socialisme d'Ktat; car, disait-il, « il y en a un qui se justifie ». Il est permis cependant de trouver que M. l'abbé Ilitze obéissait à une autre inspiration lorsque, dans le congrès de Breslau *, il s'écriait : « Une sœur de Charité exerce toujours plus d'influence sur un cœur

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