‹ Le socialisme chrétienChapitre 111 sur 133 · Association catholique de murs · texte numérisé non relu

Association catholique de murs

pas toutes outre elles. D'abord elle a fait appel, avec succès, à des hommes que rapprochaient moins leurs théories économiques que leur esprit religieux, leurs tendances politiques et leur désir également sincère d'une réforme générale dans nos mœurs. Bientôt s'accen tuerent les divergences. La Reçue socialiste les remar(|uait dans son curieux article de 1885- « M. de Mun et les directeurs de TŒluvre des cercles catholiques d'ouvriers, écrivait- elle, cèdent trop, cela est visible, à l'induence romaine et aux purs rétrogrades, comme Claudio Jannet, Urbain Guérin, Hervé-Bazin, le Jésuite Pascal ' et consorts, et pas assez aux écrivains de valeur, comme Lœsewitz, de Ségur-Lamoignon, I^a Tour du Pin-Chambly, Geoffroy de j Grandmaison et quelques autres qui, bien que gênés dans leurs entournures, font de YAssocia" tion caf/to/ifjtie un recueil si intéressant. » — « Si intéressant! » le mot pourrait être dit par tout le monde, mais on devine le sens qu'il a dans une revue telle que celle de Benoît Malon. Le second groupe que la Re\fue socialisle signale ainsi paraissait bien près, en 188(), d'avoir entraîné dans ses idées toute la rédaction de Y Association catholique, et la plupart

1. Ecrit en 1885. Je crains fort que, depuis, M. Bencdikt n'ait été amené, ù part lui, ù décerner au P. de Pascal (missionnaire apostolique et non Jésuite) des éloges plus corn* promettants et plus justement compromcttonts*

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des honimos du premier groupe sVHaient retirés. Parmi ceux (jul restèrent, plusieurs allèrent si loin, qu'ils firent, à leur tour, reculer la majorité des plus fidèles, mais cette majorité n'en garda pas moins des allures qui la rendirent de plus en plus suspecte à des hommes tels que le P. Forbes, dans le clergé régulier, et surtout Mgr Freppel, dans Tépiscopat *. I/Encyclique sur la condition des ouvriers et les dernières manifestations de la pensée de Léon XIII Tont amenée à « s'expliquer ». Ce mot, en matière de polémique, a généralement un sens assez clair : il , désigne presque toujours un effort plus ou moins heureux pour rétracter certaines propositions et en maintenir d'autres qu'on adoucit, en vue d'un accord moins facile que nécessaire. Mais toute cette histoire vaut la peine d'être reprise et suivie plus en détail.

Pour être plus sï\rs d'être pleinement équitables envers des hommes de grand cœur et de grand talent, voyons d'abord, et de concert avec eux, comment ils entendent se distinguer des socialistes proprement dits; il semble qu\>n no puisse mieux faire que de leur laisser la parole. a On n'hésite pas, lisons-nous dans le livre du Régime du travail ', à nous assimiler aux socîa-

1. II est juste d'ajouter : Mgr Turinuz, évoque de Nancy (dont le mandement de 181)1 nicrile d'être lu), le P. Ludoric de Besse, M. le professeur Rambaud, de rUnivfrsité catholique de Lyon, et beaucoup d'autres.

^ 2. P. 177: art. de M. de Roquefeuil. — Le» mots souli-

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listes! Qu'est-ce donc que le socialisme? C'est roiiinipoteuce, le despotisme absolu de l'Etat, coiifisquinit, // son profit, tout bien, toute indépendance, toute liberté, toute religion. L'absolutisme au sommet, telle est la formule. Nous antres catlioliques, nous, Œuvre des cercles, ne sait-on pas que tout autre est notre formule, parce que tout différents sont nos principes et que nous mettons, au contraire, au sommet la paternité, la protection Juste et paternelle de tous, comme premier devoir, comme fonction naturelle, essentielle du pouvoir? Et tandis que les socialistes complètent leur formule par ïindiyidualisme à la base, c'est-h-dire Tégoïsme du chacun pour soi, nous disons que l'union, Vasso» dation est une des conditions politiques, économiques et sociales de V ordre social chrétien; et ces trois mots répondent suffisamment d'euxmêmes, il semble, à l'objection de socialisme. » Est-ce se montrer trop exigeant que de trouver ces distinctions bien vagues et cpie de dire qu'elles mettent surtout en lumière la diversité des intentions? Ces paroles de sévérité contre le socialisme font penser aux protestations du bon Malebranche ije ne mets point ces messieurs en mauvaise compagnie), qui traitait Spinoza de misérable — pour mieux calmer sa propre conscience, a-t-on dit, et pour

^nés ici le sont duns le texte cité. Le Régime du iravait est une publication des Cercles.

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bien so persuader qu'il n'avait avec Spinoza rien de commun; il ne se doutait guère que tous les philosophes des siècles suivants placeraient sa métaphysique tout à côté de celle du grand panthéiste. Les membres des Cercles ne veulent ni de rindividualisme ni du despotisme; mais la majorité des socialistes prétend également nous sauver de Tun comme de l'autre.

Leur dire : votre pouvoir est un pouvoir absolu, tandis que le mien est un pouvoir paternel, est une assertion qui ne tranche rien; car ceux qui demandent un pouvoir absolu pour eux ou pour leurs amis ont toujours la prétention de mettre ce pouvoir au service du bien et de l'humanité. Il est vrai que la vieille doctrine socialiste paraît aujourd'hui à nos révolutionnaires et à nos anarchistes une doctrine insuffisante, arriérée, dépassée. C'est à nous à insister ici sur ces différences pour satisfaire à l'exactitude et si ré([uité.

On j)eut résumer le socialisme ouvrier d'une partie de THurope dans les deux propositions suivantes : 1° l'ouvrier doit être mis en pleine et entière possession de ses instruments de travail; 2° l'ouvrier a droit à l'intégralité des fruits de son travail.

Mais que sont ces inshuments? Les outils?

Nous n'en sommes plus là. Les instruments du travail, c'est tout ce qui est nécessaire au travail pour le rendre productif : terre, machines.

usines, mines, capitaux, instruction intégrale. Et ([uels sont les fruits du travail? La part spéciale du travail proprement dit, une fois la part faite aux autres agents? Non encore, puisque ces autres agents sont tous réunis dans la personne de celui (jui se dit le bon, le vrai, le seul travailleur. Alors rien de plus simple; c'est l'ouvrier qui prend tout et qui garde tout. Ce n'est plus là la doctrine socialiste paternelle et humanitaire, telle que nous l'avons encore vue en 1848; c'est l'expropriation, au profit de l'ouvrier, de tout ce qui n'est pas ouvrier.

Quant aux anarchistes et à ceux qui se sont appelés, je crois, les « amorphes », ils trouvent que le socialisme est une forme vieillie du despotisme; ils veulent, disent-ils, la lutte ardente et féconde, la liberté, pour chaque individu, d'user de tous ses avantages. Ce n'est ni plus ni moins — et peut-être encore moins — que la sauvajjerie.

Mais laissons cette dernière variété de délire. Ne peut-on dire que la précédente théorie, celle des prétendus socialistes ouvriers, sort ellemême du socialisme et le dépasse? Il le semble bien, puisqu'elle met hors la loi toute une partie de la société humaine, tous ceux qui ont réussi à économiser, tous ceux qui travaillent

d'esprit, tous ceux qui inventent Où donc

alors chercher l'ancien et le vrai socialisme, celui qui veut imposer l'union et régler <c pater-

nellcineiil » le partage universel, sinon dans Tœuvre et surtout dans la doctrine <|ue nous discutons?

/' Si en effet TŒuvre des cercles et V Association catholique prennent soin de se distinguer de ceux qu'on appelle, en Allemagne, les démocrates sociaux, ou des socialistes révolutionnaires, ils ne sont pas moins jaloux de se s<»parer des autres écoles catholiques d*écononiic politique ou d'économie sociale. Non seulement elles repoussent — est-il besoin de le dire ? — les doctrines des économistes classiques ou académi(|ues; non seulement elles affectent de croire que les célèbres mots : laissez faire, laissez passer, veulent dire : laissez commettre toutes les iniquités et laissez passer toutes les fraudes ; mais elles repoussent dédaigneusement tous les remèdes pratiqués jusque-là par les économistes ou par les industriels chrétiens. Ils h's condamnent comme insuffisants et comme trompeurs, et en conséquence ils rompent avec les hommes qu'ils avaient appelés à la première heure, av(»c M. Charles Périn, avec M. Claudio Jannet et toute Técole de Le Plav, enfin avec la plupart de c(»ux ([ui avaient essayé d'organiser librement des institutions de patronage. Sans doute ils veulent de l'association et ils veulent du patronage; et d'autre part, ils ne veulent pas que tout le régime de l'industrie soit mis d'une façon définitive entre les mains du pouvoir. Ils

veulent riinioii do ces trois facteurs sous la suprématie du troisième , étroitement uni à rKglise.

Dans Y Association catholique de septembre 1882, M. de la Tour du Pin-Chamblv écrivait : « Un sain réfrime du travail ne saurait se ï**^'*«*" - /77Y\ blir que sous l'influence de la religion et par v.J^— ^ le concours de trois forces sociales, le patronage, I association et le pouvoir. Seulement, dans Tétat actuel, Técole de I^e Play en appelle surtout à Texercice traditionnel du patronage, : lécole belge à celui de l'association libre, Técole \ allemande à Tintervention du pouvoir. » Deux < ans après (15 janvier 1884), le même recueil insiste sur les échecs lamentables des patrons f|ui, comme M. Chagot, ont voulu organiser chez eux le patronage. Il regrette que ce mirage du patronage chrétien arrête encore beaucoup de bons esprits dans leur w évolution ». Puis, allant plus résolument aux obstacles, il s'attaque il c<»tte école belge dont il avait sollicité Talliance. H parle de ce reste « d'un libéralisme mal dissimulé ou inconscient » qui aiTaiblit ce que M. Ch. Périn conserve « encore » d'autorité. Kt en ([uoi consiste donc ce venin de libéralisme? On nous le dit sans ambages daiis le numéro du 15 mars 1887 : « Le paupérisme apparaît toujours par Tabus qui se produit à un moment donné de Tune de ces trois libertés que Técole d'économie charitable tend, on ne sait

LE SOCIALISME CIIKETIEN.

pourquoi, à ériger en dogmes : la liberté de 1« propriété, celle du travail et celle du crédit ». Il ne faut pas dès lors perdre son temps à argumenter sur le mot : abus. Tout le monde proscrit ces abus (|u\m appelle le vol ou rcsclavagc ou l'organisation de Tusure, qui confine à Tescroqucrie. Ce n'est pas pour venir a la rescousse du code pénal qu'on a fondé des revues si importantes et des œuvres si hardies. Des paroles que Ton vient de lire, il ressort clairement qu'aucune de ces trois libertés n'est de droit naturel, que chacune d'elles a pour unique raison d'être l'intérêt social, qu'il appartient au souverain, chargé de la gestion de ces intérêts, de régler toutes les conditions de la propriété, du travail et du crédit, sans s'arrêter le moins du monde aux protestations attardées de la liberté individuelle.

Ainsi, sur le terrain économique — et la religion mise à part, — ces honorables publicistes sont, au fond, bien d'accord avec les socialistes les plus avérés : 1^ sur les causes du mal social, 2° sur les remèdes. Dans V Associa» (ion catholique de décembre 1882, M. le comte de Bréda tenait que Lassalle avait démontré l'existence de la fameuse loi d'airain. Henri Georges était également loué pour le tableau qu'il avait dressé des progrès inévitables de la pauvreté dans le régime de la liberté écouomique. Puis vint, dans dix avis ou déclarations

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officielles, réiiumcration de tout ce que le pouvoir doit assurer, imp(»ser obligatoirement, au nom de la justice :

La répression de tout ce qui amène « le développement du mal moral, soit chez les financiers, commerçants ou industriels, soit chez les ouvriers * ».

La répression des « abus de la concurrence »

et la protection contre ces abus *.

La réglementation préventive, « dès qu'un intérêt moral est en jeu », et l'obligation, pour le « souverain », de veiller « à ce que la soif des richesses n'entraîne pas Toubli de toutes les autres considérations ' ».

L'obligation de garantir la sécurité publique contre le danger des spéculations imprudentes^.

]/obligation d'interdire au patron des « bénéfices superllus » qui priveraient l'ouvrier de ce ([ui lui est légitimement dû * » ; ce « dû » n'étant pas seulement ce <[ui est convenu dans le contrat du travail, mais ce qui est fixé avec TintervcMition de l'autorité.

Ai-je besoin de dire maintenant que Técole réclanu^ encore la fixation des heures de travail, l'assurance obligatoire, un minimum de salaire, des salaires proportionnés, non seulement au

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