CHAPITRE I
Position de la question. — Deux définitions du socialisme.
— I. La théorie de la justice dans l'Ancien Testament ; les rapports de l'homme et de Dieu ; les rapports des hommes entre eux. — Les droits de l'individu. — L'homme et la terre. — La propriété de famille et la propriété individuelle. — L'expropriation. — Lu richesse et la pauvreté.
— II. Le Nouveau Testament. — En quoi il confirme l'Ancien. — La propriété du père de famille. — Jésus refusant d'être juge des partages temporels. — Les deux degrés de la vertu : le droit et l'esprit de sacrifice. — La propriété devant les apôtres. — Conclusion sur l'esprit des textes bibliques et évangéliques.
Rappelons brièvement ce qui paraît aujourd'hui acquis sur les tendances de la doctrine appelée socialisme. Ces tendances oscillent entre deux idées, dont Tune, plus vague, est acceptable pour tout le monde, s'impose même, on peut le dire, a tous les esprits, et dont Tautre
est un système défendu par une secte nombreuse, il est vrai, mais exclusive, militante et fermée. « Le socialisme est la recherche de Tamélioration du sort du plus grand nombre par les efforts réunis du penseur, du législateur et de rhomme d'État. » Voilà la première idée. « Le socialisme est Tensemble des mesures par lesquelles la puissance publique travaille à niveler les inégalités et impose à tous la répartition la plus équitable de la richesse, en dépit de ce qu'on appelle les lois économiques, et en dépit des revendications de la liberté individuelle. » Telle est la seconde idée.
Un nombre considérable et croissant de publicistes s'intitulent socialistes. C'est entre ces deux pôles qu'ils s'agitent et qu'ils essayent de se diriger.
L'autorité publique a-t-elle failli à une partie de la mission qu'elle s'était donnée, ou, en se substituant à l'initiative individuelle, n'a-t-elle abouti qu'il du désordre ; on recule alors du côté des aspirations et des conseils, ou l'on ébauche des combinaisons locales et partielles, dont chacun tirera parti comme il le pourra. Est-ce le libéralisme qui a échoué; on se retourne du côté de l'autorité, on lui demande d'intervenir et de mettre un terme aux déceptions dont on se plaint.
Dans ce milieu confus, bien des opinions sincères vont se heurtant, parce que, suivant la
nature des déceptions les plus récentes, les uns vont dans un sens, les autres dans un autre.
Beaucoup pensent que, dans ce milieu, le christianisme doit offrir un point de ralliement plus stable et en même temps plus ouvert aux bonnes volontés. Mais, ici encore, on se divise : les uns cherchent dans le christianisme un esprit de solidarité, de justice et d'équité plutôt que des formules précises et qu'un système arrêté d'organisation sociale; les autres croient que les livres saints de cette religion renferment les grandes lignes d'un système où le respect absolu de l'autorité est le point de départ, où Tégalité de tous est le but.
De ces deux interprétations, laquelle est la plus vraie? C'est ce que nous nous proposons d'examiner.
Prenons la Bible dans son ensemble. Ancien et Nouveau Testament. Les discussions des érudits sur l'importance respective, sur l'ordre chronologique, je dirai même sur l'authenticité des divers livres de la Bible, importent ici fort peu. En dépit de ses divisions, l'Eglise chrétienne a reconnu ces livres comme une parole divine et en a fait la base de ses croyances et la règle de sa conduite. Dès lors, que tel prophète soit plus ancien ou plus moderne qu'on ne l'a cru, que tel livre soit de Salomon ou d'un auteur postérieur, cela n'importe pas pour la question que nous traitons : ce n'est pas a nous
à reprendre ces discussions. La Bible vulgaire forme un tout traditionnel dont le christianisme est devenu inséparable. Cela suilit. Encore une fois , ouvrons donc cette Bible , patrimoine commun des races latines et des peuples anglosaxons. Que renrerme-t-elle d'esprit « socialiste »? Quels encouragements, quels freins la doctrine socialiste y rencontre-t-elle?
Irons-nous chercher ce que la Bible nous fournit d'indications sur le droit au travail ou sur l'impôt progressif? Il semble qu'il y ait tout d^abord deux questions plus hautes à examiner.
1" La justice de la Bible est-elle la simple application d'un ordre donné, d'une organisation imposée par une puissance supérieure qui, après avoir été Dieu lui-même, serait ensuite son représentant spirituel ou temporel?
2'^Cettejusticcveut-elle par-dessus tout la solidarité sociale et ignore-t-elle le droit de l'individu ?
S'il faut répondre affirmativement à ces deux questions, la Bible est très socialiste. Elle l'est beaucoup moins : 1^ si elle nous fait voir dans la justice un ordre qu'il s'agit de déchiffrer et qui n'a rien d'arbitraire ; 2® si elle a égard à l'individu et si elle exige qu'en toutes choses il soit traité selon ses mérites personnels.
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M. Renan tient pour la première des deux solutions. (( En somme, dit-il, le Code de Jahvéj est un des essais les plus hardis que Ton ait faits pour garantir le faible. C'est le programme d'une sorte de socialisme théocratique procédant j par la solidarité , ignorant l'individu . » — « Cette loi, dit-il ailleurs, est une loi de confrérie. Elle se rapproche fort des idées qui dominent dans certains cercles socialistes. L'humanité, la bonté pour le faible, doivent beaucoup à Israël : le droit ne lui doit rien. »
Ces assertions sont nettes, mais elles sont bien absolues. Il est certain que chez les peuples dits primitifs, la morale tout entière et le droit lui-même reposent presque toujours sur un ordre qu'on accepte. Pour eux, l'obéissance ii la loi est la première de toutes les vertus. Ainsi pense Platon, et l'on a remarqué déjà que le sens du mot justice, dans sa République ^ se rapproche singulièrement du sens que lui donnent la Genèse et les livres sacrés qui la suivent. Dans la Bible, « un homme juste » et un (( homme craignant Dieu » sont deux expressions synonymes. « Noé fut un homme juste et parfait au milieu des siens : il marcha avec Dieu *. » — « Abraham crut en Dieu, et cela lui fut imputé à justice '. »
Mais, à mesure que l'on avance dans la lecture