Epitt,, II, CLi
de distribuer les biens qu'on leur confiait. Donner au premier vagabond venu, c'est jeter a un chien dont on veut se débarrasser à cause de son importunité, plutôt qu'a un homme malheureux. »
Mettre en présence l'un de l'autre le pauvre et le riche, aller du premier au second et revenir du second au premier pour donner à chacun d'eux des leçons appropriées à son état, voilà toute la morale des Pères de l'Église; voilà même, je dirai, tout leur socialisme. Il est bien clair que c'est aux riches qu'ils s'adressent le plus souvent. Les pauvres n'ont qu'à supporter leur état, et si, au fond du cœur, ils souffrent avec plus ou moins de résignation, force est bien qu'ils s'accommodent, en fait, de leur situation. Ils ne connaîtront que plus tard la puissance de leur nombre et la force de leur accord. Quant aux riches, il ne faut pas seulement leur demander de bons sentiments : il faut obtenir d'eux des actes positifs, des sacrifices réels. En leur parlant ainsi, d'ailleurs, n'est-ce pas aux pauvres que l'on pense et pour les pauvres que l'on agit?
Je n'ai pas besoin de dire que l'on ferait une bibliothèque avec ce que les Pères de l'Église ont écrit de la nécessité morale de l'aumône. Bornons-nous à une ou deux remarques rentrant mieux dans notre sujet.
Les Pères de l'Église ont-ils jamais dit une seule fois aux pauvres : « Les riches possèdent une partie de ce qui devrait, en bonne justice,
être à vous? » Non. Ils leur disent d'abord:
« La résignation et la tempérance volontaire sont des vertus qui peuvent nous valoir le ciel ». Puis ils leur exposent que dans cette vie même la pauvreté n*est pas sans compensations, que, supportée avec une certaine dignité, elle évite un grand nombre de désordres, de soucis, d^excès iacheux même au corps, de discordes, de servi* tudes. Les poussent-ils k espérer, à attendre beaucoup des riches et à leur demander beaucoup ? Non encore. « Bois dans ton propre verre », dit textuellement saint Basile; c'est-àdire : Contente-toi de ce que tu as. Il ajoute* : <c Vends plutôt ce que tu as avant d'aliéner ta liberté. Allège peu à peu ta situation pat ton industrie. N'essaye pas de guérir ton mal par un autre. Tu es pauvre, mais tu es libre. Si ton préteur est ton ami, pourquoi perdre son amitié? S'il est ton ennemi, pourquoi te mettre entre ses mains? Tu es pauvre, mais ce n'est pas une honte, du moment où 11 n'y a pas de ta faute. Si tu t'exposes aux réclamations d'un créancier, tout le monde te méprisera comme un insensé. » Il faut dire qu'après ces vérités — qui seront bien de tout temps des vérités, — saint Basile s'arrête et se retourne vers les riches : « Voyez quels conseils nous sommes obligés de donner aux pauvres, k cause de votre inhumanité! Si