Sitmma, 1' 2«, qusst. 66, art
THEOLOGIENS, PREDICATEURS, MISSIONNAIRES. 131
quelques-uns subsistent encore dans nos campagnes. Ces droits, qui formaient une faible compensation des droits féodaux, occasionnèrent bien des querelles et bien des procès. Mais, enfin, il faut le reconnaître, en dehors des temps de peste et de famine, ils faisaient vivre les paysans; aujourd'hui encore, là où on n'a point gaspillé la propriété communale, ils préservent de la misère des familles modestes qui ont su rester au village. Il est donc permis de penser que saint Thomas eût souhaité de voir ces droits s'étendre, puis se compléter par des mesures favorables aux petites propriétés de famille ; car il cite à ce sujet, et en les louant, les grands préceptes de la loi juive. Enfin il avait déjà devant lui, peut-on dire, l'organisation naissante de la charité libre par les soins de l'Eglise.
Qu'aurait-il dit si on lui eût parlé d'assurer le partage des richesses par une organisation savante et un bon emploi de l'impôt? J'imagine qu'il eût été tenté de dire : « Assurément!
rimpùt est un moyen très équitable de prélever sur ceux qui sont riches de quoi subvenir aux nécessités de ceux qui n'ont rien. Avec ces contributions, fournies par chacun, proportionnellement à sa fortune, vous assainissez vos villes et vos campagnes, vous embellissez les premières, vous rendez les secondes plus produc* tivcs et d'une exploitation plus aisée, etc., etc. ; cependant vous respectez le principe de la libre
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administration et de la libre disposition des biens. » Mais supposons-le interpellé par deux économistes, Tun de Técole classique, Tautre de l'école socialiste. Le premier lui signalerait les dangers de la charité légale, impersonnelle, inintelligente; il Finviterait à réfléchir sur la responsabilité individuelle, seul excitant de Tamour du mieux, seul agent des progrès utiles à la vie. II lui montrerait aussi les abus de Fimpot, chargé peu à peu de pourvoir à tout, faisant de rÉtat un administrateur, un gérant ou plutôt un père universel. L'autre, au contraire, lui dirait : a Mais si Tusage des biens doit être commun, si le superflu des uns, comme vous l'avez parfaitement dit, est dû {debetur) aux nécessités des autres, ne croyez- vous pas que l'impôt progressif soit la vérité? Lui seul, d'ailleurs, peut maintenir une espèce de niveau commun, par une dérivation régulière, insensible et continue; lui seul aussi peut empêcher la formation des grandes propriétés par l'absorption des petites, fait que vous jugez si dommageable a la cité. » Devant ce dernier discours, saint Thomas se verrait un instant embarrassé par plus d'une de ses déclarations. Mais j'imagine qu'après quelques instants de réflexion il répondrait : <c Aristote nous enseigne que toute vertu est un juste milieu. Tenons donc un juste milieu entre le système qui permettrait à l'individu riche une jouissance trop égoïste de ses biens, et un sys-
terne où, lui demandant trop, vous le décourageriez d'augmenter par ses efforts personnels la richesse commune. Si vous protégez trop les propriétaires, le peuple, qui paiera les frais de cette protection, se révoltera contre ce qu'il aura le droit d'appeler un privilège. Si vous sacrifiez le propriétaire , il abandonnera ses biens, jugeant inutile de tant travailler et de tant risquer pour les autres; et Ton retombera dans les inconvénients insupportables du communisme. Encore une fois, il faut concilier les deux principes. )> Telle serait, il n'y a guère à en douter, la réponse de saint Thomas. Trouvet-on qu'elle serait empreinte d'un esprit bien marqué d'utilitarisme et d'empirisme? mais c'est lu , en philosophie morale et en philosophie sociale, l'esprit aristotélicien dont saint Thomas est si rempli. Dira-t-on que la théorie gagnerait beaucoup à emprunter quelque chose a l'idée d'un droit de propriété issu des efforts libres et sacrés de la personne humaine, sanction du travail et de la prévoyance, ciment de la famille et lien des générations? je le crois pour ma part. Mais ce serait entrer ici dans la controverse et, pour le moment, je me borne à exposer.
Voulons-nous comparer à saint Thomas quelque autre grand théologien ? Nous n'avons pas a chercher longtemps, puisque nous avons le docteur par excellence des Jésuites, Tillustre Suarez.
Suarez est moins métaphysicien que saint Thomas. Il commence par juger que la définition de la loi, telle que saint Thomas Ta donnée, est trop vaste. Ainsi, l'idée de la loi, selon lui \ ne convient pas a Dieu, ttre nécessaire. Elle ne s'applique qu'aux actes successifs, donc contingents, d'une créature, et c'est pour cette créature qu'elle est faite. Elle est donc contingente elle-même.
D'où émane-t-elle? Du moment où il n'est question que de la loi humaine, Suarez estime que cette loi « est l'œuvre de l'homme même (opiis hominis) émanant directement de sa puissance et de sa sagesse ; elle est comme la règle et la mesure qui s'impose aux actes des sujets ' ».
Celte œuvre de l'homme, tous les hommes doivent-ils concourir à la former? C'est ce que croyait saint Thomas. Suarez, malgré les définitions qu'on vient de lire et qu'il semble oublier bientôt, n'est pas très favorable a cette doctrine. Les hommes sont des êtres sociables qui ont