Liv. X, ort. !•', !!• et 12* propositions
IfiO LE SOCIALISME CHRÉTIEX.
dont Ips vœux sont cl*ètre stériles! » Que ne dirait-il donc pas en ce moment de la dépopulation de la France et des mille et mille réclames qu*oii y fait de tous côtés au vice? Il parle des a dérèglements qui empêchent ou qui troublent les mariages i>, et qui (c font injure, non seulement aux particuliers, mais au public ». CVst pourquoi, par une liaison d*idées qu*il laisse clairement apercevoir, il rappelle cette autre loi du Deutéronome « qu'il ne doit pas y avoir de femmes de mauvaise vie parmi les filles d*IsraOl » ; et il ajoute que « cette loi est politique autant que morale et religieuse ». Telle est la conclusion du chapitre intitulé : « Moyens certains d'augmenter le peuple ».
Kn résumé, si les sermons de Bossuct sont empreints çà et là de cet esprit de pessimisme temporel que répandait Port-Royal, sa Politique tirée de C Ecriture sainte est bien loin de donner aucune espérance à ce que nous avons appelé depuis lors le socialisme. Dire qu'elle est contraire au socialisme révolutionnaire serait une précaution inutile et qui ferait sourire : mais il était moins superflu de démontrer qu'elle ne favorise en rien le socialisme autoritaire ou le socialisme d'Ktat.
Il n'en est pas de même de Fénelon. Ce n'est pas que Fénelon, lui, soit pessimiste ^ Loin de
1. J'ai dit un peu plus haut, dans mon second chapitre, que les socialistes sont généralement [des pessimistes; et
là! Si l'on voulait partager en deux versants Thistoire des deux siècles qui nous ont précédés, on pourrait dire : avant Fénelon, il est convenu que Thomnie est naturellement mauvais et que les lois sociales sont nécessaires pour réprimer ses détestables penchants ; à partir de Fénelon et dans tout le cours du xviii* siècle, il est convenu que l'homme est naturellement bon et que ce sont les conventions ou les fictions sociales qui Tout corrompu. Je ne- veux pas dire que Fénelon soit déjà de tout point un homme du xviii* siècle, ni surtout qu'il ait enseigné quoi que ce soit de contraire au dogme du péché originel. Je veux dire que, dans les naïfs abandons de sou génie, il s'est épris bien vivement de Tantiquité et do la nature. Incontestablement, c'est lui qui a inventé la formule de « Taimable simplicité du monde naissant ». Pensait-il là au paradis terrestre? Non : car alors il oubliait la Bible pour Homère ; mais il imaginait, il voyait comme un a'igc d'or dont rinnocence et la félicité ne devaient rien qu'à la nature mc'me, non encore faussée par les erreurs et les passions des hommes. Quand Vauvenargues, quand Bernardin de Saint-
j'ai donné comme exemples les hérésiarques des premiers siècles, puis, de nos jours, Proudhon. Mail je n'ai pas vu là une loi nécessaire. Il y a des socialistes sombres et mécontents; il y a aussi des socialistes beats, d'une confiance tout à fait candide dans la possibilité de rendre tout le monde heureux.
Pierre, quand Rousseau, diront la même chose, ils le diront dans un esprit assez étranger, hostile même au christianisme. Mais cette hostilité, comme on sait, ne s'affichait pas; souvent même elle se couvrait de dehors respectueux et d'apparences réformatrices L'aide qu'ils rencontraient alors dans les idées du Télémaque ne pouvait que seconder puissamment la propagation de leurs idées.
Le Télémaque contient deux essais, ou plutôt deux modèles de réformation sociale et politique : Salente et la Bétique. Les deux cités diffèrent assez sensiblement l'une de l'autre ; mais Fénolon prend soin de nous expliquer luimême très clairement la portée de ces différences. Salente est la cité d'idoménée (un roi qui avait beaucoup ressemblé ii Louis XIV) : il s'agissait d'en tirer le meilleur parti possible, en tenant compte des circonstances. La Bétique est une région où aucune tradition factice ne s'est établie; aussi est-ce le lieu de la perfection, plût à Dieu qu'on y pût revenir! Voilà en deux mots comment Fénelon veut que nous interprétions la légère discordance des deux peintures.
Le régime de Salente n'est pas le communisme. Il convient même de dire qu'il ne ressemble pas a cette sorte de socialisme d'État qui voudrait tout faire ou tout réformer 'par l'impôt. Par-dessus tout, Mentor recommande
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h Idoméiice de n'établir que des impôts légers; « c'est le seul moyen, dit-il, d'encourager l'agriculture et de favoriser les nombreuses ramilles». Le commerce parait être dégagé de toute entrave, et on a remarqué depuis longtemps que Féneloii avait donné là la première formule du libreéchange : (( Tout y était apporté, tout en sortait librement ». Cependant Mentor n'admet cette liberté que sous réserve : « il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étofles façonnées des pays éloignés ». Il ne demande pas ce qu'on appelle en ce moment la (( nationalisation » absolue du sol; il veut au contraire que Ton distribue à un grand nombre de familles une partie des champs en friche car, en bon utopiste, il s'est réservé commodément une belle étendue du sol non cultivé où il peut puiser à son aise pour résoudre les difficultés) ; mais il règle l'étendue de terre que chacun doit posséder. « Tous auront des terres, mais chacun en aura fort peu, et sera excité par là à les bien cultiver. » Puis il règle les festins, la forme, la décoration et les couleurs des habits, l'éducation des enfants; car a les enfants appartiennent moins à leurs parents qu'à la république ».
Tel est, dans ses grandes lignes, ce plan de reconstruction sociale où l'autorité trop absolue est signalée, avec l'excès du luxe, comme le grand danger des monarchies, mais où le désir
d*éviter le second de ces écueils a poussé Tauteur assez fortement vers le premier. Une pression continue de Tautorité, destinée a maintenir un niveau moyen des fortunes, cela ne ressemble-t-il pas beaucoup au socialisme?
Et toutefois Fénelon n'est pas encore satisfait! Lorsque Télémaque revient, après quelque temps d'absence, à Salente, on lui fait remarquer, on lui fait admirer ' (un peu malgré lui) bien des choses, une ville plus simple, une campagne mieux cultivée. Mais Mentor ajoute : « Il est vrai que tout ce que vous voyez ici est bon et louable; mais sachez qu'on pourrait faire
des choses encore meilleures Tous ces sages
établissements que vous admirez dans Salente ne sont que Tombre de ce que vous ferez un jour a Ithaque, si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée ! »
Où donc est cette perfection dont la réforme de Salente n'est que l'ombre? Fénelon nous l'a déjà retracée quand il nous a dépeint les peuples de la Bétiquc *. « Ils vivent tous ensemble sans partager les terres; chaque famille est gouvernée par son chef, qui est le véritable
roi Tous les biens sont communs : les fruits
des arbres, les légumes de la terre, le lait des troupeaux, sont des richesses si abondantes que des peuples si sobres et si modérés n'ont