‹ Le socialisme chrétienChapitre 80 sur 133 · Ibid,, liv. VU · texte numérisé non relu

Ibid,, liv. VU

pas besoin de les partager. Ils sont tous libres et tous égaux. On ne voit parmi eux aucune distinction, que celle qui vient de Texpérienco des vieillards ou de la sagesse extraordinaire de quelques jeunes hommes. » Vous croyez sans doute qu'il s'agit la d'une rêverie sans arrière-pensée et sans essai de retour à la vie réelle? Détrompez-vous. « Télémaque était ravi d'entendre ce discours d'Adoam, et il se réjouissait qu'il y eût encore au monde un peuple qui, suivant la droite nature, fût si sage et si heureux tout ensemble. Nous sommes tellement gâtés qu'à peine pouvons-nous croire que cette simplicité si naturelle puisse être véritable. Nous regardons les mœurs de ce peuple comme une belle fable, et il doit regarder les nôtres comme un songe monstrueux. »

Le xviii" siècle vit paraître plus d'un ouvrage signé d*un nom soi-disant ecclésiatique et où le socialisme était ouvertement prêché. Mais il ne faut pas, dans une telle époque, se laisser abuser par le litre d'abbé mis devant le nom d'un écrivain. L'abbé Mably (qui fut tout juste sous-diacre) a fait, je le sais, dans ses écrits, l'éloge du catholicisme et préconisé Tunion

de la philosophie et de la religion; mais ses théories ne sont que des commentaires (appuyés sur une érudition fort peu exacte) des idées communistes de Platon et des institutions de Lacédémone. Son succès dans certains camps philosophiques a été vif; son crédit dans l'Église a été mince.

L'abbé Morellv est l'auteur d'un « Code de la nature )> où il accuse les législateurs de n'avoir travaillé, depuis six mille ans, qu'à abrutir et à pervertir le genre humain né bon, actif, sensible, désintéressé, etc. On attribua longtemps cet ouvrage à Diderot : c'est dire qu'il serait parfaitement chimérique de le mettre au compte d'un socialisme « chrétien » *. On peut en dire autant des élucubrations de Tabbé Fauchet, l'un des inventeurs ou des prôneurs de la franc-maçonnerie, et du curieux personnage appelé dom Deschamps, ce moine qui ne fut pas seulement socialiste, mais panthéiste, ou plus simplement athée.

Encore une fois j'écarte ces utopistes, non sans

1. Je laisse ù penser d'ailleurs si la iradilion catholique ou simplement chrétienne se reconnaîtrait dans un livre où il est dit, ù propos de l'éducation : « On attendra que l'idée de la divinité naisse spontanément chez les enfants, par suite du développement naturel de la raison. On se gardera bien de donner de cet être inedable aucune idée vague et de prétendre leur en expliquer la nature par des termes vides de sens. On leur dira tout uniment que l'auteur de la nature no peut être connu que par ses ouvrages u, etc., etc. {Code de la nature t p. 171.)

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regretter que Timmeiise succès du Télémaque ait donné à la plupart de leurs rêveries de dangereux encouragements. Mais je trouve que ce socialisme a reçu, dans le cours du xviii* siècle, d'autres encouragements qui valent la peine d'être relevés, car ils émanent de personnages aussi recommandables par leur piété que par leur courage : je veux parler des missionnaires jésuites, les auteurs dos célèbres Lettres édi' fiantes.

Dans un travail peu connu (car il est enfoui dans les Mémoires d'une Académie de province *), un membre distingué de l'Université se flattait de démontrer que les Jésuites missionnaires avaient été, sans s'en douter, des promoteurs de la Révolution française. Par des citations fort intéressantes, il les montrait oubliant volontiers la vieille Europe et ses lois et se prenant d'affection pour les institutions ou les usages des peuples lointains, dont ils avaient entrepris la conversion. Il trouvait un P. Bouchet « louant les Indiens de n'avoir qu'un petit nombre de coutumes, connues par tous et acceptées du consentement général, au lieu de cette multitude prodigieuse de lois qui embrassent le droit civil et le droit canon ». Ce même Père, a sans respect pour le droit divin, trouve bon que les Hindous

1. Académie des sciences, arts et bclles-leUres de Dijon. \%lk. Lecture de M. A. Duméril, aujourd'hui doyen de la Fairulté des lettres de Toulouse.

intervertissent Tordre de succession au trône lorsque Taîné des héritiers est, par sa faiblesse, incapable de régner )). Quant à Tensemble des missionnaires, « ils opposaient à la civilisation vieillie de notre monarchie féodale des tableaux tout différents, où la philosophie du xviii* siècle

a trouvé une partie de ses couleurs Ils ont

fait un portrait flatté de la vie sauvage avant Jean-Jacques Rousseau, Diderot et Raynal; ils ont appliqué dans le Paraguay le système de la communauté, suivant la règle que les sophistes de Técolc de Morelly et les socialistes modernes ont voulu, depuis, imposer à l'humanité tout entière. Mandarins en Chine, ou visant a le devenir, ils ont, les premiers, prôné cette classe lettrée tant admirée d'une partie des promoteurs de la Révolution française. Ils présentaient aux économistes l'image décevante de Tégalité universelle sous un despotisme paternel et leur ouvraient la voie dans laquelle Quesnay et ses disciples s'engagèrent. L'Inde, telle qu'ifs la dépeignaient, pouvait, elle aussi, donner des leçons a l'Europe et stimuler les novateurs cherchant partout les titres oubliés du genre humain, pour les proclamer à la face de l'univers et fonder une ère nouvelle. »

Cette piquante appréciation est-elle exacte?

Je dois dire que, quand on lit de suite les Lettres édifiantes ^ les formules empreintes d'un esprit de libre politique se perdent un peu

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dans des considérations ou des documents d*une tout autre nature. Les formules sociales — je dirai, pour préciser, les formules favorables ii la réhabilitation de la vie sauvage et de la vie commune — le sont beaucoup moins. Y a-t-il lieu d'en être si surpris? « Un missionnaire, pour se faire goûter des sauvages, écrivait Tun d'eux, le P. Jacques, doit, en quelque sorte, devenir sauvage lui-même *. » Puis un prêtre ne manque jamais de s'intéresser aux gens qu'il essaie de convertir, et les éloges qu'il en fait sont toujours touchants, alors même qu'on ne les prend pas tout à fait au pied de la lettre. J'ai entendu ^-l'abbé Crozes me dire, en parlant de je ne sais quel scélérat qu'il avait assisté devant l'échafaud : ce Monsieur, c'était un saint! » Il y a quelque chose de semblable dans les effusions des Pères sur le bon sens des Hurons et sur l'excellent cœur des Iroquois. Mais il faut avouer qu'il y a davantage. Les missionnaires ne se bornent pas h exprimer naïvement leurs impressions : ils les raisonnent, ils les commentent, ils les justifient; ils admirent même plus I d'une horde sauvage auprès de laquelle, ils l l'avouent, leur prédication avait eu peu de succès. S'étonnera-t-on qu'ils aient devancé ainsi leur époque? Il n'y a là aucun miracle : c'est le siècle tout entier qui les a suivis. C'est par eux

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