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Lettre du 20 avril

170 LE SOCIALISME CURÉTIEX.

qu'on a connu cette nature qu'on pouvait dire tout à la ibis plus ancienne et plus nouvelle, et qu'on a été tenté de la célébrer; c'est par eux qu'on a vu les pauvres peuplades des Indes avec d'autres yeux que des yeux de trafiquant ou de soldat; c'est avec eux qu'on a pris l'habitude de rêver aux solitudes immenses et vierges. Non seulement l'Académie des sciences 'orrespond avec eux et les accable de questions 'sur l'astronomie, sur la botanique, sur l'industrie des nations lointaines, sur leurs langues et sur leurs usages; mais Bernardin de Saint- Pierre les cite, il adopte et propage leurs idées. Plus tard. Chateaubriand leur empruntera mille détails, et on peut presque dire qu'il les pillera. On a trop oublié de nos jours ces Lettres si goûtées de la société qui les réclamait et qui les recevait. L'histoire littéraire elle-même n'y a pas lait assez attention. Celles qui datent des dernières années du xvii'^ siècle parlent un langage digne et correctement fleuri; elles racontent les faits et gestes des « dames » indiennes ou des « princesses » annamites, comme le ferait Kléchier ou mieux encore Mlle de Scu- (léry. Mais quand on avance dans le siècle suivant, les correspondants semblent plus prompts à exprimer, en face de la nature, des sentiments (jue les conventions sociales réussiront un peu plus longtemps à comprimer chez les écrivains de la mère-patrie. Voici, par exemple.

THÉOLOGIENS, PRBOICATEURS, MISSIONNAIRES. 171

un Père Fauque qui écrit (le 2 avril 1738) des bords de l'Oyapock :

« J'aurais peine à vous exprimer le profond silence qui règne le long de ces rivières; on fait des journées entières sans presque voir ni entendre aucun oiseau. Cependant, cette solitude, si affreuse qu'elle paraisse d'abord, a je ne sais quoi dans la suite qui dissipe Tennui. La nature^ qui s* y est peinte elle-même dans sa simplicité, fournit à la vue mille objets qui la récréent. Je ne dissimulerai pas pourtant, mon Révérend Père, qu'un pays si désert inspire quelquefois je ne sais quelle horreur secrète dont on n'est pas tout à fait le maître et qui donne lieu à bien des réflexions. Combien de fois me disais-je dans mes sombres rêveries : Comment est-il possible que la pensée ne vienne pas a tant de familles indigentes, qui souffrent en Europe toutes les rigueurs de la pauvreté, de venir peupler ces vastes terres qui, par la douceur du climat et par leur fécondité, semblent ne demander que des habitants qui les cultivent! »

Ce missionnaire se souvenait évidemment du Té/émaque, mais ne devançait-il pas aussi quelque peu les rêveries d'un promeneur solitaire? Je reviens maintenant, non plus h des peintures et à des états d'ame, mais à des jugements sur le naturel, sur les coutumes et sur les mœurs.

Les Pères commencent par constater un état de choses qu'ils ne louent pas précisément, mais dont ils ne disent aucun mai, dont ils ne paraissent même pas étonnés. « Quoique le sol ait été si libéral à Tégard des Californiens et que la terre produise d'elle-même ce qui ne vient ailleurs qu'avec beaucoup de peine et de travail, cependant ils ne font aucun cas de l'abondance ni des richesses de leur pays. Contents de trouver ce qui est nécessaire à la vie, * ils se mettent peu en peine de tout le reste*..../ Les Californiens ont beaucoup de vivacité. Si on leur apporte de bonnes raisons, ils écoutent avec docilité, et si on peut les convaincre, ils se rendent et font ce qu'on leur prescrit. Nous n'avons trouvé parmi eux aucune forme de gouvernement; chaque famille se fait des lois à son gré '. » Et plus loin : « Il n'y a parmi les Moxes ni lois, ni gouvernement, ni police j on n'y voit personne qui commande et qui obéisse ; s'il survient quelque différend parmi eux, chaque particulier se fait justice à lui-même de ses mains ».

Mais bientôt la sympathie augmente et Ton met en relief les torts qu'a eus l'Europe envers cette multitude de peuplades des Indiens d'Amérique. « Je vous avoue, mon Révérend Père,

1. Gela ne rcsscmble-t-il pas ù un éloge beaucoup plus qu'à une critique ?

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