Lettre du 20 mai
au Pérou. Quand un certain nombre de Péruviens avaient été convertis, on les formait en bourgades. Chaque famille recevait la portion de terre qui lui était nécessaire pour sa subsistance, et « le chef, dit le P. Nyel, est obligé de cultiver ces terres pour bannir de sa maison Toisiveté et la paresse. L'avantage qu'on en retire, c'est que les familles sont a peu près toutes également riches, c'est-à-dire que chaque maison a assez de bien pour ne pas tomber dans la nécessité, mais aucune n'en a en si grande abondance qu*elle puisse vivre dans la mollesse et dans les délices. » Si on établissait une nouvelle bourgade, toutes les autres étaient obligées d'y contribuer. Au commencement de chaque année on choisissait, parmi les plus sages et les plus vertueux de la bourgade, des juges et des magistrats pour avoir soin de la police, « pour punir le vice et pour régler les différends ». La république du Paraguay ne fut que Tapplication agrandie et prolongée de ce système; on en trouvera dans le' Génie du christianisme une description longue et fleurie. II semble, à la lire, que ces sauvages apprivoisés aient vécu dans les joies continuelles d'un jour de baptême ou de première communion, ou de processions de la Féte-Dicu. Railler ces institutions est chose facile. Il n'est pas moins aisé de constater qu'elles étaient vouées a un prompt échec et qu'il était impossible de faire un vrai peuple
THÉOLOGIENS, PRÉDICATËUnS, MISSIONNAIRES. 177
avec des hommes dont un dos missionnaires mêmes, le P. Charlevorx, disait : n Ils sont Cillants toute leur vie en bien des choses, ils en ont les qualités (et naturellement aussi les défauts !). » Il ne serait pas diiïicilc d'autre part de montrer ce qui est à l'excuse et même i\ rhonncur des missionnaires. Ce régime rural si voisin du communisme, ce gouvernement paternel sans code et sans lois, ils ne les avaient pas introduits révolutionnairement : ils les avaient trouvés à Tétat d'habitude; ils n'avaient fait que les régulariser et les adoucir (au point de les efféminer) par des règlements qui sentaient le cloître plus que la liberté nécessaire de la cité. Ce qui nous intéresse surtout, c'est le succès prodigieux qu'eut tout d'abord * en Europe le récit de cette tentative. Tout le monde la loua, en France, en Angleterre, en Italie. Et qui voit-on parmi les plus chauds panégyristes? Buflbn, Montesquieu, \ Ilaller, Muratori, Robertson. L'éloge cju'en fit ' Montesquieu dans V Euprit des lois n'est pas le { moins surprenant de tous. Comme il arrive presque toujours pour les choses qu'on loue par engouement, sans les étudier de près, on avait ajouté encore au système des Jésuites : on leur avait prêté un socialisme plus absolu que celui qu'ils avaient pratiqué. Au Paraguay, la terre
1 Ce qui provoqua bicntùt, comme il faHait s'y aUcndrc, une réaction et des calomnie».
avait été divisée en lots : chaque famille avait le sien, et la subsistance des orphelins, des veuves et des infirmes était assurée par une sorte de domaine public appelé la Possession de Dieuy où Ton envoyait travailler les paresseux où les hommes punis pour quelque faute. Or, Montesquieu, comme beaucoup d'autres, crut que les Jésuites avaient été plus loin. Après avoir rapproché leur république paraguayenne de la Crète et de la Laconie, il ajoute * : « Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront la communauté de biens de la république de Platon, ce respect qu'il demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les étrangers pour la conservation des mœurs, et la cité faisant le commerce et non pas les
citoyens Ils proscriront l'argent, dont l'effet
est de grossir la fortune des hommes au delà des bornes que la nature y avait mises... », etc. Montesquieu, dira-t-on, est-il sincère? Recommande-t-il vraiment un pareil socialisme? Il ne le conseille pas aux monarchies; mais très sérieusement il dit ' : « De semblables institutions peuvent convenir dans les républiques ». Il ne manque pas d'ajouter : « Parce que la veiiu politique en est le principe ».
11 ne faut pas s'étonner dès lors si Cabet, dans son Icarie, se réclame des Jésuites et de