‹ Le socialisme chrétienChapitre 87 sur 133 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. L'esprit révolutionnaire et l'esprit communiste. — Ils sont distincts, mais l'un a aidé l'autre. — Action politique des catholiques sous le gouvernement de Juillet; elle les conduit ù des reyendications sociales. — Bûchez, Lamennais, Chcvé, etc. — II. Le 24 février 1848. — Illusions générales. — L'Ère nouvelle. — III. Les avances du socialisme au christianisme. — Le socialisme chrétien dans le peuple : les banquets socialistes et religieux. — Pression exercée par ces manifestations sur les anciens socialistes. -«• Le Christ républicain, — IV. Avances faites aux socialistes par des écrivains religieux. — V. Rupture de l'accord. — L Ère nouvelle et le Correspondant. — Proudhon et Yeuillot. — VI. Caractères de la polémique de Yeuillot contre le socialisme : ses mérites, son insuffisance. — Montalembert et Falloux. — Pie IX. — Fin de la crise^

Entre Tesprit communiste et Tesprit révolutionnaire, il ne peut pas ne pas y avoir souvent alliance, que cette alliance soit volontaire ou

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non. Toute lY^volution vise à briser des privilèges, et appelle au partage de certains bienfaits de la vie publique une classe nouvelle de citoyens. Elle provoque donc, de proche en proche, une série de mouvements de bas en haut, qui entraînent avec eux les espérances, les illusions', les convoitises de ceux qui sont ou se croient des déshérités. C'est à ce titre que beaucoup de socialistes contemporains se disent les continuateurs de 1789.

Ceci convenu, il faut avouer que les personnages de cette révolution ne travaillèrent pas intentionnellement au succès des idées socialistes. On ne peut confondre avec un système socialiste la suite des mesures rigoureuses, spoliatrices même, si Ton veut, prises, dans des moments de colère, contre des adversaires politiques. D'autre part, il y aurait un singulier contresens a accuser de tendances communistes un mouvement qui, après avoir achevé de briser j I les corporations, constitua si fortement la pro- ) ( priété individuelle. Il ne semble pas que ces deux dernières propositions soulèvent aujourd'hui de doutes sérieux. Quel est le mot de ralliement de ce socialisme chrétien dont les quinze dernières années ont vu la renaissance? a La Révolution /française a bien émancipé l'individu, mais elle 1 Ta trop isolé; en l'isolant, elle l'a affaibli et lui I a préparé de la sorte un asservissement im- ! prévu. » Voilà l'accusation lancée presque dans

les mêmes termes par des représentants de la nouvelle éeolc politico-religieuse et par de purs socialistes. Donc, encore une fois, peu de socialisme, et surtout (ai-je besoin de l'ajouter ?) peu de socialisme chrétien, soit en 1789, soit en 1793.

Le socialisme qui éclata en 1848 eut cependant une préparation, car tout en a. II y eut d*abord ce prolongement, pour ainsi dire indéfini, de Tesprit révolutionnaire : le peuple n'accusait pas) seulement la bourgeoisie d'avoir, en 1830 , esca-.* moté la république et confisqué le pouvoir; il l'accusait d'avoir soigneusement gardé pour elle toutes les satisfactions liées a la possession du capital. Il y eut ensuite la propagande du socialisme lettré, des écoles saint-simoniennc, fouriériste, icarienne et autres. Il y eut enfin l'opposition du parti religieux.

Je n'ai rien à dire ici de la première de ces trois forces. La seconde ne peut nous retenir non plus bien longtemps. Dans ces écoles qui firent tant de bruit, on ne prêchait pas positivement la pratique des vertus chrétiennes. L'esprit de leur doctrine (abstraction faite des théories ou des chimères économiques dont elles étaient remplies) pouvait se résumer eu ces trois propositions qui [^n'étaient assurément pas bien nouvelles, les deux premières surtout :

1° Le bonheur ne doit pas être cherché dans le ciel, mais sur la terre et dans toutes les joies de la terre;

2" Le paradis terrestre n'est pas derrière nous, \ mais devant nous; ^

3^ Il n*y a pas lieu de remonter, pas même comme l'entendent les protestants, à un christianisme primitif. Ce qu'il faut inaugurer, au contraire, c'est un nouveau christianisme, dont l'ancien n'était qu'une initiation, une annonce, une figure, une prophétie.

Telles sont les tendances communes a Saint- jf Simon, à Fourier, à Cahet, h Considérant, à A Pierre Leroux.

Ce même air, il est vrai, n'était pas chanté par tous de la même façon. Quelques-uns pensaient, h de certains moments, que Jésus-Christ avait été un précurseur médiocre : « Le christianisme, disait Pierre Leroux dans son livre de V Humanité *, avait une œuvre intéressante à faire. II fallait, par une communion mystique, préparer les hommes si une plus parfaite et plus réelle communion. » Mais cette œuvre intéressante, il parait qu'elle avait été en partie manquée, puisqu'il restait tant a faire à Pierre Leroux ' et à ses disciples. D'autres (et Pierre Leroux luimême, on des circonstances que nous verrons tout à l'heure) consentaient à admettre que le christianisme avait assez bien préparé la voie,

2. « Il ne semble pas, dit L. Raybaud, en parlant de lui, pardonner au christianisme de prendre son point de départ hors de cette terre et d'offrir à l'homme en perspective et comme récompense les joies d'un monde meilleur. »

LE SOCIALISME CHHKTIEN.

^1 ouo oVtait la faute des hommes si on n*avait ivis mioiix suivi et surtout mieux développé le •uouxement. Un peu plus tard, au moment où le «vmbat allait être bientôt suspendu, YUniçers Jii o mai 1849) résumait parfaitement ces dis- Msitions d'écoles, très diverses d'ailleurs, à IVcard du christianisme.

u Mieux comprendre TKvangile que ne Ta fait rivdise, voila quel a été le point de départ d'où rhérésie s'est précipitée. Kcoutez-les. Il s'agit uniquement de dépouiller la vérité de ses enveloppes symboliques, avec cette écorce à laquelle, nous autres catholiques, nous avons le tort immense de nous attacher et sur laquelle nous

ne sommes qu'une végétation parasite Ainsi

pensent ceux qui feignent de nous respecter et ceux qui parlent de nous imprimer un dernier stigmate d'infamie. I/école de MM. Cousin, Saint-Simon, Fourier, M. Proudhon, sont en quête d'un même but scientifique, une explication universelle des choses conciliant la tradition chrétienne avec la transformation particu=. lière dont chacun d'eux veut doter l'avenir. »

On se demandera quel concours les écrivains catholiques pouvaient bien prêter à ces doctrines . Cependant beaucoup d'entre eux en secondèrent, à leur insu, le développement, de plusieurs manières. Leur opposition politique, qui était vive, n'était pas sans apporter quelque appoint aux forces révolutionnaires. En théorie.

sans doute, ils n'étaient pas pour la révolution ; ils accusaient même la monarchie de Juillet d'en continuer certaines traditions qu'ils jugeaient détestables entre toutes : ils lui reprochaient, par exemple, d'avoir substitué la légalité ofB- cielle au droit véritable, d'avoir travaillé uniquement au profit de la bourgeoisie voltairienne, en y, aiTaiblissant tout à la fois les droits de la monar- ^ chie traditionnelle et ceux du peuple; ils lui reprochaient surtout d'avoir opprimé les consciences, en refusant à l'Kglise la liberté qui lui était due. Ils se croyaient donc dans la nécessité de combattre, non pas de concert avec les révolutionnaires avancés, mais en même temps qu'eux et contre le même ennemi. Ils prévoyaient bien tout ce que leurs alliés apparents sauraient retirer de leur victoire, et les abus sanglants qu'ils en feraient. Mais ils rejetaient d'avance la responsabilité sur ceux qui s'efTorçaient, disaientils, de détruire les restes de croyances, de mœurs, de traditions qu'avait encore épargnés la révolution de 1789.

Parmi les reproches que les écrivains catholiques adressaient ainsi à la monarchie constitutionnelle, il en était qui entraient plus avant dans la question sociale. « Le gouvernement de Juillet était un gouvernement de monopole. »

On pense bien qu'il s'agissait là surtout du monopole universitaire. Mais tous les monopoles se tiennent, et les hommes qui commençaient

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par en attaquer un ne pouvaient faire autrement que de condamner les autres. Les journaux religieux ne se faisaient donc pas faute de dénoncer l'exploitation des ouvriers par les riches industriels, qui se sentaient trop bien protégés par les tarifs de douane et par la loi électorale. Ils dénonçaient cette recherche a outrance d'une richesse dont ne profitaient que les familles censitaires, les familles de ces anciens révoltés devenus, comme disait Louis Veuillot, « des révolutionnaires satisfaits et repus ».

Quelques-uns d'entre eux, et non des moindres, avaient voulu pousser davantage en ce sens. M. le baron de Coux avait été l'un des trois fameux maîtres d'école libre *, poursuivis et condamnés par le gouvernement; il était aussi, je crois, l'un des fondiiteurs et, ii coup sûr, l'un des soutiens de V Univers catholique.

Or, il trouvait que ce dernier titre ne mordait pas assez sur le peuple, il aurait voulu lui substituer cet autre titre : le Parti social^, f Si telles étaient les tendances des hommes demeurés les plus orthodoxes, il ne faut pas / s'étonner que l'esprit socialiste, uni à l'esprit / néo-chrétien, redoublât d'intensité à mesure ^ qu'on s'éloignait du centre modérateur. Roux et

1. La renommée des deux autres, Montalembert et Lacordaire, a éclipsé la sienne; mais il éloit un personnage dans son parti. Nous allons le retrouTCr ù \Ère nouvelle,

2. C'est à y Univers même qu'on me donne obligeamment ces détails rétrospectifs.

Bûchez, dans les préfaces de leur grande Histoire parlementaire de la résolution, poussaient Talliancc des deux esprits jusqu^aux conséquences les plus extravagantes : ils allaient sans hésiter à Tapologie de l'assassinat. « La révolution française, disaient-ils ^ est la conséquence dernière et la plus avancée de la civilisation moderne, et la civilisation moderne est sortie tout entière de TKvangile. C'est un fait incontestable, si Ton étudie et si Ton compare à la doctrine de Jésus tous les principes que la révolution a inscrits sur ses drapeaux et dans ses codes, ces mots d'égalité et de fraternité qu'elle mit en tète de tous ses actes et par lesquels l' elle justifia toutes ses œuvres, » Remarquez ' icès mots : « toutes ses œuvres ». On ne leur laissera pas un sens obscur. Plus tard, dans la préface du tome XIX, les deux auteurs ne reculeront pas devant des déclarations plus explicites. Ils se flatteront de montrer que la Saint- Barthélémy et les massacres de Septembre se « justifiaient » (ils répéteront le mot) par les mêmes considérations. On pouvait leur dire :

(( Si vous acceptez de pareils actes dans le passé, quels sont ceux que vous interdirez à l'avenir'? »

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