‹ Le socialisme chrétienChapitre 88 sur 133 · Préfucc du tome I · texte numérisé non relu

Préfucc du tome I

2. C'est cependant Bucbcz qui, « la phvsiononiie consternée, la Toix éteinte, la volonté abattue, disait ù Louis Veuillot, en sortant d'une délibération de THôtel de Ville : « Lutter contre a des conspirateurs, on le pourrait; mais contre des fous! Or (( il y a lu des fous. Ils sont fous, fous! s (L. Veuillot, Dialo-

Quand on vient de lire de pareilles aberrations, on est pris d'une grande indulgence pour Lamennais, qui, dans son procès de 1841, n*alla certes pas aussi loin. Plus découvert que Bûchez, par sa qualité de prêtre, par l'éclat de son style, par celles de ses propositions qui touchaient plus directement au dogme et à la discipline de rKglise, par son obstination, enfin, à vouloir, en quelque sorte, contraindre le Pape à se prononcer pour ou contre lui, Lamennais fut condamné. Mais, en 1840 même, il y aurait excès à vouloir l'exclure, sinon du catholicisme, au moins des idées chrétiennes. Or, traduit en cour d'assises vers la fin de 1840, pour sa brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement^ Lamennais s'exprima ainsi devant ses juges :

« La grande révolution dont la France, en 1789, donna au monde le signal, est loin d'avoir encore produit tous ses fruits, et c'est même à peine si l'on commence à bien comprendre que le principal doit être et sera certainement l'amélioration du sort du peuple. Que l'on se divise

guet socialUtet, £'dil. de 1873, p. G7.) — G'étnit ce môme Bûchez qui présidait l'Assemblée quand elle fut envahie le 15 mai : ses coUègucs s'accordèrent tous à trouver qu'il avait été là absolument au-dessous de sa tâche. Il n'est pas inutile de rappeler ici la carrière de ce personnage aujourd'hui assez oublié. Conspirateur (avec la charbonnerie) en 1820, coopcrateur d'Enfantin en 1826, il se sépare d'Enfantin et d'Auguste Comte pour entrer plus profondément (croit-il) dans les principes catholiques. Il compte parmi ses disciples Corbon et Frédéric Morin.

de bonne foi sur les moyens de réaliser cette aniéliorcition nécessaire , on ne saurait s'en étonner; car si la science sociale n'offre aucun problème dont la solution importe davantage au bonheur de l'humanité et à la paix de l'avenir, il n'en est pas non plus, de l'aveu général, de plus compliqué et de plus difficile. Je n'ai pas à examiner les systèmes divers qu'a fait naître une question qui se représentera désormais sans cesse, jusqu'à ce qu'elle ait été définitivement résolue. Je pense, quant à moi, qu'ils ont tous, même les plus (aux, un droit égal à l'examen, lorsqu'ils sont proposés sincèrement. » L'accusé continuait en protestant que, dans sa pensée, l'amélioration des classes populaires devait être obtenue sans violence, sans attentat ni à la propriété ni à la famille.

Ces paroles, qui nous paraissent aujourd'hui bien modérées S n'évitèrent pas à Lamennais une condamnation à un an de prison. Cette condamnation n'affaiblit les doctrines socialistes ni chez les socialistes révolutionnaires et antireligieux ni chez les socialistes chrétiens. De tout temps, rÉglise compte, surtout parmi les jeunes gens,

1. Du reste, Lacordaire disait, presque dans les mémci termes, en 1845, et du haut de la chaire de Notre-Domc : « Je ne prends pas sur moi de louer tous les plans d'association qui se pressent au jour, toutes les tentatives de communauté qui demandent Teau et le feu : je loue seulement l'intention, parce qu'elle est un hommage aux rrais besoins de l'huma* nité. » {Conprreitcet de Sotre Dame^ t. II, p. 391.)

Un 1842, par exemple"' ■

™ IS.f. d.„. „„ recueil nppel, , ;. "«"'""'i™ du travail 7,1 f

'«» W.ledék„d'"TT"'""' aiîmotiatinui" i

par ces hommes sacrilèges pour qui l*or est Dieu ». Ce n'est pas qu'il accepte toute alliance et qu'il ne sache discerner parmi les solutions diverses du problème. Il combat vivement ceux qu'il appelle a les faux prophètes », dont le premier dit : (c Réhabilitons la chair » ; dont le second demande l'abolition du mariage; dont le troisième dit : (( La famille est l'ennemie de TKtat ». Mais il demande, ou plutôt il proclame la souveraineté du peuple, l'égalité, l'affranchissement du prolétariat moderne, la rédemption des travailleurs; il veut que « la richesse n*ait plus d'autre base possible que le travail ». On peut trouver que tout cela n'est pas encore très clair. L'auteur sans doute en eût convenu, car, abusant ici de son éducation et de ses convictions chrétiennes, il entend nous faire accepter, dans l'organisation du travail, (c un mystère » économique. Dans ce mysti même, il y a trois choses

la possession et l'échange, et les trois ne font \ qu'un ». Mais bientôt il termine par cette phrase parfaitement intelligible, et dont la portée coni- ' muniste ne laisse place à aucun doute : a La communauté, c'est le monde entier, domaine indivisible et inaliénable de l'humanité; il appartient à tous et n'est à personne, car c'est l'instrument du travail humain ». Là, il parlait absolument comme Proudhon.

Chevé était-il isolé? Non. L'on trouverait aisé-

nous laire accepier,

va il, (c un mystère » ^^

rstère , d'après lui- ^^

: « la communauté, /

ment diverses brochures, comme le Socialisme chrétien de Scgrétain, qui fut pendant quelque temps, parait-il, Tuu des rédacteurs de V Univers, Mais arrivons k Tannée critique, à 1848.

La révolution du 24 Février fut, en apparence au moins, si soudaine, les actes décisifs s'y succédèrent si aisément, et elle jeta les vainqueurs eux-mêmes dans une surprise si voisine du désarroi, que ceux qui Tavaient le plus désirée et préparée crurent d'abord ii une rupture complète avec le passé. C'est pourquoi on ne commença par invoquer ni Saint-Simon, ni Fourier, ni les hommes de 1789, ni ceux de 1793. On avait pour eux quelque ménagement, parfois même quelque affection, comme on en a pour des aïeux vénérables, même quand on commence à croire qu'ils radotent. Mais on était convaincu qu'il y avait beaucoup mieux à trouver. Quoi? On l'ignorait; mais il était impossible qu'il n'y eiU pas quelque chose, il s'agissait de le chercher, et tout le monde devait s'y mettre.

Ce sentiment s'imposait tellement aux esprits, qu'on le trouve exprimé, à cette époque même, dans des recueils, en somme, assez différents. Dans son premier numéro (du 24 mai 1848), le

Bien public, «rgîine de Lamartine et d'Eugène '•, Pelletan, se posait encore cette question : î « Qu'est-ce que la république? » Et il répon- j dait : « Elle est jusqu'à présent, pour nous, une \ page blanche. Elle ne saurait être ni une vérité r ni une réminiscence; elle est une œuçre entière^ 1 ment originale. » A peine un mois avant, Lamennais, dans son Peuple constituant, disait a peu près de même que la question de la richesse actuelle et de ce qu'il y avait à faire pour elle ou contre elle était fort peu de chose : c'était de l'avenir qu'il s'agissait. Et il ajoutait : « On me demande, ètes-vous ou n'étes-vous pas socialiste? Si on entend par socialisme quelqu'un de ces systèmes qui, depuis Saint-Simon et Fourier, ont pullulé de toutes parts et dont le caractère général est la négation implicite ou explicite de la propriété et de la famille, non, nous ne sommes pas socialiste, on le sait. Si Ton entend par socialisme, d'un coté, le principe d'association admis comme un des fondements principaux de l'ordre qui doit s'établir, et d'un autre côté, la ferme croyance que, sous les conditions immuables de la vie elle-même, de la vie physi((ue et morale , cet ordre constituera une société nom^elle à laquelle rien ne sera coniparahie dans le passé, oui, nous sommes socialiste et plus que qui que ce soit, on le; verra *. »

1. Je trouve cet article cilê tt upprouvé dtr.» le Aationa du 21) avril IS'iH.

I/ÀVr nouvelle (son titre seul n'était-il déjà |uis significutif?) s'associait ' à ces espérances si vagues et destinées à enfanter tant de déceptions. « Ne croyons pas, disait-elle ', aux hommes qui ne croient qu'au passé et qui renferment la providence de Dieu dans le cercle de leurs souvenirs. Dieu est grand, les siècles sont longs, l'avenir n'a pas d'horizons visibles : Pre^ nons une dme égale à tant de choses que nous ne connaissons pas pleinement, » Quelques jours plus tard, elle convenait que les écoles socialistes, malgré les erreurs et les ridicules de leurs essais de solution, avaient rallié bien des suffrages parce que toutes concluaient à changer « une situation devenue intolérable ». Et elle ne manquait pas d'écrire : « Il s'agit de modifier la constitution économique de la France )>.

Que dirai-jc enfin du gouvernement? Pour mieux s'éclairer sur un avenir inconnu, il supprimait, à titre de vieillerie démodée, la chaire d'é conomie politique du Collège de France, la seule chaire d'économie politique qu'on eût dans notre pays ^. L'opinion publique applaudissait. Au mois d'août 1848, le Journal des Débats osa

1. Rapx)clons les noms de ses prineipaux rédacteurs : Lacorduire, Ozanam, l'abbé Marct, deCoiix, H. Gouraud, ct<*. Montalcmbert n'eu était pas : il était même hostile. Il combattit SCS anciens amis dans plusieurs lettres à VAmi de ta religion.

Page 1