IV INTRODUCTION
VOUS donc pas socialiste ? — Certainement, monsieur le président. — Mais alors, qu'est-ce donc que le socialisme? — C'est, répond Proudhon, toute aspiration vers ramélioration de la société. — Mais dans ce cas, dit fort justement le président, nous sommes tous socialistes. — C'est bien ce que je pense, conclut Proudhon.
La définition de Proudhon est trop large. Il y manque deux caractères. Premièrement toute doctrine socialiste vise à introduire plus d'égalité dans les conditions sociales, et secondement, à rcaliser ces réformes par l'action de la loi ou de l'État. Le socialisme est égalitaire et niveleur. Il n'admet pas que Ja liberté seule puisse amener le règne de la justice. Les économistes sensés reconnaissent qu'il existe, dans la société, beaucoup de maux et d'iniquités ; mais ils pensent que ces maux diminueront par l'effet des <r lois naturelles » et par les conséquences bienfaisantes du laissez-faire. Le christianisme condamne la richesse et l'inégalité avec autant de véhémence que le socialisme ; mais ce n'est pas à l'État qu'il s'adresse pour établir le règne de la justice. Le socialiste est pessimiste. II met en plein relief le mauvais côté de l'état social. 11 montre le fort écrasant le faible, le riche exploitant le pauvre, l'inégalité devenant plus criante et plus dure. Il aspire à un idéal où le bien-être serait réparti en proportion du mérite et des services rendus. L'économiste est optimiste. 11 ne va pas jusqu'à prétendre que tout est parfait ; mais il pense que l'homme, en poursuivant ses intérêts individuels, favorise autant que possible l'intérêt général et que, du libre essor de tous les égoïsmes, résulte l'ordre le meilleur. Suivant lui,
LES PROGRÈS DU SOCIALISME v
la seule chose à faire est , par conséquent , de supprimer toutes les entraves, de réduire l'action de l'État et de gouverner le moins possible. Le monde va tout seul au mieux réalisable. Le socialiste en appelle à la justice imposée par la loi ; l'économiste à l'intérêt poursuivi par l'individu.
Tâchons d'indiquer les causes qui ont fait naître et se développer le socialisme contemporain.
Dès que l'homme a eu assez de culture pour être frappé des iniquités sociales et en même temps pour s'élever à l'idée d'un ordre plus parfait, des rêves de réformes sociales ont dû germer dans son esprit. Aussi a-t-on vu partout, à toutes les époques et en tout pays, après que l'égalité primitive a disparu, des aspirations socialistes, tantôt sous forme de protestation contre le mal existant, tantôt sous celle de plans utopiques de reconstruction sociale. Le modèle le plus parfait de ces utopies est cette œuvre merveilleuse du spiritualisme hellénique, la République de Platon. Mais c'est de la Judée qu'émanent la protestation la plus persistante contre l'inégalité et l'aspiration la plus ardente vers la justice qui aient jamais soulevé l'humanité au-dessus du réel. Nous en vivons encore. C'est de là qu'est sorti ce ferment de révolution qui travaille le monde. Job voit le mal triomphant et espère en la justice. Les prophètes d'Israël tonnent contre l'iniquité et annoncent un ordre meilleur. Dans l'Evangile , ces idées sont exprimées en ce langage simple et pénétrant qui a remué et transformé les hommes qui l'ont entendu et compris. (( La bonne nouvelle » (EayysXtov) est annoncée aux pauvres; les premiers seront les derniers ; heureux les pacifiques, car ils possède-