VIII. — Hollande, Socialisme
Le mouvement socialiste eut beaucoup de peine à prendre en Hollande. La population s'adonne principalement à l'agriculture et au commerce ; il y a peu d'industrie dans le pays. La vie de famille y a conservé généralement les anciennes traditions. Dans certaines parties du royaume, les sentiments religieux se montrent profondément enracinés au cœur du peuple.
Un ancien organe officiel du socialisme allemand, le Volksstaat , a donné aux adeptes, pour la fondation de nouveaux journaux, le conseil suivant : « Vous trouverez un terrain mieux préparé là où il y a eu d'autres journaux, surtout des journaux qui ont tourné le plus possible à gauche. » R. Meyer applique ces paroles à la Hollande , et il accuse le libéralisme hollandais, ses théories et sa presse , d'avoir préparé la voie au socialisme.
C'est de la Belgique que le socialisme pénétra en Hollande. La première section hollandaise de l'Internationale fut formée par les ouvriers constructeurs du port d'Amsterdam; elle put déjà se constituer en section centrale, le 23 août 18G9. De nouvelles sections
s'établirent bientôt à Arnbeim, Harlem, Utrecht, Rotterdam, La Haye. Les comités de propagande et la presse socialiste, à peine née, déployèrent une grande activité , sm^tout après la défaite de la Commune ; on répandit des brochures incendiaires, et les émissaires de l'Internationale pénétrèrent jusque dans les ateliers des petites villes.
La bourgeoisie hollandaise fut prise d'une certaine frayeur. On renvoya des ateliers les ouvriers socialistes , et les doctrines de V Internationale furent vivement combattues par la presse officieuse. On fit, d'un autre côté, des concessions très équitables aux ouvriers; on éleva les salaires , et quelques lois protectrices du travail furent rendues.
Au commencement de l'année 1873, Amsterdam possédait dix sections de l'Internationale, qui comptaient 1.800 membres.
Il y eut ensuite un temps d'arrêt dans le développement du socialisme hollandais. Le 23 mai 1877, le moniteur du socialisme allemand, le Vorwaerts ^ coni tata d'abord que les progrès du socialisme en Hol lande n'étaient pas assez considérables à son gré. Sans être un pays industriel, dit-il, la Hollande nous offre cependant un prolétariat nombreux et tout à fait misérable en face de fortunes colossales. Le Vorwaerts attribua ensuite la stagnation du mouvement socialiste au manque d'énergie et d'intelligence dans l'agitation; il l'attribua surtout aux sentiments religieux de la population. Il écrivit ces paroles bien dignes d'être signalées :
« Pour que le socialisme prospère ^ il faut certaines dispositions morales, une certaine atmosphère spirituelle, il faut que Von ait extirpé de la tête du peuple les vieux préjugés y et principalement les mythes et les dogmes que Von appelle la religion. »
L'homme qui devait faire tout ce que le Vorwaerts demandait, allait venir. Chose singulière, cet homme était un ancien prédicant protestant, F. Domela Nieuwenhuis.
Demandons au Sozialdemokrat , qui fut si longtemps l'organe du socialisme allemand , de nous dire , à sa manière, qui était Nieuwenhuis.
« Nieuwenhuis était prédicant à l'église luthérienne de La Haye. Il avait derrière un brillant passé littéraire, artistique, philosophique et théologique. Il était un orateur distingué. Grâce a sa fortune, à ses talents, à sa position, il pouvait tout espérer.
« Mais il avait un cœur sensible, une âme droite» un esprit élevé et avide de connaître. Avec de semblables dispositions, l'étude des grandes questions sociales devait le conduire au socialisme. Il devint, en effet, socialiste et apôtre du socialisme. Gomme son évangile du socialisme ne s'accordait guère avec l'évangile de Luther, il se démit publiquement de ses fonctions de prédicant. Son dernier sermon fut en même temps un manifeste du socialisme et de la libre pensée...
« Une nouvelle vie avait commencé pour lui , celle d'un agitateur; elle ne lui laissa plus un seul jour de trêve. 11 parcourut les Pays-Bas d'un bout à l'autre.
commentant partout, devant les bourgeois, les paysans et les ouvriers, le programme socialiste. Il créa le journal Recht voor Allen ^ qui paraît depuis neuf ans et qui est une des meilleures publications socialistes du continent...
« Il fut bientôt entouré de tout un corps d'agitateurs zélés et convaincus. Il nous suffît de nommer le vieux tailleur Gerhardt et ses fils, Liebers, Fortuin, Van der Strad, Croll, Belderock, Smit, Helsdingen... Ainsi fut créé en Hollande un parti socialiste , qui ne le cède ni au parti belge, ni au parti danois, ni même au parti allemand ^ . »
Vingt délégués hollandais siégèrent au congrès de Rotterdam, le 24 décembre 1882. Les socialistes du pays se groupèrent en six sections , ayant leur centre de direction à La Haye.
L'agitation prit un nouvel essor au mois d'août 1883, à l'occasion de l'Exposition coloniale d'Amsterdam.
Au mois de novembre de la même année , le Journal des Débats publia une correspondance d'Amsterdam, qui exprimait sans détour les craintes inspirées par le mouvement révolutionnaire.
« Dans les villes commerçantes et industrielles, et principalement dans les grandes cités d'Amsterdam et de Rotterdam , autour des Singels et des Grachten de toutes dénominations , dont les maisons larges et ravissantes de propreté se mirent coquettement dans les canaux, s'étend le fouillis de rues étroites, de minus-