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CHAPITRE III L'ACTION PROLÉTARIENNE

Crise, décadence, faillite peut-être, du parlementarisme; conquête capitaliste des pouvoirs politiques ; mainmise des classes possédantes sur les électeurs et sur les élus : tels sont donc les résultats, trop apparents, du régime démocratique sous sa forme actuelle. ^

Pour le constater, les démocrates et les socialistes, ou du moins ceux parmi les démocrates et les socialistes qui refusent de se payer de mots, sont d'accord avec les adversaires, . syndicalistes ou traditionalistes, de la démocratie, tels que MM. Maurras, Deherme ou Georges Sorel^).

Mais, faut-il le dire, les divergences apparaissent, lorsqu'on en vient à conclure.

Nous laissons de côté, naturellement, ceux qui rêvent de faire machine arrière, de substituer à l'élection cette forme de tirage au sort qu'est l'hérédité monarchique. Pour désigner, en matière de

(1) Voir Guy-Grand, Le Procès de la Démocratie. Paris, Colin,

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gouvernants les plus aptes, nous ne parvenons pas à comprendre en quoi le hasard d'une copulation est supérieur au hasard d'une loterie.

Nous écartons de même ceux qui voudraient enter sur le suffrage universel des « garanties conservatrices », telles que le vote plural, qui aggraveraient, au lieu de diminuer, le pouvoir déjà excessif des classes maîtresses.

Qu'on s'en félicite ou non, d'ailleurs, tout le monde se rend compte aujourd'hui que partout où existe le S. U., et il existe à peu près partout, il ne saurait être question de le supprimer. Mais si on ne peut le supprimer, on peut l'organiser, ou bien, ce qui n'est pas du tout la même chose, il peut s'organiser lui-même.

Ceux qui veulent organiser le S. U. par un acte d'autorité, un acte législatif, ce sont les partisans des divers systèmes que l'on désigne sous le nom de représentation des intérêts. Tous ces systèmes ont ceci de commun qu'ils sont essentiellement arbitraires, qu'ils consolident les situations acquises par les classes possédantes, qu'ils donnent une consécration légale à la division des classes et substituent des cadres artificiels aux groupements spontanés que font incessamment surgir les transformations de la vie sociale. Ils ne constituent pas un progrès. Ils sont, au contraire, une évidente régression.

Mais si nous n'admettons pas, si nous ne voulons à aucun prix admettre que l'on organise le S. U.,

nous sommes, au contraire, pénétrés de cette conviction qu'il doit s'organiser lui-même.

Dès à présent, il s'y efforce. Dans tous les pays, pour faciliter l'élaboration des lois, pour aider le Parlement dans son œuvre législative, on crée des conseils consultatifs où les grands intérêts peuvent être utilement représentés pour y faire entendre leur voix, dès l'instant où le dernier mot reste à la souveraineté nationale. D'autre part, dans les démocraties les plus avancées, le S. U. tend à se substituer, pour les plus grandes questions, aux assemblées délibérantes, par la législation directe. Le régime représentatif subsiste. Le régime parlementaire est en voie de disparaître.

En Suisse, par exemple, le Conseil fédéral n'est pas un ministère. Il fait place, parmi ses membres, à la minorité. Il ne pose pas à tous moments la question de confiance. Il jne démissionne pas, lorsque ses propositions s'ont repoussées. Et, dans les questions graves tout au moins, si le Conseil national et le Conseil des États discutent les lois, ils ne les font pas. Le pouvoir législatif, en premier et en dernier ressort, appartient au peuple lui-même. Il a le droit d'initiative. Il peut réclamer le référendum. U peut, à tout instant, et pour toutes questions, se substituer aux assemblées délibérantes.

De telles institutions, sans doute, ont pour elles l'avenir.

Mais si développées et si parfaites qu'on les

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puisse concevoir, elles n'apporteraient encore au prolétariat que désillusions et déceptions, s'il ne comptait que sur elles pour conquérir la réalité du pouvoir politique.

Pour tenir en échec d'abord, et pour abolir ensuite cette puissance formidable qu'est l'État bourgeois, il ne suffit pas que le S. U. s'organise. Il faut que les travailleurs s'organisent dans le S. U. Il faut que par le développement de l'organisation ouvrière sous toutes ses formes, ils créent un État dans l'État, dont la puissance grandissante tende à substituer la gestion coopérative à la domination capitaliste.

C'est à cette condition, et à cette condition seulement, que la démocratie cesse d'être une apparence et un mensonge.

Dès l'instant, en effet, où de sérieux groupements ouvriers existent, ils peuvent, grâce à leur organisation, opposer une résistance efficace à l'effort des capitalistes pour acheter, intimider, tromper et embrigader les masses électorales.

En second lieu, l'action des syndicats et, à un moindre degré, des autres groupements, leur fournit le moyen d'exercer du dehors une pression efficace sur les Pouvoirs publics.

Enfin, c'est dans l'organisation ouvrière même que se forme une société nouvelle, que s'élabore un droit nouveau et que le prolétariat acquiert la préparation indispensable pour substituer un jour son auto-direction à celle des administrateurs et des chefs d'entreprises de la société capitaliste.

§ I — La RESISTANCE AU CAPITALISME

Il y a en somme, à l'heure actuelle, unité de régime chez tous les peuples de civilisation occidentale. Les formes politiques sont diverses et changeantes. Les rapports de puissance entre les classes varient en raison du développement industriel et des groupements d'intérêts qui en sont la conséquence. La condition des travailleurs n'est point partout également mauvaise; mais partout, la bourgeoisie seule, ou en partage avec d'autres classes en déclin, dispose du pouvoir. Elle en dispose parce que réellement, économiquement, intellectuellement, elle est encore la classe dirigeante. Et cela ne changera, cela ne pourra changer que le jour où le prolétariat sera suffisamment organisé, économiquement et intellectuellement, pour être en mesure de substituer la production sociale à la production capitaliste.

En attendant, il a beau être la classe la plus nombreuse, avoir le droit de vote, posséder le droit théorique d'élire la majorité parlementaire, il n'use pas de ce droit, et si, par impossible, il venait à en user, ce serait pour donner au monde le spectacle de son impuissance.

Eût-il des velléités, d'ailleurs, de ne plus voter pour ses maîtres, de ne plus donner aux minorités possédantes l'appoint qui leur est indispensable pour avoir la majorité parlementaire, nous avons

vu que, par son argent, par sa presse, par la « machine » des partis traditionnels, la bourgeoisie exerce d'énormes pouvoirs d'influencement sur la masse des électeurs.

Dans ces conditions, la démocratie n'est et ne peut être qu'une vaine apparence, aussi longtemps que le prolétariat reste une poussière d'individus.

Les syndicalistes ne cessent de le dire, et ils ont raison sur ce point. Alors même que la seule action électorale et parlementaire pourrait suffire à réaliser le socialisme — ce que nous ne croyons pas, — cette action électorale et parlementaire né peut, en tout cas, être efficace que si la classe ouvrière s'organise, et pas seulement sur le terrain politique.

A ce point de vue, le parti social-démocrate d'Allemagne avait, avant la guerre, donné des exemples qui eussent mieix fait augurer de l'attitude qu'il aurait aux heures d'épreuve.

Que l'on parcoure, pour se rendre compte, le rapport du Parteivorstand au Congrès d'Iéna (1913). A ce moment, il y a près de i million de membres (982.850) pour les 397 circonscription^ électorales. Les recettes de l'organisation centrale s'élèvent à 1.469.000 marks; les dépenses à 1.075.000 marks. Quatre-vingt-dix journaux se trouvent sous le contrôle du parti, dont l'organe officiel, le Vorwùrts, a 157.000 abonnés. La Centrale d'éducation, fondée depuis sept ans, dispose pour ses cours et conférences d'un budget de plus de

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700.000 marks (*). Bref, le parti lui-même remporte, au point de vue des ressources financières, sur tous les partis bourgeois. Sa presse peut lutter, tant pour le nombre des lecteurs que pour la richesse des informations, avec la presse capitaliste. Ses œuvres d'enseignement sont un complément, en même temps qu'un correctif de l'école primaire. Et si, parmi les 4 millions d'électeurs, et plus, de la Social-démocratie, il y a des Mitlaùfer venus au socialisme par simple esprit d'opposition, nulle part peut-être on ne trouve autant d'hommes qui se forment une idée nette et précise du but final à poursuivre. De plus cette organisation de parti, sans égale au monde, n'aurait pas eu, au point de vue politique même, la puissance qu'elle possédait, si les grandes coopératives de consommation affiliées au Magasin de gros de Hambourg, ou les Freie Gewerkschaften, les syndicats indépendants, avec leurs 2.5oo.ooo adhérents, sans parler des groupements de l'assurance obligatoire, n'avaient pas fait de la classe ouvrière allemande une force économique avec laquelle les capitalistes devaient largement compter.

Pourquoi faut-il que cette force ait été impuissante, lorsqu'il s'est agi pour le prolétariat allemand de choisir entre la révolte et la complicité? Maïs, en temps normal tout au moins, la force de

(1) Bericht des Parteivorstandes an dem Parteitag z\x Iena.

erlin. VnriiiAntje. mr-l

Berlin, Vorwûrts, 191 3

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l'organisation prolétarienne ne perdait jamais une occasion de s'afiermir.

Peut-être se souvient-on, par exemple, du conflit qui se produisit en igi4> entre la Deutsche Bank et la Commission centrale des Syndicats.

Un employé de la Deutsche Bank, ayant accepté un poste de confiance au Syndicat des employés de banque, se vit, de la part de ses chefs, l'objet d'une mesure disciplinaire. L'association, se solidarisant avec l'employé en question, protesta. Mais cette protestation n'eût pas eu de suites graves, si la Commission des Syndicats n'était pas intervenue dans l'affaire. Elle menaça la Banque, si la mesure contre son employé n'était pas rapportée et si d'expresses garanties n'étaient pas données pour l'avenir, d'opérer le retrait des fonds qu'elle y avait en dépôt. La Banque refusa et plus de 20 millions de marks — les sommes déposées étaient de 80 à 100 millions — furent retirés pour être confiés à d'autres banques ayant plus de souplesse vis-à-vis des revendications syndicales.

Il va de soi que contre une classe ouvrière qui dispose d'une pareille organisation défensive, les moyens de corruption ou de pression, auxquels on a recours dans d'autres milieux, perdent toute portée.

On peut acheter ou intimider des émigrants irlandais ou italiens fraîchement arrivés à New- York ou Buenos-Ayres, des tailleurs juifs de l'East End, des tenanciers flamands ou napolitains, des //w-

leuten, des valets de ferme de la Prusse Orientale, mais rien ne saurait empêcher des travailleurs, qui ont un idéal, une organisation, une conscience socialiste pleinement développée, d'user du droit de vote pour la défense des intérêts de leur classe. Ne fût-ce qu'à ce point de vue 'donc, il apparaît que la démocratie socialiste ne saurait se cantonner sur le terrain politique, être un parti purement électoral et parlementaire, ayant pour but exclusif la conquête de l'État. Pour faire la conquête de l'État, il doit opposer à l'organisation de la puissance capitaliste la force de l'organisation ouvrière, avec ses coopératives, ses syndicats, sa presse, ses institutions d'enseignement.

§ 2 — La pression du dehors

Ostrogorski, répondant à ceux qui disent que le peuple est incapable de se gouverner, et que le S. U. et le parlementarisme sont, par conséquent, une absurdité, souscrit à la première de ces affirmations, mais repousse la seconde :

La fonction politique des masses, dans une démocratie, dit-il, n'est pas de gouverner, mais d'intimider les gouvernants. La vraie question, cette fois encore, est de savoir si elles sont capables d'intimider et dans quelle mesure elles le sont. Que les masses possèdent déjà dans la plupart des démocraties d'aujourd'hui la capacité d'intimider sérieusement les gouvernants, cela est hors de doute. C'est grâce à cela que des progrès

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sérieux ont été réalisés dans la société ; bon gré, mal gré, les gouvernants sont obligés de tenir compte des besoins et des aspirations populaires.

Cette intimidation des gouvernements, cette pression du dehors exercée par les masses n'impliquent pas nécessairement qu'elles soient organisées.

La seule crainte des électeurs, lorsqu'il existe un fort courant en faveur d'une réforme, peut déterminer une majorité conservatrice à des concessions.

De même encore, l'action de la rue : les premières c lois sociales », en Belgique, furent votées par les chambres censitaires sous l'impression des émeutes de mars 1886. Suivant le mot d'un écrivain conservateur, le père Vermeersch, la bourgeoisie vit alors « à la lueur des incendies » qu'il y avait une question sociale.

C'est en s'appuyant sur des thèses de ce genre que Sorel, dans ses Réflexions sur la Violence (1906), s'attachait à justifier les méthodes des militants de la C. G. T. Pour lui, le facteur le plus déterminant de la politique sociale est la poltronnerie du Gouvernement. Les syndicalistes révolutionnaires le savent et tirent un excellent parti de cette situation. Ils enseignent aux ouvriers qu'il ne s'agit pas d'aller demander des faveurs, mais qu'il faut profiter de la lâcheté bourgeoise pour imposer la volonté du prolétariat.

Il y a trop de faits venant à l'appui de cette théorie pour qu'elle ne prenne pas racine dans le monde ouvrier( x ).

Mais, dans nombre de cas, d'autre part, l'événement a montré que les travailleurs auraient grand tort de compter outre mesure sur la veulerie gouvernementale ou parlementaire et que l'action directe ainsi comprise ne saurait — toute question de légitimité mise à part — donner que des résultats limités.

Toutefois il est une autre forme d'action directe, qui ne s'accompagne pas, ou qui ne s'accompagne pas nécessairement, de violences : c'est l'emploi par les organisations ouvrières, pour obtenir un résultat politique, pour exercer une pression sur le pouvoir, des méthodes usitées dans les conflits économiques. Et, naturellement, cette action directe est d'autant plus efficace que la classe ouvrière est mieux organisée.

On peut, dès à présent, citer beaucoup d'interventions gouvernementales ou législatives qui ont été déterminées par des mouvements de ce genre : les grèves des mineurs en France, pour la journée légale de huit heures ou l'amélioration du régime des pensions, les grèves générales pour la conquête des libertés politiques en Russie, pour le S. U. en Belgique et en Suède, ou bien encore les grèves /

(i) Sorkl, Réflexions sur la Violence. Le Mouvement socialiste, 1906, t. I, p. 3i.

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des chemins de fer et des postes en France, en Autriche, en Hollande, en Italie.

Mais le cas type d'une grève puissamment organisée, aboutissant à imposer au patronat, par un acte législatif, un régime de travail auquel il se refusait de souscrire, c'est la grande grève des mineurs anglais, en février-mars 19 12, pojwr l'obtention du minimum de salaire.

A la veille de ce mémorable conflit, l'un des leaders de la Fédération des mineurs, Hartsborn, disait, dans un discours adressé aux mineurs du South Wales :

La pleine force de la démocratie britannique ne peut pas être incapable d'obtenir des salariants et de l'Etat, la garantie d'un salaire minimum pour l'industrie. Je prédis que vendredi de la semaine prochaine (i cr mars) marquera dans l'histoire de ce pays la date d'une nouvelle époque. Ce jour-là, un million d'hommes briseront leurs chaînes, quand ils déclareront d'une seule voix qu'ils ne seront pas plus longtemps esclaves et qu'ils affirmeront leur droit d'être traités comme des hommes libres.

Pour mener à bien cette grande lutle, les 610.000 membres des diverses unions de mineurs avaient à leur disposition une encaisse de 2.167.000 livres sterling, soit un peu plus de 54 millions de francs; ce qui donne, par tête, la somme de 88 francs. En admettant que chaque mineur en ait gagné à peu près autant, dans la semaine qui précédait le chômage, ils se trouvaient donc à la tête de 1 76 francs,

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sans compter les économies personnelles qu'ils pouvaient avoir. Mais en fait, rencaisse n'étant pas commune, les ressources variaient beaucoup de région à région.

Il n'en restait pas moins que les mineurs étaient en mesure de tenir bon pendant plusieurs semaines, privant ainsi les autres industries de leur € pain noir ». Aussi, la seule décision de cesser le travail, si satisfaction n'était pas obtenue, détermina le Gouvernement à intervenir auprès des patrons, pour qu'ils consentent à une solution amiable. La majorité des chefs d'entreprises promit de céder. Les autres se prononcèrent pour la résistance. Bref, faute d'accord, la grève se fit. Un million de grévistes y prirent part, et, au bout de quelques jours, le charbon venant à manquer, d'autres travailleurs, par centaines de milliers, furent réduits au chômage.

C'est alors que, pour éviter de plus grands désastres, le Gouvernement libéral résolut de régler la question par un acte législatif. Le 19 mars 1912, M. Asquith introduisit à la Chambre des Communes, le Coal Mines {minimum wage) bill y reconnaissant le principe du minimum de salaire pour les ouvriers du fond des mines de charbon.

Ce minimum n'était pas fixé pai* la loi, mais par des Joint Districts Boards y composés pour moitié de représentants de patrons, pour moitié de représentants des ouvriers, avec un arbitre pour les départager.

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En quelques jours le bill passait par toutes les voies de la procédure parlementaire, si longue d'habitude* Les députés travaillistes le déclarèrent insuffisant, mais ne répondirent rien à M* Uoyd Georges lorsque celui-ci leur disait : c Si vous étiez sûrs que votre opposition provoquât le rejet du bill, parleriez-vous et voteriez-vous contre lui ? *

Les libéraux dont l'élection, dons soixantequatre circonscriptions, dépendait du vote des mineurs, soutinrent, avec plus ou moins d'enthousiasme, M. Asquith. Quant aux conservateurs, il votèrent contre et, tout en ne faisant rien de sérieux pour empêcher le bill de passer, laissèrent à M. Balfour le soin d'indiquer les motifs de l'initiative gouvernementale :

Le Gouvernement s'est trouvé dans la situation d*un individu dépouillé dans une Sombre ruelle par un homme d'aspect formidable et qui lui dirait t « Mon cher ami, ce n'est pas votre terrible aspect ni Votre lourd bâton qui me font vous donner ma bourse et ma montre. Permettez-moi de vous assurer, avant que nous 'nous séparions amicalement, que je vous suis reconnaissant de m'avoir donné cette occasion de Vous rendre un acte de justice tardive. »

Et qualifiant le bill de « législation de panique *, il ajoutait :

C'est une folie d'encourager à de tels actes en faisant croire à tous que l'on peut forcer l'action du Parlement par de tels moyens. On recommencera demain pour le même motif ou pour d'autres.

Reste à savoir ce que M. Balfour eût fait, s'il eût été à la, place de M. Asquith.

Il suffit, pour le deviner, de se souvenir que la Chambre des Lords, où ses amis étaient en majorité, où ils avaient encore un droit de veto absolu, se garda bien de faire échec aux propositions du Gouvernement.

On peut différer, au surplus, sur la valeur et l'importance des résultats obtenus, mais, au point de vue moral, la victoire des mineurs était immense et M* Balfour avait raison de dire qu'elle aurait des lendemains.

Tout fait prévoir, en effet, que, de plus en plus, dans l'avenir, les travailleurs auront recours à la grève organisée, pour obtenir des réformes législatives, et que ces pressions du dehors tendront à devenir un moyen presque normal d'avoir raison de l'inertie, de la mollesse, du mauvais vouloir des parlements bourgeois.

Néanmoins on peut prévoir aussi que, par la suite, l'emploi de tels moyens cessera d'être utile parce que la classe ouvrière sera politiquement et économiquement assez forte, soit pour se passer de législation protectrice, soit pour légiférer ellemême, au lieu de devoir contraindre ses maîtres à légiférer pour elle.

§ 3 — La formation du régime nouveau

Les syndicats et autres groupements ouvriers nous sont apparus, jusqu'à présent, comme le

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substratum nécessaire de Faction politique et le moyen le plus efficace dont le prolétariat dispose pour agir sur les gouvernants et les majorités parlementaires.

Mais, au point de vue de la conquête du pouvoir, leur développement a une importance bien plus grande encore ; c'est par l'organisation ouvrière en effet, et dans l'organisation ouvrière, que les travailleurs se préparent, en gérant des entreprises et en administrant des associations libres, à se substituer un jour aux administrateurs et aux chefs d'entreprises du régime capitaliste.

II faut lire pour se rendre compte de cet immense travail souterrain, des livres tels que La Coutume ouvrière de Maxime Leroy, ou Industrial Démocracy de Sidney et Béatrice Webb :

Ainsi que le disent si bien les Webb :

Pour celui qui étudie la démocratie, l'organisation ouvrière offre le spectacle d'une multitude de républiques indépendantes et autonomes, faisant à maintes reprises l'épreuve de tous les expédients connus, au sens politique, pour arriver à combiner une administration efficace avec le contrôle populaire.

Quel que soit le système adopté, l'organisation reste démocratique. L'assemblée générale garde le dernier mot. Mais, quand il s'agit d'administrer des fédérations syndicales, groupant des milliers de membres, ou de gérer des magasins de gros, tels que ceux de Hambourg, de Manchester ou de

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Glasgow, on a vite fait de renoncer aux formes primitives de la .démocratie, avec nomination à court terme des administrateurs et intervention directe des assemblées générales dans les plus petites aflaires. On crée des fonctionnaires permanents. On leur délègue des pouvoirs étendus. On leur donne des garanties d'avenir. On leur assure des traitements qui permettent de les bien recruter. Et c'est ainsi que, dans le monde syndical, comme dans le monde coopératif ou politique, on forme peu à peu un personnel de techniciens et d'administrateurs, qui seraient, le cas échéant, capables de reprendre la succession des capitalistes actuels.

Sans compter que, si cette substitution venait à s'opérer, des milliers de prolétaires intellectuels incorporés aujourd'hui dans les cadres de l'indus* trie privée, n'auraient aucun motif d'intérêt personnel pour ne pas se joindre à eux.

Pareil développement, certes, est encore à ses débuts. Rien n'exposerait les travailleurs à plus de déceptions que de se faire une idée excessive de leur capacité politique et industrielle. Mais c'est l'acquisition progressive de cette capacité qui donne toute leur importance aux formes diverses de l'organisation ouvrière. Un monde nouveau est en train de se créer, en marge de la société bourgeoise et en opposition avec elle. Il a sa morale, sa discipline, ses institutions juridiques, ses règles constitutionnelles et civiles. Il constitue, dès à présent, une immense fédération, coopérative, syn-

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dicale, politique, dont la trame serrée s'étend au monde entier, Et, de même que la révolution bourgeoise n'a pas été l'application d'une doctrine abstraite, mais la systématisation d'une organisation de fait préexistante, la conquête du pouvoir par le prolétariat s'accompagnera peut-être de coups de force victorieux ou d'élections triomphales, mais elle aura pour condition préalable, pour condition sine qua non, la préexistence d'une organisation capable de fournir en régime nouveau des éléments de direction et de gestion.

En résumé, la conquête du pouvoir, ainsi comprise, cesse de se confondre, soit avec la conquête de la majorité parlementaire et du gouvernement par la seule action électorale, soit avec la prise de possession brusque de l'État par un coup de force. Pour que les travailleurs puissent devenir classe dirigeante, il faut que, devenus par le fait de l'évolution capitaliste, la grande, — ou comme dit le t Manifeste communiste » — l'immense majorité de la population, ils ajoutent à leur puissance numérique la puissance de l'organisation politique et économique.

Or, cela seul suffit à montrer combien grossièrement se trompent ceux qui soutiennent, avec Leroy-Beaulieu, que le socialisme c'est l'étatisme et que, dans un système socialiste, les associations diverses, les combinaisons facultatives et libres disparaîtraient, absorbées par l'État omnipotent et pourvoyeur de tout.

Sans le « self help » individuel et collectif de la classe ouvrière, sans un vaste développement organique des syndicats, des coopératives, de l'association sous toutes ses formes , il n'est même pas possible de concevoir la mainmise des travailleurs sur le pouvoir politique; et, dès lors, comment croire qu'une fois maîtres de ces pouvoirs, les travailleurs, détruisant leur œuvre, accepteraient, comme le prédit Leroy -Beaulieu, de redevenir poussière humaine et d'abdiquer, aux mains de l'État-pouvoir, de l'État-gendarme, que, par leur libre effort, ils auront conquis.

§ 4 La CONQUÊTE PROLÉTARIENNE

Il nous reste à conclure.

Que faut-il penser de cette vue schématique de la révolution sociale, que l'on retrouve constamment, chez Marx et Engels, depuis le Manifeste jusqu'à La Guerre civile en France : conquête du pouvoir politique par le prolétariat ; dictature collective du prolétariat ; abolition de l'État ?

a) Conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

On se demandera, tout d'abord, si le mot de prolétariat n'a pas une signification trop restreinte et s'il ne vaut pas mieux dire : conquête du pouvoir

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politique par les travailleurs, manuels ou intellectuels?

Au sens usuel, le prolétariat désigne « la cop^»tion de gens qui sont dans l'indigence » (Hatz et Darmesteter). Or, tous les travailleurs ne s pas des indigents, et, dès lors, il faut reconna que l'expression prête à des malentendus. S ceci n'est qu'une question de terminologie.

Pour Marx et Engels, les prolétaires sont, « c classe d'ouvriers modernes qui n'ont de moj d'existence qu'autant qu'ils trouvent du travai qui ne trouvent du travail qu'autant que le tra accroît le capital ( x ) ».

Ces ouvriers, assurément, ne sont pas les s< travailleurs. Mais ce sont les seuls qui ont intérêt direct, immédiat, personnel, à s'affran de la domination capitaliste. Les intellectuels, gens des professions libérales, peuvent ne pas t< au maintien de cette domination. Ils peuvent a 1 des sympathies pour la cause prolétarienne, peuvent se dire qu'en régime socialiste, a bien qu'aujourd'hui, leurs capacités trouvera de l'emploi. Et, de fait, on a peine à se figi que, sans le concours, ou du moins la neutral tion de ces éléments, ou d'une partie de ces ments, le prolétariat puisse s'emparer du pouv Néanmoins, l'histoire de tout le mouvement so liste — et à l'heure actuelle encore, de la Russi

(1) Manifeste, p. 3i. Traduction Andler.

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montre que le véritable moteur de la révolution sociale, la classe vraiment agissante contre le capitalisme, c'est bien la classe ouvrière. Dès lors, nous ne voyons pas de motifs suffisants pour modifier la terminologie traditionnelle.

Si elle a été consacrée par l'usage, elle n'a cessé aussi d'être élargie par la pratique, et jamais l'affirmation du caractère prolétarien, ouvrier, de la démocratie socialiste n'a été un obstacle à l'adhésion de travailleurs qui ne sont pas, à proprement parler, des prolétaires ou des ouvriers.

b) Dictature collective du prolétariat.

Marx et Engels prévoient qu'à un moment donné — à la suite, par exemple, d'une guerre internationale — les travailleurs, portés au pouvoir par les événements, se serviront de ce pouvoir pour arracher peu à peu à la bourgeoisie tous ses capitaux, pour mettre aux mains de l'État les moyens de production. Ils le disent dans le Manifeste. Engels le répète, en 1891, dans l'introduction à la traduction allemande de La Guerre civile en France :

L'État, dit-il, n'est pas. autre chose qu'une machine d'oppression d'une classe par une autre, et cela tout autant dans une république démocratique que dans une monarchie; et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est un fléau dont le prolétariat hérite dans sa lutte pour arriver à sa domination de classe, mais dont il devra, comme a fait la Commune, et dans la mesure du pos-

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sible, atténuer les plus fâcheux effets, jusqu'au jour où une génération, élevée dans une société nouvelle d'hommes libres et égaux, pourra se débarrasser de tout fatras gouvernemental. Les philistins allemands entrent toujours dans une sainte terreur aux mots : dictature du prolétariat. Voulez-vous savoir, Messieurs, ce que veut dire cette dictature ? Regardez la Commune de Paris. Voilà la dictature du prolétariat.

Telle est bien, en effet, l'idée que Ton se fait communément, dans les milieux socialistes, de la révolution sociale : une nouvelle Commune, cette fois victorieuse, non plus sur un seul point, mais dans les principaux centres du monde capitaliste.

Hypothèse ; mais hypothèse qui n'a rien d'improbable, en ces temps où il apparaît déjà que l'après-guerre connaîtra, dans nombre de pays, des antagonismes, de classes et des convulsions sociales inouïes.

Seulement, si l'échec de la Commune de Paris — sans parler des difficultés de la Révolution russe — prouve quelque chose, c'est bien l'impossibilité de venir à bout du régime capitaliste aussi longtemps que le prolétariat ne sera pas suffisamment préparé à exercer le pouvoir que les circonstances pourraient lui faire tomber dans les mains.

Nul plus que Marx ne le proclame. Témoin ce passage célèbre de La Guerre civile en France :

, Les travailleurs n'espéraient pas de miracle de la Commune. Ils n'ont pas d'utopies toutes prêtes à introduire par décret du peuple, Ils savent bien que pour

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réaliser leur propre émancipation, et en même temps une forme plus noble vers laquelle la société actuelle se dirige par ses propres efforts économiques, ils auront à traverser de longues luttes et toute une série de progrès historiques, qui transformeront les circonstances et les hommes.

Ce qui importe, par conséquent, au prolétariat, ce n'est pas de faire des prophéties, ou de discuter les prophéties d'autrui sur l'hypothèse de sa dictacture collective, mais de se préparer, par le développement de son organisation économique et politique, à être, quoi qu'il arrive, à la hauteur des événements.

Faisons observer cependant que plus cette organisation autonome de la classe ouvrière se développera, et plus la conception primitive et simpliste de la dictature prolétarienne devra subir de profondes modifications.

Il ne parait pas contestable, en effet, que, tout au moins dans le Manifeste, Engels et Marx supposent que, à un moment donné, les prolétaires, chaussant les bottes de PÉtat-gendarme, s'approprient les pouvoirs coercitifs créés par la bourgeoisie, pour gouverner contre la bourgeoisie, se servent, en un mot, pour faire la révolution sociale, de l'instrument de règne forgé par la classe maltresse pour la rendre impossible. Or, avec un prolétariat puissamment organisé, on peut admettre^ qu'il s'agirait bien moins d'utiliser à d'autres fins l'État bourgeois, que de substituer à lui l'État nouveau qui

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est, dès à présent, en formation dans le? ™»«*«* fédérations syndicales, coopératives et p< de la classe ouvrière.

Cela ne veut pas dire, assurément, que devrait être conservé, fût-ce à titre provis l'ancienne machine étatique. Mais, à franc nous avons peine à admettre que cet ins de domination et d'oppression puisse, sai des modifications essentielles, être employé un moyen de libération et d'affranchis Engels l'admet d'ailleurs dans une certaine quand il écrit (Voir l'introduction citée ph qu'à l'exemple de la Commune, le prolétari tier de ce fléau, devrait, en attendant son a complète, « en atténuer, autant que poss plus fâcheux effets *.

c) Abolition de l'Etat.

Qu'est-ce à dire ?

Si l'on prend certaines expressions à la :

semble qu'en parlant de l'abolition de l'I marxistes prévoient le passage, par une u plus ou moins brusque, de la dictature rienne à l'anarchie, à l'absence de gouver

Mais regardons-y de plus près.

Ainsi que nous l'avons dit, l'État, chez Engels, ce n'est pas l'État, au sens large organe de gestion, l'État, représentant des généraux de la société. C'est l'Étatr-pouvoii

76 LE SOCIALISME CONTRE l'ÉTAT

organe d'autorité, l'État, instrument de domination d'une classe sur une autre.

Dans La Guerre civile en France par exemple, Marx oppose la < libre fédération de tous les hommes » à l'État : c pouvoir national du capital sur le travail..., force publique organisée pour l'asservissement social..., engin de despotisme d'une classe ».

De même, dans YAnti-Dûhring, Engels nous dit que l'État, c'est « l'organisation de la classe exploiteuse à chaque époque en vue de maintenir ces conditions extérieures de production, en vue notamment de maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d'oppression exigées par le mode de production existant (esclavage, servage, travail salarié) » .

Une fois ces définitions admises, le syllogisme marxiste est logiquement inattaquable :

i° L'État est l'organe de la domination d'une classe sur une autre ;

2 Or, le socialisme poursuit la suppression des classes par la socialisation des moyens de production et d'échange •

3° Donc le socialisme tend, par le fait même, à abolir l'État.

Tout serait donc au mieux si le sens marxiste du mot « État » ne différait pas de son sens usuel. Mais comme ce n'est pas le cas, des malentendus peuvent naître et des confusions se faire entre l'abolition de l'État, tel que l'entendent les marxistes.

i/ ACTION PROLÉTARIENNE 77

11 importe donc de préciser et de dire une fois de plus que si, dans une société socialiste, l'État, organe d'autorité, voyait ses fonctions réduites au minimum, l'État, organe de gestion, contini être le représentant des intérêts généraux communauté.

Cette distinction nécessaire va prendre d'î toute son importance, maintenant que nous parler de la socialisation des moyens de prod

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