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CHAPITRE IV LE SOCIALISME ET LES RÉGIES

De l'ensemble de faits qui viennent d'être exposés, se dégage cette conclusion que l'État-patron n'est pas partout identique à lui-même et que, dès à présent, sous la pression des nécessités de la gestion industrielle, les régies nationales ou municipales tendent, de plus en plus, à se différencier de TÉtat-Gouvernement, de l'État, organe d'autorité.

Il y a de la marge, par exemple, entre le monopole purement fiscal des alcools qui existait en Russie avant la suppression de la vodka et l'organisation, largement autonome, des chemins de fer fédéraux en Suisse. Dans l'un comme dans l'autre cas, certes, nous avons affaire à PÉtat-capitaliste, employant et exploitant des salariés; mais en Suisse, nous l'avons vu, sa gestion s'inspire surtout de l'intérêt général ; en Russie, au contraire, le monopole n'avait d'autre but que de pousser aux besoins toujours croissants de la guerre et de la marine.

C'est ce que constatait, notamment, dans un discours prononcé au Conseil de l'Empire, en janvier

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19 14, le créateur même de cette institution, le comte Witte :

Le monopole, déclara-t-il, avait été primitivement introduit pour combattre l'alcoolisme : il s'agissait de donner au peuple une eau-de-vie pure et d'en régulariser la vente ; en même temps le Gouvernement instituait des comités antialcooliques régionaux qui devaient combattre l'ivrognerie par la propagande, la création de bibliothèques, d'écoles dominicales, de théâtres, etc. Maintenant le monopole sert à un (tout autre but, et son caractère primitif est faussé; c'est une pompe gigantesque, admirablement agencée, qui suce toutes leâ ressources du pays ; tous les efforts du Gouvernement ne tendent qu'à augmenter le débit de cette pompe, et le monopole de l'eau-de-vie fournit près de la moitié des ressources de notre budget. Depuis la guerre, les recettes* du monopole ont augmenté de 5oo millions de roubles et dépassent aujourd'hui 1 milliard de roubles. Dans ces conditions, les comités antialcooliques sont réduits à l'impuissance et toute lutte contre l'abus de l'alcool est devenue impossible, puisque, au point de vue fiscal, le Gouvernement ne peut que se féliciter de l'augmentation des recettes du monopole.

Il va sans dire que, dans ces conditions, l'exploitation par l'État est un mal sans compensation. Quiconque est socialiste, ou simplement démocrate, doit y être hostile. Peut-être, dans l'ancien Empire des Tsars, eussions-nous estimé que, somme toute, la régie des chemins de fer présentait plus d'avantages que d'inconvénients; mais, pour ce qui concerne les monopoles fiscaux, nous eussions été

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certainement d'accord avec Guesde pour admettre que de telles institutions, bien loin d'être avantageuses pour les travailleurs, étaient, à leur égard, un instrument redoutable d'exploitation et d'oppression. Dès lors, comme il le dit dans sa brochure sur les Services publics et le Socialisme, «plutôt que d'en poursuivre l'extension, il y a lieu d'attaquer celles qui existent et constituent autant d'obstacles dans la voie de l'organisation et de l'action prolétariennes ».

Mais Guesde, nous l'avons vu, va plus loin. Il généralise son opposition aux régies. Il la formule en termes absolus. Il déclare que, dans les cadres de la société actuelle, « les services publics ne présentent pour le parti ouvrier et son objectif que des dangers ». Il n'admet pour les socialistes qu'une seule attitude à l'égard des entreprises d'étatisation des entreprises monopolisées :

c La révolution d? abord, c'est-à-dire l'expropriation politique et économique de la classe capitaliste ; les services publics après, paçce que, après la fusion des classes en une seule — celle des producteurs — des services véritablement publics seront possibles. »

Ce n'est point là, d'ailleurs, une opinion isolée. A lire le manifeste communiste, il semble bien que Marx et Engels aient été également d'avis que l'étatisation de certaines industries n'était admissible qu'après la conquête prolétarienne du pouvoir.

De même, dans son petit livre sur la Révolution

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sociale> Kautsky, sans être aussi net que Guesde à cet égard, paraît, lui aussi, remettre au lendemain dé la révolution la nationalisation ou la communalisation des industries monopolisées.

Quand on parlait en Prusse du rachat des mines, il consacra plusieurs articles de* la Neue Zeit à combattre de telles propositions.

Néanmoins, ni chez lui ni chez Marx et Engels nous ne trouvons cette formule tranchante que nous avons relevée chez Guesde : « La révolution d'abord..., les services publics après. »

Si pareil schéma de Faction socialiste devait être pris à la lettre, il faudrait, aussi longtemps que le prolétariat ne sera pas maître du pouvoir, que ses mandataires dans les assemblées législatives se prononcent contre la régie directe, même dans les pays démocratiques où l'autonomie des services publics vis-à-vis de l'État-pouvoir n'est pas un vain mot. Et, de fait, si la pratique apporte certain tempérament à pareil rigorisme, il y a néanmoins une tendance incontestable, chez Guesde et ceux qui le suivent, à se motitrer hostiles à l'extension des régies, dans l'État actuel.

On se souvient, par exemple, que — contrairement à l'opinion de la majorité des parlementaires socialistes — ils ont énergiquement combattu la reprise de l'Ouest-État.

Nous nous trouvons donc en présence, non pas d'une controverse purement théorique, mais d'une divergence de vues qui se manifeste et qui peut se

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manifester à chaque instant, dans le domaine de Faction immédiate. Reprenons donc les arguments que Guesde faisait valoir jadis contre les « possibilistes » et recherchons ce qu'ils valent, quand on les invoque contre la politique d'extension des « services publics » sous leur forme actuelle.

Guesde soutenait, on s'en souvient :

i° Que la nationalisation des industries privées par FÉtat bourgeois n'est pas du socialisme, n'a rien à faire avec le socialisme;

2° Que loin de simplifier la tâche expropriatnce du prolétariat, en réalisant déjà une certaine somme de propriété publique, elle ne présente que des dangers pour les travailleurs, parce quC il fortifie V ennemi : la bourgeoisie, et qu'il affaiblit la classe ouvrière, dont il paralyse les mouvements.

Sur la première de ces affirmations, on sera d'accord. Celle même de toutes lès régies qui s'éloigne le plus du type des administrations de l'État-gendarme — la régie des chemins de fer fédéraux en Suisse — se rapproche beaucoup plus d'une grande société anonyme capitaliste que de l'organisation coopérative, de la production en régime socialiste.

Au point de vue de la répartition, elle reste fondée sur le salariat, sauf à la régie de payer à ses ouvriers des salaires un peu meilleurs que ceux de l'industrie privée.

Au point de vue de l'organisation du travail, elle ne diffère pas, ou guère, des entreprises capita-

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listes : les travailleurs ne participent pas à la gestion; ils n'ont pas voix au chapitre; ils ne sont pas représentés dans la Direction générale ou dans le Conseil d'administration ; et, si on leur accorde le droit de s'associer librement, leurs syndicats ne se trouvent pas, vis-à-vis des directeurs ou des administrateurs de la régie, dans une autre situation que les syndicats de l'industrie privée vis-à-vis des autres patrons.

Mais, dira-t-on, sans doute, au point dé* vue de là propriété tout au moins, la régie des chemins de fer est du collectivisme, puisque le réseau et le matériel appartiennent à la « nation ».

La vérité est qu'ils appartiennent à l'État et que cet État est, malgré ses formes démocratiques, un État de classe.

Or, ainsi que le fait observer Guesde, c les industries privées, en rentrant à l'État actuel, ne perdent pas leur caractère de propriété capitaliste, c'est-à-dire de propriété dont la classe ouvrière est exclue. De propriété de tel ou tel capitaliste, c'est-à-dire de propriété bénéficiant exclusivement à x ou y, elle devient propriété de la classe capitaliste tout entière, sans distinction de x, y ou r. Mais voilà tout! Quant à la collectivité prolétarienne, quant à la société des salariés, elle ne jouit pas davantage de l'outillage étatisé que de l'outillage individualisé » ( x ).

(i) Socialisme et Services publics, p. 3o.

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Nous ne pouvons pas ne pas noter, cependant, qu'ici encore des affirmations trop absolues risque* raient de devenir inexactes. Entre l'État-capitaliste, fondé sur la domination exclusivement d'une classe, et l'État prolétarien, poursuivant l'abolition des classes, il y a bien des intermédiaires.

On ne saurait, sans fermer les yeux à la réalité, se refuser à voir que, si le domaine fiscal de l'État prussien ou du ci-devant Empire tsariste est «Tune propriété dont la classe ouvrière est exclue », les régies des Postes, des Télégraphes, des Chemins de fer en Suisse et en France — de même que la plupart des régies municipales — ne peuvent être considérées purement et simplement comme une «propriété de la classe capitaliste tout entière ». Elles appartiennent assurément à un État de classe, mais dans cet État de classe, ou sur cet État de classe, le prolétariat a une influence qu'il ne possède point dans des pays plus arriérés.

Au surplus, ce sont là, avant tout, des questions de définition.

Il n'en est pas de même de cette autre question, d'une importance vitale au point de vue de la politique socialiste : la question de savoir si l'extension des régies est de nature à faciliter ou bien, au contraire, à rendre plus difficile la transformation de la propriété* capitaliste, étatique ou individuelle, en propriété sociale.

Selon que l'on adopte, en effet, l'une ou l'autre de ces opinions contradictoires, on devra favoriser

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