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ET LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION

Les corporations chiétiennes et libres. Les tisseurs Lyonnais. — II. Le Con^ei^vcifoire de Varme fine à Saint-

jtienne. — 111. L'esprit ancien et l'esprit nouveau dans le régime du travail. — IV. Portée sociale des sociétés coopératives de consommation,— V. Nécessitépourles conservateurs de ne pas s'en désintéresser. — VI, Le principe de lacoopération et le patronage. — VIL Union possible des syndicats awricoles et des sociétés de consommation.

Les catholiques oot usé largement de la loi du 21 mars I88i pour créer des associations inspirées par une pensée de rapprochement entre patrons et travailleurs.

On en pourra juger par l'exemple de la Corporalhm des tisseurs lyonnais. Elle a été fondée en décembre 1885, sous l'influence de quelques hommes aussi intelligents que dévoués et par l'initiative d'ouvriers tisseurs désireux d'échapper à la tyrannie des syndicats révolutionnaires, qui venaient de troubler si gravement dans cette ville les relations du capital et du travail. Elle compte actuellement 1200 chefs d'à-

teliers(l) ou compagnons. Voici les principaux articles, de ses statuts :

Art IV. Le but de l'association est : l'^ l'amélioration constante des intérêts matériels et moraux des membres de l'association ; 2» de fournir, à titre de location, et sur sa demande, à tout chef d'alelier faisant partie de l'association les ustensiles nécessaires à tout travail de tissage qui lur sera confié; 3« de rechercher tous les moyens pour procurer à ses adhérents la vie à bon marché ; 4» d'arrêter, par lesdits moyens précités dans les paragraphes 2 et 3 mseres ci-dessus, l'émigration des ouvriers tisseurs de la ville a la^ campagne ; 5° par son bureau de fournir soit aux fabricants, soit aux membres adhérents, aux uns les métiers, et aux autres la recherche facile du travail ; 6« de rétablir la vie de famille qui existait autrefois dans l'atelier, c'est-à-dire que Pouvrierou compagnon y soit attaché à demeure fixe comme nourriture et logement; 7^^ de former de bons apprentis qui, plus tard, deviennent des ouvriers suivant les désirs et vœux de la Corporation.

Aux. v.— La fondation de la Corporation étantbasee surla fraternité chrétienne, ses membres ne pourront se recruter que parmi les chefs d'ateliers et ouvriers exerçant la profession de tisseur, des professions similaires ou des professions connexes concourant à rétablissement de produits dutissa-e, ne faisant ou n'ayant fait aucun acte d'hostihte contre c^e qui toucherait à nos institutions religieuses et

morales. .

Art VI.— Elle s'interdit tout moyen violent, coercitit pour

la défense de ses droits, le relèvement des salaires qu'elle poursuivra d'abord et toujours par la voie de la conciliation et, s'il y a lieu, par les moyens légaux.

Art. vn. — Chaque année, une fête patronale, sous la forme religieuse, viendra grouper les membres de la Corporation qui voudront y prendre part.

(1) Les chefs d'atelier qu'on appelle, à Lyon, Canub, sont des ouvriers qui possèdent un ou plusieurs métiers a tisser et qui traitent à façon avec lo fabricant. Celui-ci fourmt la soie. Ils se font aider par d'autres ouvriers qui sont les compagnons.

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Art. XXI. — Tout chef d'afelier devra toujours, à mérite égal, occuper de préférence les ouvriers compagnons faisant partie de la corporation.

Art. XXII.— Tout chef d'atelier, à moins de cause majeure, devra s'interdire pour lui elles siens tout travail le dimanche et ne jamais l'autoriser.

Suivant une vieille pratique, qui a rendu les associations ouvrières lyonnaises bien plus solides que les syndicats parisiens, la Corporation des tisseurs s'est divisée en séries de vingt membres ayant chacune un bureau et réparties en sections locales.

Toutes les élections ont lieu au scrutin secret et à la majorité des suffrages, sans aucune clause qui perpétue forcément au bureau les mêmes hommes. Les membres nouveaux sont admis après enquête par le conseil d'administration. Un conseil de conciliation de six membres, appelés ji^rés, est institué au sein de la Corporation et préparera, espèro-t-on, de meilleurs choix pour les élections au conseil des Prudhommes.

Sans renoncer, on l'a vu par l'article 6, à travailler à une légitime élévation des salaires, la Corporation des tisseurs lyonnais cherche avant tout à mettre ses membres à même de produire dans de bonnes conditions et de vivre économiquement. Elle loue des métiers à ceux qui n'en ont pas et leur permet ainsi d'accepter des commandes. En 1886, elle a consacré à l'acquisition de ces métiers une somme de 4712 francs, dont elle a amorti le septième dans l'année même ; en 1887, elle a acquis de nouveaux métiers et a consacré encore une somme importante à l'amortissement de ce capital. Une émission d'obligations de 50 francs portant 4 pour 100 d'intérêt lui a procuré les fonds nécessaires. En même temps, une société coopérative

de consommation, la Fraternelle , qui exige de ses membres les mômes garanties chrétiennes, a été fondée avec un remarquable succès. Elle a établi dans les diversquartiers de la ville des comptoirs pourla vente des épiceries, du vin, du charbon.

Une Corporation des employés de la soJerie lyonnaise et une Union chrétienne des fabricants de soierie ont été créées sur les mêmes bases. Cette dernière se donne pour mission « d'étudier au point de vue chrétien les questions industrielles, économiques et sociales, intéressant lafabri([ue lyonnaise de lasoierie^, puis de présenter les résolutions adoptées et de s'efîbrcer de les faire prévaloir dans les chambres syndicales, les chambres de commerce et tous les autres corps ayant qualité pour connaître de ces questions )).

Ces trois syndicats ont formé, conformément à la loi, une Union corporatrice de la fabrique [lyonnaise. Ils se réunissent pour la célébration des fêtes religieuses et pour l'établissement d'institutions communestelles que la société de consommation.

Ce groupement de trois associations répond particulièrement à l'organisation industrielle appelée la fabrique collective, où les ouvriers travaillent chez eux à façon pour des fabricants assez nombreux euxmêmes. Mais l'esprit qui a dicté leurs statuts peut être proposé partout comme la meilleure inspiration à suivre.

C'est également parmi des ouvriers travaillant chez eux à façon et fournissant même la matière première qu'a été cvééela. Corporation chrétienne des armuriers de

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Saint- Etienne. Son nom seul indique son but à la fois moral et matériel. Gommelacorporation lyonnaise, elle cherche à améliorer les conditions matérielles de la vie pour les associés au moyen de traités passés avec des boulangers et autres fournisseurs, qui leur assurent des réductions de prix. Mais ce qui caractérise celte association, c'est un etîbrt très remarquable pour développer la capacité professionnelle de ses membres et eu même temps pour maintenir à la fabrique de la ville son antique renom.

Le désir de produire beaucoup et à bon marché a dominé généralement les fabricants de Saint-Étienne depuis un certain nombre d'années et les a portés à la fois à abandonner l'arme fine et à réduire les prix de façon. Les meilleurs ouvriers, — parmi eux il y a de vrais artistes qui comptent une longue suite de générations illustrées par un renom local, — ont peu à peu vu leur condition pécuniaire s'abaisser déplorablement et môme le travail leur manquer : car ils se décident avec peine à accepter un ouvrage commun qui leur gdle la main. Deux hommes de cœur, qui avaient pris une part active à la fondation de la corporation, M. Chalet, un fabricant, et M. Gourbon, ont eu la pensée de créer dans son sein une institution qui relevât la fabrication du fusil de prix , encourageât les ouvriers d'élite et assurât leur recrutement fort menacé pour l'avenir.

Le Conservatoire de l'arme fine est un atelier modèle, où sont employés à fabri(iuer des armes de premier choix des ouvriers appartenant à la Corporation et choisis au concours. Un fabricant expérimenté dirige l'atelier. Chaque spécialité est représentée au moins par un ouvrier artiste, qui ne fait qu'une partie

de l'arme : chaque pièce doit être acceptée par les ouvriers réunis et cette acceptation est constatée par une petite marque portant le mot conservatoire. La moindre imperfection dans le travail fait refuser la marque. Les fusils fabriqués dans le conservatoire subissent des épreuves multipliées au point de vue de la solidité et de la justesse du tir. Lorsqu'ils sont terminés, ils reçoivent une marque portant ces mots Corporation chrétienne des armuriers Stéphanais, conservatoire de Varme fixe. La marque n" 1 s'applique aux fusils de grand prix, qui non seulement ont subi toutes les épreuves, mais dont encore toutes les pièces ont obtenu séparément la petite marque. La marque n° 2 est appliquée aux armes auxquelles quelques imperfections de détail ont fait refuser la marque n° 1, car cette perfection absolue ne peut pas être atteinte toujours du premier coup; elle témoigne encore d'une haute valeur. Les armes avec la marque n" 2 sont vendues à un prix inférieur naturellement (1).

Chaque ouvrier du Conservatoire est obligé d'avoir constamment un apprenti travaillant avec lui. Il est choisi au concours encore dans les familles qui font partie de la Corporation.

Le Conservatoire de larme fine ne peut employer qu'un petit nombre d'ouvriers. Il doit agir sur la fabrique de Saint-Étienne tout entière par l'apprentissage et par l'émulation. Il offre dès à présent aux fabricants

(1) Quoique se rattachant par un lien étroit à la Corporation, le Conservatoire en est financièrement indépendant. Il a été constitué sous la forme d'une société en commandite par actions, dont le gérant estle directeur technique du Conservatoire. Une part éventuelle des bénéfices est attribuée aux ouvriers du Conservatoire, une autre devra être consacrée à des fondations en faveur des membres do la Corporation.

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delà ville, à la condition qu'ils emploient des membres de la corporation, de vérifier et éprouver leurs armes et de les marquer d'une marque portant le n° 4, qui porte simplement ces mots : Corporation chrétienne des armuriers Stéphana'is, sans ceux-ci : Conservatoire de l'arme fine, résery es aux produits du conservatoire.

Plusieurs fabricants ont accepté avec empressement cette combinaison qui offre au public une garantie précieuse. Grâce à des marques graduées émanant d'une institution qui a en vue non pas l'intérêt de tel ou tel fabricant, mais le renom général de la fabrique locale, les acheteurs sauront facilement à quoi s'en tenir sur le mérite réel de l'arme qu'ils acquièrent.

Saint-Étienne a pour lui la supériorité de la matière première, les traditions du travail admirablement fini et un mérite artistique où l'on retrouve tout le génie français des siècles passés. On a pu en juger par le magnifique spécimen offert à M. le Comte de Paris. A cette occasion, l'auguste exilé a trouvé dans son cœur de magnifiques paroles pour rappeler l'antique alliance de la Royauté capétienne et des classes laborieuses. Dans cette démarche, comme dans la création du Conservatoire de l'arme fine, il y a une indication significative sur la nécessité d'intéresser l'ouvrier à la qualité loyale et au mérite artistique du produit. Son sort matériel en dépend; c'est bien le moins qu'il y intervienne par son expérience traditionnelle et éminemment pratique! La question de l'apprentissage, qui est capitale dans les industries d'art, y est étroitement liée.

Les corporations d'autrefois résolvaient très bien ce prol)lème délicat. Dans le régime industriel actuel, où le rôle du fabricant est devenu prépondérant par suite de l'importance des opérations commerciales, l'ouvrier

a «té trop souvent désintéressé du mérite du produit doût il est le principal créateur. De là le découragement, et au découragement succède trop souvent l'antagonisme social. Dans certaines industries, l'initiative des patrons a réagi heureusement contre ces difficultés inhérentes aux conditions modernes de la production (1). A Saint-Étienne l'initiative est partie des ouvriers.

La création de marques collectives de fabrique, de marques municipales, est partout à l'ordre du jour dans le monde industriel. Au fond, c'est la question de l'intérêt collectif, de l'intérêt professionnel qui existe à côté de l'intérêt individuel. A Lyon, le syndicat ouvrier V Union des tisseurs et similaires réclame l'établissement d'une marque municipale de fabrique obligatoire, commeun moyen de détruirel'industriedes campagnes. La passion socialiste reprend ainsi pour son compte précisément ce qu'il y avait de mauvais dans le régime corporatif d'autrefois. Les municipalités ne peuvent ijitervenir en pareille m.atière qu'à titre facultatif, et'il faut bien se garder, sous prétexte de marque locale, de revenir à la réglementation des procédés de fabrication qui a été désastreuse pourtantd'industries (2). Des

(1) Ainsi, à Nevers, l'industrie de la faïence, qui était tombée dans une décadence absolue sous le régime des petits ateliers, 0 été relevée, à la fois au point de vue artistique et du chiffre de la production, par un manufacturier qui a introduit les machines et a concentré la fabrication dansune usine unique. V. la Monographie du faïencier de Nevers aux dates de 1864 et 1885, par M. de [Toytot, dans les Ouvriers des Deux Mondes, tome VI.

(2) Si les municipalités ne peuvent pas obliger des fabricants à accepter une marque, elles ont le droit d'empêcher les fabricants étrangers ou ceux des localités voisines d'usurper la marque collective qu'elles ont établie, ou môme seulement leurs armes ou leur nom. Gela constitue, en effet, une pro-

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initiatives comme celle du Conservatoire de Carme fine montrent la voie à suivre, et il faut espérer que les fabricants de Saint-Etienne comprendront le parti qu'ils en peuvent tirer.

Les associations professionnelles catholiques, ou corporations, ainsi qu'elles aiment à s'appeler, se sont surtout multipliées gi'âceà Taclive propagande de VŒuvre des Cercles ouvriers. Fondée sur les ruines de la Commune, en 1871, par M. Albert de Mun, avec quelques hommes admirablement dévoués, au premier rang desquels était son frère, le comte Robert de Mun, si grand lui aussi par le caractère^ cette œuvre a suscité dans tout le pays un ensemble de bonnes volontés, qui honorera singulièrement devant l'histoire la société française de la fin de ce siècle. A Angers, à Nantes, à Toulouse, à Gaen, à Paris même, et dans bien d'autres villes, elle a créé des corporations de métier sous la forme de syndicats mixtes, c'est-à-dire réunissant à la fois des patrons et des ouvriers. La base sur laquelle ces corporations sont assises est toujours une confrérie qui prépare leur fondation et reste leur vrai lien. Des sociétés de secours mutuels, des caisses de retraite, des sociétés de consommation y ajoutent un intérêt matériel. Les sentiments d'apostolat chrétien, que la chaleureuse éloquence de M. de Mun a développés chez les ouvriers d'élite groupés dans ces cer-

priété commune pour tous leurs citoyens. Nous nous bornons à poser ici le principe; car la concurrence industrielle devenant de plus en plus serrée, la question est appelée à prendre une grande importance pratique. Quant aux applications de détail elles soulèvent beaucoup do difficultés.

des et ces corporations naissantes, en font une espérance précieuse pour la solution du grand problème d'où dépend l'avenir de la Société :1e retour des masses populaires à la religion qui a affranchi leurs aïeux et ennobli le travail pendant ]ei âges chrétiens.

A Lille, qui est un foyer autonome très actif pour toutes les œuvres catholiques dans la région du Nord, une association de patrons chrétiens, recrutée parmi les plus grands industriels et présidée par un prêtre d'une haute portée d'esprit, propage dans les usines les pratiques les plus propres à assurer le bien-être moral et m.atériel des ouvriers. Son influence ne se borne pas à ses membres et, grâce à elle, de proche en proche, bien des abus locaux disparaissent.

Dans la ville même de Lille, trois corporations chrétiennes, formées de patrons et d'ouvriers, existent sous la forme de syndicats : celle de Saint-Nicolas pour la filature, celle de Saint-Éloi pour la métallurgie, celle de Saint-Crépin pour la cordonnerie. Cette dernière, qui s'adresse à des artisans et non à des ouvriers d'usine, est particulièrement vivante. Outre ses fêtes religieuses, elle a une caisse d'assistance, un bureau de placement, un bureau de renseignements et d'affaires confié à un ancien magistrat. Les industriels éminents qui dirigent ce mouvement ont tenu à rester toujours sur un terrain essentiellement pratique, et à se dégager de toutes les théories préconisant la réglementation de l'État et les régimes de contrainte. Les déclarations qu'ils ont faites aux Asseniblé'^s générales des catholiques du Nord, et où l'on reconnaît finfluence du grand enseignement de M. Charles Périn, constituent, dans leur ensemble, le programme le plus précis de l'action des catholiques sur le terrain économique.

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