CORPORATIONS CHRÉTIENNES
Unir le soin des intérêts matériels de l'ouvrier à la protection de ses intérêts religieux, voilà ce qu'ont à réaliser les nouvelles corporations.
La pratique de la religion, qui répond avant tout au but final de la vie, est cependant utile ici-bas à la satisfaction de tous les besoins légitimes de l'homme. Il faut donc que l'ouvrier trouve dans les associations qu'on le convie à fonder les moyens de gagner plus facilement sa vie, d'exercer avec plus d'honneur et de profit son métier. Le groupement par professions est le mode d'union le mieux approprié aux habitudes morales et aux besoins matériels de l'ouvrier. Le cercle des relations de famille est bien resserré^, hélas! pour le travailleur manuel. Ceux qui exercent le même métier doivent être pour lui une seconde famille, et c'est pourquoi les corporations ouvrières se sont fondées spontanément dans tous les pays et sous tous les régimes économiques. Méconnaître cette attraction réciproque, c'est violer une loi de nature. Lorsque la législation révolutionnaire eut détruit les anciennes unions professionnelles, les ouvriers en créèrent d'autres comme au hasard, et dans cette période de transition leur niveau intellectuel et moral a trop souvent baissé.
La religion doit être la base de ces nouvelles unions de métier. Des institutions simplement philanthropiques ou exclusivement économiques peuvent en soi être bonnes; elles ont pu être utiles dans d'autres temps; elles le sont peut-être dans d'autres milieux; mais actuellement, en France, au fort de la lutte déclarée au Christianisme par la Révolution et par le Socialisme, son héritier, toutes les questions sont engagées à la fois. Une association, qui n'a pas une base
solidement religieuse et n'est pas dirigée, au point de vue moral, par un prêtre, est destinée tôt ou tard à tomber sous l'action de la Maçonnerie ou des meneurs socialistes.
Pour que les nouveaux groupements professionnels soient utiles réellement aux ouvriers, ils doivent donc avoir une confrérie pour premier fondement. La pratique traditionnelle de l'Église est en ce sens. C'est par des confréries que les corporations ont commencé, au onzième siècle, et peut-être avant. Quand le clergé séculier et les anciens ordres monastiques fléchirent dans l'accomplissement de leur mission, les Dominicains et surtout les Franciscains exercèrent leur apostolat auprès des masses populaires par les confréries. Ils furent les vrais inspirateurs des corporations que l'on voit s'épanouir dans les grandes communes du treizième et du quatorzième siècle. La confrérie professionnelle est également le moyen de maintenir un véritable intérêt commun entre le patron et l'ouvrier, aujourd'hui que la différenciation de leur condition sociale a tellement changé le milieu dans lequel les corps de métier du moyen âge s'étaient fondés. Au treizième siècle, le maître des corporations était toujours un ancien ouvrier. Au seizième siècle il n'en était plus ainsi et déjà les corporations perdaient pour l'ouvrier une grande partiedeleursavantages. La continuation des confréries a fait cependant que, dans les pays catholiques, cette institution est restée bienfaisante pour lui. Au contraire, en Angleterre et dans l'Allemagne du Nord, où le Protestantisme les a\ait détruites, la corporation devint un instrument de discipline, pour ne pas dire d'oppression, à son encontre; aussi il se réfugia dans les compagnonnages.
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Si rélémeiit religieux des corporations doit toujours être le même, le mode de protection des intérêts miitériels des travailleurs doit varier selon l'état général de la société et la différence des types d'industries.
Autant il est utile de former des corporations chrétiennes de travailleurs se groupant librement, se choisissant eux-mêmes et tenant loin d'eux ceux qui sont étrangers à leurs principes religieux, autant il serait dangereux de pousser au régime corporatif, à Vorganisalion corporative du travail 7iational, que les socialistes d'État veulent élèvera la place delà constitution actuelle des industries. En effet, ou ces expressions sont des mots vagues ne répondant à aucune réalité précise, ou bien elles signifient, — et c'est ainsi que les Allemands les entendent, — l'établissement par rÉtat d'un cadre général des industries, où chaque atelier, chaque usine, serait obligé d'entrer (I, §§ 7, 8, 11,14, et YIl, § 5). On ne pourrait plus travailler qu'en se conformant aux statuts de la corporation ainsi qu'aux règlements de la production et des prix qu'elle édicterait, sous la haute approbation de l'autorité administrative. Dieu nous garde de voir l'État moderne ajouter cette politique sociale à ses trop nombreux empiétements sur les droits de l'individu et delà famille. La corporation industrielle, ressuscitée par la législation, serait un corps sans âme, qui étoufferait en leur germe toutes les manifestations de l'esprit chrétien, tous les groupements spontanés des forces catholiques. Conservons précieusement la liberté du travail, qui est le corollaire de la liberté et de l'égalité civile, et gràceà laquelle la vie économique est, — sauf les faits positivement contraires à la loi morale, — soustraite à l'ingérence arbitraire des agents de l'État. Dans cet
ordre de choses, les Gouvernements les mieux intentionnés sont, pai* la m iladresse de leurs agents et par l'entraînement de la réglementation, presqu'aussi dangereux que les pires despotes : Texpérience de Tancien régime l'a trop prouvé. D'ailleurs, dans les conditions économiques modernes, chaque chef d'industrie a généralement plus d'avantage à a voir la pleine liberté de ses mouvements qu'à travailler de concert avec ses conhères. L'exemple de quelques syndicats récents pour limiter la production le prouve.
Dans la grande industrie l'écart social est tel entre le patron et l'ouvrier que presque rien des anciennes pratiques des corporations n'est applicable à une situation si diHérente. D'autres formes d'union entre le patron chrétien et ses ouvriers sont à créer et déjà elles sont en voie de réalisation (I, § 18).
Quant aux métiers proprement dits, la différence est bien grande aussi entre le passé et le présent.
Il faut se souvenir des causes qui produisirent la naissance spontanée des corporations auxxu^ et xin* siècle. Une idée générale de patrimonialité , qui a disparu aujourd'hui, régnait dans la société du moyen âge. On considérait un métier comme un fief ou un héritage. Les corporations étaient des membres de la commune; et la commune, qui était alors non pas un État au petit pied, mais bien une extension de la famille, assurait aide et protection à chacun de ses membres contre les étrangers; elle les garantissait aussi contre ceux de leurs concitoyens qui auraient empiété sur les droits acquis, formant le patrimoine d'un individu ou d'une corporation.
Puis, pendant toute cette période, dont la caractéristique est l'isolement des'groupes sociaux, le pre-
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raier. besoin était d'assurer la conservation du métier Pour atteindre ce but, la commune forçait les artisans de même profession de son territoire à former un corps, auquel elle garantissait un monopole patrimonial; car alors, pour conserver et défendre un métier, on ne voyait rien de mieux que d'empêcher d'autres personnes de l'exercer.
Les conséquences fâcheuses du monopole et de la réglementation, lorsque les causes qui les avaient rendus utiles eurent disparu, sont connues. Si elles ne peuvent faire oublier les services considérables rendus aux arts au moyen âge par ces institutions, on n'en doit pas moins constater, comme un fait général, comme un fait humain, la tendance de toute corporation, dès qu'elle est constituée, à se fermer et à réclamer le monopole. Ce fait est indépendant du côté religieux de la corporation, de la confrérie qui en reliait jadis les membres pour des œuvres de prière et d'assistance. Aujourd'hui, dans l'inévitable mouvement de concurrence nationale et même internationale, il faut lutter et s'efforcer, de jour|en jour, de produire à meilleur compte. On doit par conséquent chercher non plus à exclure autrui du champ du travail, par des prétextes plus ou moins spécieux, mais arriver par l'association volontaire de producteurs qui se sont choisis librement, et ont confiance les uns dans les autres, à diminuer les frais de production, à éliminer les intermédiaires onéreux, à rendre la vie moins chère, à profiter de toutes les combinaisons de l'assurance pour se garantir contre les risques de la maladie et de la vieillesse, à moraliser les travailleurs, toutes choses étroitement liées.
Le développement des services économiques auxiliaires, qui, dans les corporations d'autrefois, était gêné-
ralement à l'arrière-plaii, et venait bien après la réglementation de la production et la défense de leur monopole légal, doit être aujourd'hui le grand objectif matériel des nouvelles corporations chrétiennes et libres.
Dans tous les pays et dans toutes les fractions de l'opinion, un mouvement très accentué se produit actuellement en faveur des sociétés coopératives de consommation. Tandis que les sociétés de production ont presque partout échoué (1), celles de consomma-
(1) Los échecs des sociétés de production doivent être attribués : 4° aux causes générales qui font échouer les entreprises ordinaires : le fait que l'entrepreneur est une collectivité d'individus ne saurait diminuer les chances défavorables de l'industrie, au contraire ; 2° au défaut d'entente des associés et à leur inexpérience des affaires.
Le manque de capital est la moindre des causes de leur échec. Toutes les fois qu'on a cru assurer le succès des sociétés ouvrières de production en leur fournissant le capital à titre plus ou moins gratuit, on n'a fait que précipiter leur ruine. L'expérience a montré que les subventions pécuniaires étaient toujours fatales aux sociétés coopératives ; car elles étouffent chez leurs membres le vigoureux effort personnel et la stricto économie d'où dépend avant tout leur réussite. En 1848, l'Assemblée nationale mit 2.900.000 francs à la disposition de cinquante-six associations ouvrières: huit d'entre elles seulement étaient encore debout dix ans après ! Une nouvelle expérience a été non moins concluante. 11 y a neuf ans, un économiste, M. Benjamin Rampai, légua à laville de Paris une somme de l.oOO.OOOfr. pour être prêtés à des sociétés coopératives. 400.000 francs furent inisen 1888 à la disposition de quarante-sept sociétés soigneusement choisies, dontune de crédit, quarante-quatre de production, deux de consommation. Un rapport de M. Reygcal, au conseil municipal, en 1880, un second de M. Ilattat, en 1888, nous ont édifié sur le succès de ces opérations. La société de crédit îi déposé son Lilan. Sur les quarante-quatre sociétés de production, (juatorzo seules sont en état de rembourser leurs
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tioii ont toujours réussi, quand elles ont été raisonnablement et honnêtement administrées (1). Lem* objet, avons-nous besoin de le rappeler, est de grouper des consommateurs et de leur faire réaliser par leur association les bénéfices généralement excessifs que prélèvent sur eux des intermédiaires et des détaillants trop multipliés. Elles ont pour règle de vendre exclusivement au comptant et suppriment ainsi l'abus du crédit, cette plaie des populations ouvrières. Les plus sages vendent d'abord aux prix usités dans la localité^ et, à la fin de l'année ou du semestre, répartissent les bénéfices réalisés entre les associés, au prorata de leurs achats. La première société de consommation fut fondéeen Angleterre en 1844 par vingt-huit pauvres tisseprêts. Les trente autres sont en faillite et la plupart n'ont aucun dividende à distribuer à leurs créanciers. Quant aux deux sociétés de consommation, elles sont en voie de prospérité comme presque toutes les sociétés du même genre.
Une cinquantaine do sociétés de production se maintiennent ù Paris avec une moyenne de réussites assez semblable à celle des entreprises ordinaires. Ce sont naturellement des industries dans lesquelles l'outillage est proportionnellement peu important eu égard à la main-d'œuvre. Elles réussissent plus facilement dans les temps de dépression industrielle, quand les matières premières sont à bas prix et que les fournisseurs sont plus disposés à leur faire des avances. Surtout il faut que les associés soient des hommes d'une valeur morale éprouvée et sachent s'imposer entre eux une rigoureuse discipline. La réunion de ces circonstances, toujours exceptionnelles, a assuré la réussite d'un certain nombre de ces sociétés et a permis aux 'ouvriers d'élite, qui les avaient fondées, de devenir à la fin de leur vie de petits rentiers. C'est assez pour assurer à ces associations toute la sympathie des pouvoirs pubhcs et des gens de bien, mais non pour en attendre un renouvellement de l'organisation économique et l'abolition du salariat. Enlretenir des illusions là-dessus chez les ouvriers ost une vraie dérision.
(1) Vo]/. l'excellent ouvrage' de M. P. Hubert-Valleroux, les Associations coopcrath es en France et à l'étranger, 1881'.
rands de Roclidale. Au dix-neuvième congrès des coopérateurs anglais, qui s'est réuni à Garlisle au mois de juin 1887, 1409 sociétés s'étaient fait représenter; elles comprenaient 911.797 membres, soit une augmentation de 90.000 sur le chiffre de l'année précédente : elles avaient fait pour 812 millions de vente et 78.460.000 francs de bénéfices, sur lesquels 54 millions étaient placés. L'économie réalisée par les familles des coopérateurs est en moyenne de 10 pour 100 comparativement aux prix du commerce. Des résultats semblables ont été acquis par les sociétés coopératives qui existent dans toutes les villes de Suisse. A Stockolm, les associations populaires, connues sous le nom de Rings (anneaux) , comprennent 24.600 ouvriers et ont abaissé considérablement le coût de la vie.
En France, la boulangerie coopérative d'Angoulême, qui date de 1867, livre le kilogramme de pain à 8 et 12 centimes au-dessous du prix des boulangers; le même écartestréalisé parcelles duGreuzot,de Roubaix, de Trith-Saint-Léger. Les plus grands bénéfices sont obtenus sur les combustibles, les épiceries, le vin, et il s'y ajoute pour les sociétaires une garantie très appréciée contre les falsifications. Le même système a été appliqué aussi avec succès à l'achat des vêtements et des produits pharmaceutiques.
Les sociétés coopératives de consommation sont, en somme, la seule expérimentation sociale qui ait pleinement réussi dans ce siècle. Que les cabaretiers et les agitateurs révolutionnaires soient leurs adversaires, on le conçoit; mais il est étonnant que des préjugés se produisent parfois encore à leur encontre dans des milieux conservateurs. « Si les sociétés de
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consommation remplaçaient, dit-on, le commerce de détail d'une façon générale et arrivaient à faire baisser de 20 pour 100 le coût de la vie, les salaires baisseraient d'autant^ parce qu'ils tendent toujours à se fixer à ce qui est nécessaire pour faire vivre le travailleur. » Voilà un syllogisme selon les règles, tel qu'en construisaient les Physiocrates, ces i(ieo/o^wc5 dont le jargon ennuyeux avait fait prendre à Napoléon le contrepied de l'économie politique. Ce n'en est pas moins un sophisme.
Il n'est pas vrai que les salaires se réduisent toujours à ce qui est nécessaire pour empêcher l'ouvrier de mourir de faim, ainsi que l'a prétendu Ferdinand Lasalle. La fameuse loi rrairain des salaires est démentie par le fait des nombreux artisans et ouvriers agricoles, qui, lorsqu'ils sont économes, gagnent assez pour acheter de la terre ou des valeurs mobilières. C'est la prospérité de chaque industrie ou sa détresse, la rareté ou l'encombrement des ouvriers dans un métier, qui font hausser ou baisser les salaires, et encore ce résultat ne se produit qu'à la longue; car les salaires, une fois fixés à un certain taux, s'y maintiennent pendant longtemps. D'ailleurs les sociétés de consommation ne sont pas destinées à comprendre tous les consommateurs, ni même tous ceux appartenant aux classes ouvrières. Leur véritable but est de grouper soit les ouvriers d'une usine, soit des personnes économes capables de résister aux entraînements du crédit; en un mot. elles s'adressent à la couche supérieure des classes ouvrières ainsi qu'aux petits fonctionnaires et employés (I, § 19).
Les corporations du moyen âge n'avaient pas pour résultat, comme le répètent ceux qui ne connaissent
pas cette époque, de supprimer le paupérisme ; jamais le vagabondage iie fut plus développé; mais elles créaient, au sein des masses ouvrières, une classe moyenne qui servait d'intermédiaire et d'échelon à ceux qui étaient dignes de s'élever dans la hiérarchie sociale. C'est aujourd'hui aux sociétés coopératives et aux autres institutions de prévoyance qu'il faut demander d'opérer ce classement social, essentiellement mobile, tel qu'il convient à une démocratie (1) (I, § 20, et III, § 5).
Les sociétés coopératives les mieux dirigées
(1) Les chefs socialistes redoutent par-dessus tout le développement dans notre pays des œuvres de bien et de paix sociale telles que les BïuJd'mg societies, qui, en Angleterre, acheminent près de 600.000 ouvriers ou employés à la propriété. Nous en avons pour preuve cette objurgation du citoyen Alemane, conseiller municipal de Paris, dans le Prolétaire du 18 juin 1887, à un groupe d'ouvriers qui cherchaient les moyens de devenir propriétaires de leur habitation :
« Rien de moins pratique et de plus anti-socialiste ne se pourrait commettre que la tentative d'augmenter le nombre déjà trop grand des propriétaires à l'aide d'une majoration du prix de location, cette majoration devant servir à l'amortissement de l'avance faite par les communes et amener, par suite, le dépouillement d'une partie de la collectivité.
« Ce que conseillers socialistes et membres du parti doivent réclamer, c'est simplement la construction, — autant que faire se peut sur des terrains appartenant à la commune, — de maisons municipales dans les conditions voulues par l'hygiène et le progrès scientifique, afin qu'au plus tôt s'organise partout le service public de l'habitat. Les locaux devront être, loués au prix de revient. Ainsi, plus de propriétaires nouveaux; mais au contraire l'extinction la plus rapide possible de ceux existant par le retour à la commune, au département et à l'Etat, du sol, du sous-sol, des immeubles et de tout ce qui constitue le capital social. Voilà la voie à suivre, car c'est la seule qui doit nous amener à l'émancipation finale. »
Tous locataires, personne propriétaire : c'est la réédition du fameux mot : L ouvrier qui épargne est un traître!
ohei'chent à faciliter à leurs membres, sans jamais la leur imposer, l'épargne effective du boni, qui, à la lin de chaque exercice, est mis à leur disposition. De nombreuses observations nous font évaluer de 50 à 60 centimes par jour l'économie qu'une famille ouvrière, à Paris, placée dans des conditions moyennes, peut réaliser grâce à une société de consommation fonctionnant bien. Cela fait de 180 à 220 francs qui peuvent être consacrés à l'épargne. On voit l'utilité qu'il y a à répartir les bénéfices acquis seulement tous les six mois ou en fin d'année, au lieu de vendre immédiatement à des prix inférieurs à ceux du commerce. Une caisse d'épargne se greffe tout naturellement sur la société de consommation. Quelques sociétés même servent d'intermédiaire pour la constitution de retraites au profit de ceux des associés qui veulent y employer les bénéfices réalisés sur leur taux habituel de dépense. La société de consommation sert alors de base à la constitution du patrimoine pour la famille ouvrière. La société lyonnaise, la Ruche, qui date de 1866, a pu constituer à ses premiers sociétaires des pensions de retraite de 135 francs et au-dessus. Nous citerons tout à l'heure un autre exemple très remarquable.
La classe des petits commerçants n'est pas menacée de disparaître par le développement des sociétés coopératives, fût-il jamais aussi grand qu'on peut le souhaiter. D'ailleurs, réduirait-il le nombre des cabaretiers, des épiciers, des courtiers, ce serait un grand bien; car les professions où il n'y a pas de production directe, et surtout pas de travail manuel, s'accroissent d'une manière excessive.
Les sociétés coopératives anglaises sont arrivées
par leur fédération à se suffire à elles-mêmes ; elles ont organisé des sociétés d'achats en gros, ivholesale societies^ l'une pour l'Angleterre, l'autre pour l'Ecosse, qui achètent les principales denrées pour leur compte dans les lieux de production et les font bénéficier des profits réalisés par le grand commerce. Elles commencent môme à employer leurs fonds disponibles à commanditer des ateliers coopératifs deproc^uction, notamment des minoteries, des fabriques de chaussures, qui créeront à leur tour une classe de travailleurs propriétaires indépendants.
Sur le continent, nous sommes encore loin do ces vastes visées. Beaucoup de sociétés de consommation, au lieu d'exploiter elles-mêmes un magasin, passent des traités avec des commerçants de la localité, qui font un rabais fixe à ses membres et acceptent le contrôle de la société sur les denrées vendues,, moyennant l'assurance du paiement au comptant et la garantie d'une clientèle fixe. Cette combinaison, est toute à l'avantage des commerçants honnêtes, qui souffrent autant que les ouvriers de l'abus du crédit et trouvent dans ces traités l'avantage de pouvoir régler au comptant leurs propres factures. Le rouage du commerce de détail n'est pas supprimé ; il est seulement régularisé et moralisé. Le choix entre ces divers procédés dépend des circonstances locales, dont il faut tenir toujours grand compte. \
Les ouvriers des agglomérations manufacturières ont d'autant plus besoin de recourir aux sociétés de consommation, que, de longtemps, la situation indus-
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trielle ne permettra pas aux salaires de reprendre le mouvement ascendant sur la continuité duquel on avait imprudemment compté. A tous les degrés de l'ordre social, il faut recourir à l'économie^ supprimer les rouages inutiles et les gaspillages de forces. C'est la condition essentielle du réajustement des rapports économiques. Le peuple l'a compris d'instinct et l'on est étonné de la multitude de petites sociétés de consommation qui se so)ït fondées obscurément dans toutes nos villes de province. Au congrès de Lyon, en 1886, on en a recensé jusqu'à six cents. Leur isolement, les éléments exclusivement populaires dont elles sont composées, font que la plupart donnent des résultats médiocres; n'importe, ils sont appréciés par les ouvriers. Beaucoup de ces sociétés sont fondées, il ne faut pas se le dissimuler, par des personnes animées d'antagonisme social. Plusieurs congrès socialistes les ont recommandées comme moyen de groupement. En Belgique, presque toutes ont eu jusqu'ici ce caractère. La plus connue, la boulangerie du Vooridt, àGand, sert de centre de ralliement au parti socialiste et emploie la plus grande partie de ses bénéfices, d'ailleurs considérables, à la propagande révolutionnaire. Les catholiques belges, qui avaient trop négligé ces utiles institutions, sont en train de regagner le terrain perdu (1).
En France, nous ne saurions trop exhorter nos amis à entrer dans cette voie. Il y faut du dévoue-
(1) V. La monographie des Institutions économiques fondées par Vabbé Henri van den Dreissch à Iseghem et à E^ghem, par M. Faligan (Paris, in-8, bureaux du Crédit mutuel et populaire), elle remarquable rapport de M. Charles Lagasse à la Commission royale du travail sur les Sociétés coopératives. Une édition in-12 a été publiée en 1888, à Paris, chez Guillaumin.
ment; de l'initiative personnelle; mais au moins sur ce terrain la somme énorme de bonnes volontés^ qui se gaspillent trop souvent inutilement, donnera des résultats immédiats. C'est le meilleur moyen d'attacher aux corpo7YUlons chrétiennes une utilité matérielle évidente pour leurs membres.
Les œuvres coopératives, a dit M. Charles Périn au Congrès des œuvres ouvrières à Caen, en 1886, font pénétrer dans tous les rangs l'iiabitude de l'action concertée, de la fixité des relations, de la mutuelle confiance ; et par là elles préparent les rapports plus intimes et plus solides de l'association proprement dite. Aussi oserons-nous aftirmer qu'entre les différentes voies que prend la charité chrétienne pour réaliser dans notre société les réformes urgentes, il n'en est pas qui conduise plus sûrement au but que la coopération, qui puisse mieux aider à restaurer, par l'association, Tordre d'une société dont l'individualisme a brisé les institutions les plus nécessaires et dont il paralyse toutes les forces.
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C'est une grande erreur de représenter le moiifâment coopératif comme étant en opposition avec le devoir du patronage qui incombe aux classes plus favorisées sous le rapport de la fortune et de l'instruction. Il lui fournit au contraire un des meilleurs moyens de s'exercer ; car la fondation et la mise en train des sociétés de consommation seront d'autant mieux assurées qu'elles en prendront le soin.
Plusieurs grands industriels, il y a déjà longtemps, ont organisé, à côté de leurs usines, des économats où leurs ouvriers peuvent s'approvisionner au prix de revient des objets les plus usuels. La Compagnie d'Or-
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léans, sur l'initiative d'Augustin Gochin, a créé, il y a vingt-cinq ans, un service de ce genre qui constitue pour son personnel une importante subvention. Ce système a cependant assez souvent rencontré l'indifférence, parfois même les préventions des ouvriers trop portés à prêter l'oreille aux insinuations calomnieuses des débitants jaloux de ces institutions. Cela prouve une fois de plus qu'il ne suffit pas de faire le bien : il faut encore le bien faire. Les points faibles des économats sont : 1° d'abaisser immédiatement le prix d'achat en sorte que l'ouvrier augmente ses consommations journalières et n'est pas plus avancé àlafin de l'année; 2* de ne pas l'intéresser à la gestion de l'affaire, de ne pas lui en faire toucher du doigt le mécanisme et les avantages (1).
Les patrons qui, en prenantl'initiative d'une société de consommation, ont appelé leurs ouvriers à participer à sa direction, ont non seulement obtenu des résultats matériels bien plus considérables, mais ils ont fait leur éducation économique ; ils ont créé parmi eux un noyau supérieur par l'intelligence et capable de faire obstacle à Faction des meneurs. Telle est la société de consommation fondée à Gommentry par M. Gibon, directeur des forges. Elle comptait, en août 1888, 483 actionnaires, tous ouvriers de la compagnie , c'est-à-dire à peu près la moitié du personnel. Le chiffre des ventes, comparé à celui des salaires distribués par l'usine, en représentais
(1) Les économats répondent cependant aux conditions d'existence de certaines populations ouvrières dispersées ou peu stables. V. la Monographie de l'usine du Theil de MM. de Lafarge. Sur le système des économats comparé aux sociétés de consommation, V. la Réforme sociale du 15 janvier 1888.
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le 51 pour 100. Les sept huitièmes des bénétices réalisés sont répnrtis au prorata des achats. En vingt et un ans la société a réparti 1.247. 815 francs à ses actionnaires et aux consommateurs. En même temps, de fortes réserves ont été constituées, toutes les installations ont été amorties. Le capital a été porté au prolit des actionnaires de 30.000 francs à 120.000 francs par le seul jeu des réserves. Puis en 1888, il leur a été remboursé intégralement. Ils restent seulement titulaires d'actions de jouissance, leur donnant droit à se partager le 8* des bénéfices. L'intérêt n'étant plus payé sur ces actions, la distribution faite aux consommateurs sera augmentée d'autant. En
1887, la répartition a été de 9 0/0 du montant des achats. Plus de la moitié des bénéfices ainsi répartis est laissée en compte courant à la société de consommation (1). Ils servent aux sociétaires à acheter des champs, des maisons, à doter leurs filles. Le conseil d'administration est élu par tous les actionnaires, — il le faut pour que les ouvriers sachent bien que la société est leur œuvre, — mais depuis vingt et un ans, ils ont toujours placé à la tête leur directeur si dévoué.
Un seul fait donnera Une idée du relèvement de la condition de la population ouvrière de Commentry et expliquera la haine des marchands de la localité contre cette excellente institution. Avant la création de la société coopérative, le personnel des forges était couvert
(1) La compagniô do Ghâtillon et Commentry qui, jusqu'en
1888, recevait par bienveillance en compte courant les fonds libres de Xd. Société coopérative des forgerom^ etles faisait bénéficier d'un intérôtde 3 0/0, a voulu s'en dôcharger par prudence (V, I 13). L'instruction économique est maintenant assez développée chez les forgerons de Commentry pour qu'ils puissent faire fructifier eux-mêmes leurs épargnes.
de dettes; il y avait dans les bureaux de la Compagnie cinq cents oppositions sur les salaires des ouvriers. Il n'y en a plus une seule aujourd'hui!
Le patronage, pour être exercé dans notre état social, exige beaucoup de délicatesse de procédés et d'abnégation morale. Son but doit d'ailleurs être moins de maintenir des supériorités anciennes que d'élever matériellement et intellectuellement ceux qui en sont Tobjet au point qu'ils puissent désormais se suffire à eux-mêmes. C'est ce qu'indiquait Le Play dès 1864 avec sa haute perspicacité, en décrivant les mechanics institutions anglaises.
Les classes dirigeantes de la contrée contribuent, avec un généreux empressement, à la création et à l'entretien de ces utiles lieux de réunion. Mais ce genre de patronage est surtout bienfaisant quand il s'ingénie à remplir trois conditions : à se dissimuler discrètement; à communiquer autant que possible aux clients le sentiment de leur propre initiative, et à leur laisser la direction complète des intérêts et des actes de la corporation. Il s'en faut de beaucoup que cette sage réserve compromette en rien l'influetice légitime des patrons; elle ne fait que provoquer plus sûrement une reconnaissance qui n'est point imposée (1).
Depuis quelques années, dans les œuvres coopératives fondées en France, sociétés de consommation, syndicats, banques populaires, il y a une tendance à établir deux catégories de membres : des fondateurs qui s'interdisent, par les statuts mêmes, de bénéficier des avantages de l'institution, ou s'engagent à en reverser le profit à une bonne œuvre; puis des membres participants, au profit desquels Tinstitution est établie, mais qui ont une part moindre à sa direction. Cette
(1) La Réforme sociale, cIiap.XLvn, § 23.
distinction est légitime assurément; elle est souvent inspirée uniquement par une pensée charitable et elle peut répondre à 1 état des esprits dans certains milieux. Mais, à notre avis, les populations disposées à l'accepter sont de moins en moins nombreuses. Beaucoup de sociétés de secours mutuels se refusent à avoir des membres honoraires, malgré les avantages que leur accorde le décret de 1832 à cette condition, et ce sont souvent les plus solides. N'y a-t-il pas eu là une erreur du législateur, comme le disait Le Play, et une fausse direction donnée au dévouement des gens de bien ? Il peut, en effet, y avoir dans ces sociétés des membres désintéressés qui ne prennent pas le titre d'honoraires. Les distinctions de ce genre sont absolument contraires à l'esprit et au bijt des sociétés coopératives. Elles s'adressent à l'élite de la classe ouvrière et à la classe moyenne, c'est-à-dire à des familles capables de prévoyance et d'épargne. L'établissement de deux catégories de membres écartera précisément les hommes qui tiennent à agir par eux-mêmes, qui acceptent volontiers un service, mais rien qui, de près ou de loin, ressemble à une aumône. Aussi bien il n'est pas bon de commencer par afficher pour soi-même le dédain des petites économies et de l'épargne journalière. Puis quand on veut entraîner les gens avec soi, le meilleur moyen est de leur témoigner de la conliance.
Il est une question qui mérite toute l'attention des hommes pratiques, c'est l'établissement de rapports entre les sociétés de consommation et les syndicats
îigricoles qui ontorganisédes agences de vente pour les produits de leurs membres (VI, § 9). Il y a là une idée leconde : grâce à ces rapports, les consommateurs bénélicieraient de la baisse du prix des denrées, qui, jusqu'à présent, a profité exclusivement aux intermédiaires ; de leur côté, les propriétaires, ayant des débouchés assurés, ne seraient plus à la merci de ceux-ci. Un terme serait mis aussi aux falsifications qui compromettent la santé publique et dont les auteurs sont difficiles à retrouver, quand le produit a passé par les mains d'une série de marchands. Ce projet, mis en avant à la réunion de la Société des agriculteurs de France, en 1887, a été exposé dans la presse avec grand talent par M. B. Saint-Marc-Girardin (1). 11 aboutira sûrement, un jour ou l'autre; mais il faut avant tout que les sociétés coopératives de consommation soient nombreuses et solidement constituées. Pour cela, les hommes qui s'intéressent à l'agriculture doivent partout y entrer et assurer leurs succès parleurs propres achats; car c'est la seule manière d'encourager une société de consommation.
(1) Depuis lors, à Dijon, un syndicat agricole a provoqué la formation d'une société entre vendeurs de bestiaux pour la création d'une boucherie coopérative. Les bénéfices doivent être répartis entre les actionnaires, les vendeurs syndiqués et les acheteurs abonnés. V. VÉconomisie français des 10 mars et 7 avril 1888.