L'ASSOCIATION DES HONNÊTES GENS SUR LE TERRAIN DES AFFAIRES
I. — Un économiste franciscain. — II. Un devoir social de tous les jours. La protection des travailleurs honnêtes. — III. L'intelligence ,dc ce siècle dans les œuvres chrétiennes.
Une des physionomies les plus sympathiques du mouvement catholique contemporain est celle du père Ludovic de Besse, qui, pour remédier aux souffrances et aux misères morales des travailleurs, s'est fait le propagateur^ en France, des banques populaires, des sociétés de consommation ou économats domestiques, des bureaux de placement gratuits. Il en a fondé dans la plupart des villes où son ministère l'a conduit. L'idée s*en est ensuite répandue de proche en proche, et partout où les hommes de zèle veulent faire quelque chose de pratique pour le bien du peuple, ils établissent des institutions analogues à celles dont le père Ludovic a
(1) L'Association chrétienne des honnêtes gens sur le terrain des affaires, par le P. Ludovic de Besse, 1 vol in-12. — Paris, 1884, Librairie du Crédit mutuel et populaire, 23, rue des Lombards. Une traduction italienne de cet excellent ouvrage a paru en 1888.
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créé les types. En cela, le vénérable Capucin est fidèle aux traditions franciscaines. Ceux qui s'étonnent de voir un religieux descendre des hauteurs de la chaire, pour mettre la main à des applications économiques essentiellement contingentes, oublient le grand rôle que les fils de saint François ont rempli au moyen âge en se mêlant profondément aux intérêts populaires. Les Franciscains ont une page tout à fait originale dans l'histoire de l'influence de l'Église sur les rapports sociaux. Précisément parce qu'ils ont poussé les conseils de la pauvreté évangélique jusqu'à ses extrêmes limites, ils semblent s'être trouvés particulièrement aptes à traiter les problèmes moraux que le développement de la richesse soulève incessamment. Au XIV® siècle, à Florence, l'un d'eux faisait reconnaître contre des prédicateurs rigoristes la légitimité d'un emprunt en rentes émis par la Seigneurie. Matteo Villani raconte avec des traits fort piquants la controverse économique qui eut alors pour théâtre les principales chaires de la cité. Plus tard, les Franciscains ont propagé dans tout le monde catholique les montsde-piété, institution fort bienfaisante alors, et qu'il ne faut pas juger d'après la forme administrative qu'elle a prise aujourd'hui (1).
Le père Ludovic développe ses idées avec la simplicité de langage recommandée par saint François à ses enfants, et il y met un zèle qui s'appuie au besoin sur une science théologique consommée. En propageant les institutions qu'il juge les plus propres à soulager les souffrances actuelles, il ne déprécie aucune œuvre catholique, ni aucun autre procédé inspiré par l'a-
(1) V. notre étude Le Crédit populaire et les Banques en Italie du xv" au iviii« siècle. In-8, Paris 1886. Larose et Forcel.
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mour du bien. Quand on l'attaque, il se défend; mais il le fait avec une charité qui désarme ses adversaires et un humour qui met le public de son côté (1).
L'importance prise par ses œuvres et l'attention que leur ont donnée depuis dix ans tous les congrès catholiques ont amené le père Ludovic à coordonner ses divers écrits de propagande dans le volume, dont nous avons placé le titre en tête de cet article, car il indique fort heureusement lapensée-mère de toutes ses oeuvres. Depuis qu'il a paru, il a recueilli les approbations de nombreux évoques, d'économistes et même de financiers expérimentés, tels que M. Maurice Aubry. Tout un mouvement de discussions et de faits nouveaux en a éprouvé les idées fondamentales.
Ce sont ces idées que nous voudrions signaler ici. Quant à leur réalisation, elle s'opère dans des combinaisons très variées, selon les circonstances locales et aussi selon les dispositions d'esprit des populations. On les trouve recueillies et décrites depuis neuf ans dans un journal spécial, rt/mo?î économique, dont la collection constitue un recueil unique en France de documents sur les institutions économiques populaires.
11 n'est guère d'acte humain qui, au moins par son intention ou par ses conséquences, soit absolument indifférent. Le serait-il donc de porter sa clientèle à des commerçants ennemis de la religion, alors qu'on
(1) Une accusation d'illusion et de libéralisme, réponse du père Ludovic de Besse à V Association catholique. Brochure in-12. — Paris, 1885.
pourrait s'adressera des fournisseurs chrétiens? L'estil de choisir ses ouvriers parmi les ennemis de l'ordre social, alors qu'on a autour de soi des travailleurs honnêtes ?
Il devrait suffire de poser la question pour la résoudre, et cependant il est peu de devoirs plus méconnus aujourd'hui. Des catholiques sincères, quelquefois même pieux, perdent complètement de vue l'obligation où chacun est de faire observer la justice autour de soi dans laHmite de ses forces. Tout en faisant les distinctions exigées par les situations particulières, le père Ludovic établit, sans laisser place à aucune échappatoire, la thèse que chaque chrétien est obhgé, en principe, de refuser son patronage aux mauvais et de le porter de préférence aux bons. Les Livres saints n'ont-ils pas dit: « Si vous faites du « bien, sachez à qui vous le faites, afin que ce bien (( emprunte à votre connaissance une perfection qui (( le rende plein de grâces? » Et encore : « Accordez (( vos faveurs à l'homme pieux et compatissant et refu-
« sez-les à l'impie Faites du bien à celui qui est
« humble et ne donnez point au méchant de peur
« qu'il ne devienne plus puissant que vous. » (Ecclésiasliqiœ, cap. XIL)
Mgr Izoard, l'émincntévêque d'Annecy, en envoyant son approbation au père Ludovic, voit dans la méconnaissance de ces devoirs une manifestation dangereuse de l'idée, absolument fausse, (( qui prétend reléguer la (( religion exclusivement dans le domaine del'imagina- (( tion, du cœur, de la vie intime et toute personnelle (( du fidèle. Or, par l'institution divine, c'est toute l'ac- «; tivité de l'homme, et aussi loin que peut s'étendre « son rayon, c'est la société dans toutes les ramilica-
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(( tions de son organisme qui doivent être gouvernées « par la religion. »
Disons-le toutefois, — à titre de circonstances atténuantes, — bien des chrétiens ne se rendent pas compte de l'importance pour un commerçant du renouvellement de son capital par les ventes journalières. De là cependant dépend le succès pour lui : l'arrêt dans le mouvement des affaires, c'est la faillite à bref délai.
Ceux-là seuls qui ont vécu avec les travailleurs honnêtes savent quelle blessure fait à leurs sentiments de justice l'abandon où les laissent trop souvent les personnes haut placées, alors que des convictions communes devraient les rapprocher dans les relations d'affaires de chaque jour.
S'il s'agit de chefs d'atelier ou d'usine, à ces considérations s'ajoute celle du bien ou du mal qu'ils font à leur tour par l'influence bonne ou mauvaise exercée sur leurs ouvriers. N'est-ce pas coopérer au mal, que d'augmenter la puissance de tel ou tel pervertisseur avéré en faisant son succès industriel?
Il y a plus de trente ans, alors que la situation était moins mauvaise, M. Adolphe Baudon, depuis président général des conférences de Saint- Vincent de Paul, traitait de r attitude que les catholiques doivent prendre envers Vindustrie. Après avoir montré que les jeunes gens des familles riches ne devaient pas se désintéresser du travail industriel et commercial, sous peine de subir une déchéance économique inévitable, il ajoutait :
Parmi les catholiques, d'autres ne sont pas dans les affaires, mais placent leurs capitaux dans les compagnies industrielles, si nombreuses aujourd'hui. Le plus souvent dans ces placements une seule considération les touche,
celle de l'intérêt pécuniaire. Sans négligercet intérêt, qu'enpères de famille ils doivent nécessairement sauvegarder, nous les supplions de songer ici encore qu'ils sont catholiques et dejoindre à leurs déterminations un autre élément,, la considération des personnes. A mérite égal^ à siireté pareille, pourquoi ne pas préférer l'entreprise qui est dirigée par des hommes de leurs convictions, qui a peut-être un but moral en vue, ou du moins s'applique à marcher dans les voies les plus chrétiennes? Ypense-t-on assez généralement? S'en préoccupe-t-on entre catholiques, comme il est de notoriété que les protestants le font entre eux, commeies Israélites le font pour leurs coreligionnaires? Non, certainement, et c'est là évidemment une des causes d'infériorité des commerçants catholiques. On s'adresse à eux quoique catholiques. Tantôt par crainte de favoriser l'hypocrisie, tantôt sous prétexte de revers essuyés par des maisons honorables, tantôt par une défiance instinctive, à cause de leurs convictions, on se tient à distance d'eux et on va porteries affaires, le mouvement, le crédit à des maisons animées de principes tout autres. Il n'en faut pas plus pour expliquer la faiblesse relative de ces maisons (1).
Aujourd'hui, nous n'avons plus à invoquer, pour nous tracer la marche à suivre, seulement l'exemple des Israélites, qui tiennent l'empire de la Bourse par leur solidarité cosmopolite, ou celui des communautésprotestantes, qui ont dû de légitimes succès dans les affaires à l'appui fraternel et aussi au sévère contrôle moral que leurs membres exerçaient anciennement les uns sur les autres. La Franc-Maçonnerie doit, en grande partie, sa puissance à l'appui mutuel que ses affiliés se donnent aussi bien dansles affaires commerciales que quand il s'agit de s'emparer du pouvoir politique.. Ses journaux insistent fréquemment sur le devoir des frères de s'assister de cette manière, et ils publient un certain nombre d'annonces commerciales sous ce titre-
(\) Correspondaiit de septembre 1854.
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que nous n'iiésito ns pas à trouver fort bon : déférence fraternelle.
Le devoir social, dont le P. Ludovic démontre de nouveau et avec tant d'à-propos l'importance, peut s'accomplir sans doute individuellement. Dans bien des cas, il devra toujours en être ainsi. Mais son accomplissement est beaucoup plus fécond quand il s'appuie sur l'association.
Des groupements de toute sorte doivent aider à le réaliser, depuis les syndicats agricoles à la campagne jusqu'aux banques populaires dans le petit commerce. Les applications d'une idée aussi juste sont innombrables, avons-nous dit. En ce moment même, à Paris, des groupes paroissiaux de commerçants chrétiens se forment sous le titre à' Union du commerce et de V industrie et font appel à l'appui d'un comité pris parmi les consommateurs pour appeler la préférence des catholiques sur leurs industries et leur signale, les garanties qu'offre le contrôle mutuel exercé par euxmêmes dans leur recrutement. Une association fondée absolument sur les mêmes principes fonctionne depuis plusieurs années à Gand. C'est par des groupements de ce genre que les Canadiens français, pauvres et dispersés au début, ont réussi à conserver leur nationalité aux États-Unis et à devenir dans plusieurs États un facteur politique important. C'est aussi par une union agricole que les conservateurs de Westphalie ont repris la direction des affaires dans leur pays, au plus fort de la persécution politique et religieuse dirigée contre eux par M. de Bismark (III, § 4).
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Ces œuvres répondent particulièment au régime économique moderne basé essentiellement sur la liberté du travail.
Le père Ludovic prouve que ce régime légal et la libre concurrence industrielle qui en découle n'ont rien de contraire aux principesde la morale. Par conséquent, c'est user stérilement ses forces que de tenir les yeux exclusivement fixés sur les anciens régimes sociaux, où une foule de corps privilégiés avaient, comme compensation de leur monopole, l'obligation de faire respecter la loi morale et y réussissaient plus ou moins bien selon les temps, que de regretter des institutions incompatibles avec l'essor incessant des inventions, avec la communication de tous les marchés et avec les nécessités de la grande industrie. Au lieu de cela, les catholiques doivent soigneusement recueillir dans l'histoire de ces antiques formes sociales l'esprit chrétien qui en faisait la vie aux bonnes époques, et le transporter dans les nouvelles institutions, qui doivent à leur tour faire respecter la justice par des procédés appropriés aux circonstances économiques actuelles. La pratique les fait surgir presque spontanément, tant la situation les impose et indique la voie où l'effort des hommes de zèle doit s'exercer.
Le savant évéque de Bayeux, M^"" Hugonin, dans une lettre au comité catholique des œuvres ouvrières de Caen (1886), qui a été très remarquée, se demande quel fut le rôle de l'Église au milieu de ces trans-