ET L'AVENIR DES SOCIÉTÉS EUROPÉENNES
La question sociale en Angleterre. — 11. L'amélioration de la condition des classes ouvrières depuis un demi-siècle. — III. Les plaies de la Société du xix® siècle. — L'alcoolisme — IV. Le surmenage scolaire et les déclassés. — V. La lèpre nouvelle. — VI. Les dépenses militaires et les dettes publiques des Etats modernes — Ml. L'avenir économique de l'Europe Occidentale.
La condition de ceux qui travaillent de leurs mains, c'est-à-dire deTimmense majorité des hommes, va-t-elle en s'améliorant ou en empirant au fur et à mesure que le commerce s'étend et que l'industrie progresse? En d'autres termes, que vaut l'ordre économique fondé sur la liberté civile dans lequel nous vivons?
Nulle part la question ne se pose plus nettement qu'en Angleterre ; car c'est là que la population a le plus augmenté depuis Tavènement de l'ère des machines, — elle a triplé entre 1801 et 1881. — C'est là que règne la plus complète liberté des échanges, tant à l'in- , térieur qu'à l'extérieur, et que s'est produite la plus \ grande accumulation de capitaux du monde. D'autre part, la misère a des aspects particulièrement sombres
à Londres et dans les grandes villes. Enfin, l'extrême concentration de la propriété foncière, due à des causes dont quelques-unes remontent jusqu'au seizième siècle, a amené un paupérisme rural inconnu dans tout le continent, sauf en Italie, depuis le régime inauguré en 1860 (X, § 9). Voilà pourquoi on se demande si la somme des maux produits par le progrès moderne ne dépasse pas celle des biens.
Les Anglais ont toujours eu le mérite de dévoiler publiquement leurs plaies sociales et de les discuter avec une grande franchise. Un succès certain est acquis aux écrivains et aux orateurs qui font cet examen de conscience national. Dickens, dans les Temps difficiles, Carlyle, dans plusieurs de ses écrits, notamment dans Sartor resartusetdRns Le Passé et le présent, ont très habilement exploité, au point de vue littéraire, cette disposition d'esprit de leurs compatriotes.
Ces exagérations même ont eu leur utilité. Le peuple souffrait alors à la fois des lois sur les céréales datant de Charles II et des vices du nouveau régime manufacturier. L'opinion publique fut puissamment soulevée, et il fut fait justice des vieilles iniquités en même temps que des abus modernes les plus criants. Les droits sur les céréales furent abolis peu après qu'une législation protectrice de la femme et de l'en tant dans les manufactures eut été édictée.
A quarante ans de date, la même situation d'esprit se reproduit en Angleterre. Le commerce, depuisquelques années, a subi gravement les conséquences de la dépression universelle des affaires. Des brochures et des articles de revue ont décrit en traits saisissants les misères des pauvres de Londres. Le contre-coup de l'agitation irlandaise s'est fait sentir de l'autre côté du
canal de Saint-Georges. Enfin une vigoureuse campagne de conférences faite par Henri George, le socialiste américain, a posé la question de la nationalisation du sol, et un habile adaptateur de Karl Marx, Hyndmann,dans son livre la Base historique du socialisme, a cherché à séduire les laudatores temporisacii, en appuyant ses déclamations contre le capital sur des tableaux enchanteurs du bonheur du peuple anglais au XV ^ siècle.
Heureusement les classes éclairées ont compris le danger qu'il y avait à ce que les principes fondamentaux de l'ordre social fussent ébranlés par ce mélange de sophismes perfides et de vues généreuses. D'une part, elles ont fondé de nouvelles œuvres charitables pour le logement des pauvres et pour les enfants abandonnés et des organisations nouvelles aussi pour la tempérance,— ce grand remède à la plupart des souffrances sociales en Angleterre. D'autre'parl, une puissante association a été créée sous le titre expressif de Liberty and Property défense league pour défendre les idées nettes etles données de la raison. Son programme se résume en ces deux mots : Self Help versus State Help. Fondée en 1883, elle compte 400.000 membres, et a donné en 1886 274 conférences aux ouvriers et distribué plus de 50.000 brochures. Son influence sur les élections de 1886 a été sensible : dans l'Angleterre proprement dite, les principaux champions du Socialisme d'État et du Fair irade sont restés sur le carreau.
M. Mallock, le célèbre auteur de la Vie vaut-elle la peine de vivre ? a jugé qu'il fallait lutter sur le terrain scientifique et historique contre les nouveaux sophistes. Il les a pris à partie dans deux livres : V Égalité sociale et Propriété et Progrès. Aves la verve impitoyable
qu'il avait déployée contre les positivistes, il a l'ait justice des prétentions historiques de Karl Marx. L'appellera-t il un écrivain superficiel, ce serait méconnaître son érudition; mais ne faut-il pas un mot pour stygmatiser le procédé, qui consiste à présenter certaines surfaces des faits en cachant soigneusement les autres, notamment en faisant semblant d'ignorer l'importance qu'a le chiffre de la population dans tout état social ? L'Angleterre du quinzième siècle était sept fois moins peuplée que celle d'aujourd'hui. Voilà le fait que Karl Marx et Hyndmann oublient de s'igndAer. Au fond, M. Mallock a reproduit dans ses deux livres les thèses fondamentales de l'économie politique. Comment faire autrement? Elles sont éternelles comme le bon sens ; mais il les a revêtues d'une originalité d'expression, qui rajeunit fort à point la science un peu vieillie d'aspect d'Adam Smith.
S'élevantplus haut encore, M. Mallock vient dans un roman écrit à la manière de D'Israëli, COrdre social se transforme, de montrer que la foi religieuse peut seule faire accepter à la masse des hommes un sort toujours pénible, et que le dévouement chrétien, sous ses formes les plus relevées, est seul capable de panser les plaies saignantes de la société moderne.
Les statisticiens de profession sont aussi venus apporter leurs constatations dans ce grand débat. Dans une série de travaux sur les progrès de la classe ouvrière depuis cinquante ans, M. Robert Giffen a prouvé
que depuis 1835 le salaire en argent des ouvriers agricoles avait haussé de 60 pour JOO et celui des ouvriers des manufactures de 60 à 100 pour 100, dans la grande majorité des industries. 11 est en effet quelques métiers en décadence, où la hausse a été beaucoup plus faible. Ce sont ceux que citent toujours les socialistes (l). Ce qui prouve la généralité de la hausse, c'est que les manœuvres du dernier rang en ont bénéficié. Ceux de Londres de 15 shilHngs par semaine ont passé à 25, ceux de Bradl'ord de 15 à 21 sh. 9 den., les maçons de Glascow de 9 à 18 shillings. En même temps, le nombre des heures de travail a diminué. Le coût de la vie ne s'est pas élevé dans la même proportion. Le pain, les épiceries^ le thé ont baissé considérablement; la viande et les loyers ont augmenté ; mais la hausse delà viande est due à l'énorme accroissement de la consommation qui en est faite par les classes populaires.
Ce qui prouve encore mieux l'amélioration de leur sort, c'est la diminution du nombre des individus qui ont recours à l'assistance publique. Sans remonter plus haut que 1858, 920.608 individus furent assistés
(1) C'est une loi économique que quand une hausse considérable des prix se produit sur des marchandises ou sur des services, ce sont toujours les marchandises et les services de qualité inférieure qui en bénéficient le plus. Cette loi, mise en lumière pour la première fois par M. Thorold Rogers, l'éminent professeur d'Oxford, dans son History of agriculture and priées in England, t. IV, p. 109, à propoS' de la grande perturba» lion monétaire du xvi« siècle, s'est vérifiée complètement dans le changement des prix opérés de notre temps. Voilà pourquoi la hausse a été beaucoup plus forte sur les salaires des manouvriers que sur ceux des artisans d'élite. Celte observation explique les plaintes qui se produisent dans certains comparUmtnts de la société.
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cette année-là dans l'Angleterre et le pays de Galles, ce qui représente, pour une population de 19.256.216 âmes, plus de 50 assistés sur 1000 habitants. En 1886, en pleine crise industrielle, il n'y en a eu que 770.570, ce qui, sur une population de 27.499.041 âmes, représente seulement 28 assistés par 1000. Et cependant les secours publics sont accordés de plus en plus facilement. Évidennnent les FriendUj societies, les Trade s- Unions, les sociétés coopératives, les caisses d'épargne fournissent maintenant en grande partie aux classes ouvrières l'assistance qu'elles demandaient autref )is exclusivement au Workiiouse.
Voili pourquoi lesouvriers d'un certain rang, que la dernière réforme électorale a appelés à voter, ont apporté un appoint notable à la défense des principes de conservation et de liberté. Les sociétés coopératives, qui groupent Télite d'entreeux, développent beaucoup ces sentiments (I, § 20).
L'impôt sur le revenu étant établi depuis fort longtemps en Angleterre, les statisticiens ont pu arriver à évaluer beaucoup plus sûrement qu'en France l'importance du revenu national. A la suite de travaux qui ont subi le contrôle de longues discussions, M. Robert Giffen a dressé le tableau suivant des revenus du peuple anglais en 1843 et à l'époque actuelle. Il en résulte que l'énorme accumulation de capitaux, qui s'est produite dans les cinquante dernières années, a proportionnellement profilé surtout à la classe inférieure et à la classe moyenne (1).
(1) Sur les transformations économiques et financières de l'Angleterre en ce siècle, V. le magistral Traité de critique et de statistique comparée des institutions financières de divers Etats au XIX' siècle, par E. Fournier de Flaix. Paris, in- 8°, 1889, Guillaumin.