V. Les classes moyennes dans les sociétés modernes
VI. Les conditions historiaues de la réforme sociale en Allemai^ne et en France. — Yll. La Souveraineté et les réformes. — VllI. La province et les institutions économiques.
Nous avons dit Timportance qu'avaient prise dans rAUemagne contemporaine les Associations rurales formées spontanément (II, § 8). Nous voulons faire connaître maintenant celle qui a servi de type à la plupart d'entre elles : le Westfalischer-Bauem- Verein.
La Westphalie, à la diflTérence des provinces orientales de la Prusse, où la grande propriété domine à peu près exclusivement, a une constitution rurale assez semblable à la nôtre. Les grands domaines, les moyens et les petits sont entremêlés sur sou territoire. Plus heureuse que la France, la Westphalie n'a pas éprouvé les secousses de la Révolution, et grâce à des coutumes qui rendent possible la transmission intégrale dans la famille des petits domaines aussi
17i LE SOCIALISME D'ÉTAT
bien que des grands, elle a conservé une admirable race de paysans. Cependant, le rachat des redevances perpétuelles, qui était le dernier reste de l'ancien régime seigneurial, avait eu pour résultat d'interrompre les rapports permanents entre les grands et les petits possesseurs, de créer souvent entre eux des difficuitéi aboutissant à des procès. Puis, à partir de 1850, TAIlemagne du Nord est entrée dans le grand mouvement industriel du siècle. Au milieu de ce développement manufacturier, le monde des agriculteurs a perdu, par comparaison, quelque chose de sa prééminence sociale.
La législation qui a dû étro élaborée pour répondre aux besoins des nouvelles branches du travail humain, la liberté du taux de Tintérêt, la faculté de s'engager par lettres de change, la liberté de domicile ont amené des conséquences fâcheuses pour l'agriculture, à qui la nature des choses crée des besoins différents. Enfin, H. de Bismarck, pendant la période où il s'est fait l'instrument de la franc-maçonnerie et des lanceurs d'affaires juifs, a fait voter par le Landtag plusieurs lois qui ont imprudemment facilité l'engagement pour dettes de la propriété immobilière. Dans certains cas, pour les terrains urbains notamment, la mobilité plus grande donnée au crédit hypothécaire est un avantage ; mais elle constitue un grand danger pour les petits et les moyens propriétaires. La liberté daUéner et d'hypothéquer est relativement récente dans cette partie de l'Allemagne ; elle été désastreuse pour beaucoup de paysans qui n'ont pas su résister aux tentations de l'emprunt. Leurs propriétés ont passé aux mains des grand propriétaires voisins, plus souvent dans celles des banquiers et industriels des villes, qui,
dans racquisilion d*un domaine^ voient seulement un placement avantageux à faire.
C'est alors qu'un grand propriétaire du cercle de Burgsteinfurst^ ancien officier de cavalerie, le baron de Schorlemer-AIsti réunit autour de lui, en juin 1862, sept de ses voisins, propriétaires et fermiers, et forma avec eux une union pour la défense des intérêts agricoles. Peu de temps après, un homme de grande intelligence, appartenant à la classe des propriétaires moyens, un bauer^ M. Breuker, formait une seconde association dans le cercle de Recklinghauser. Do remarquables brochures du baron de Schorlemer-Alst sur la situation de la propriété foncière et la réforme des lois de succession aux biens des paysans excitèrentdans la population westphalienne un mouvement qui se traduisit par la fondation sur tous les points d'associations semblables à celles de Burgsteinfurst et de Recklinghauser. En 1867, elles se réunirent en une association centrale, dont M. de Schorlemer-Âlst fut le président et M. Breuker le vice-président.
Le We^falischer^Bauem-Verein compte actuellement plus de 20.000 membres et s*étend sur toute la province de W jstphalie, ainsi que sur quelques cantons voisins du Hanovre, du duché d'Oldenbourg, de la province Rhénane.
M. de Bismarck vit d'abord avec défiance ce mouvement. En juin 1871, un ordre ministériel interdisait toute réunion commune aux associations locales. Hais des hommes comme M. de Schorlemer- Alst ne se laissent pas intimider si facilement; la forme extérieure de l'association fut seulement remaniée, en sorte que son développement croissant ne fut pas le moins du monde entravé.
Les articles 2, 4 et 5 des statuts indiquent les traits essentiels de sa constitution.
Art. 2. -* Le bal de 1 assceiation estd'unir en une société les ' possesseurs fonciers de la Westphaiic pour les relever moralement, intellectuellement et matériellement, pour les constituer en une puissante corporation rurale, qui puisse défendre les intérêts de la pot session foncière.
Art. 4. — Pour faire partie de l'association, il faut : 1<> appartenir aune des deux ortifesnons chrétiennes^ en remplir les devoirs, mener une vie morale et être tempérant; — fo être majeur et jouir de ses droits civils; — 3® avoir une possession foncière en propre et exercer ragricnlture. Les fermiers, les usufruitiers et les intendants d'un domaine, ainsi que les frères et fils d'un propriétaire dont ils culti- ^-ent l'héritage et dont on peut attendre du zèle pour les intérêts de l'Union, peuvent aussi en faire partie aux conditions susdites.
Le Verein a à sa tête un ctmilé directeur (Vorstand) renouvelé tous les trcis ans et choui par TAssemblée générale. 11 se compose d'un président, d'un vice- président, d'un secrétaire et de soixante à quatre-vingts conseillers.
A côté du Comité directeur, il y a un conseil (Ausschuss) choisi par l'Assemblée générale à raison d*un conseiller par vingt->cinq membres, li est consulté parie Comité directeur dans les circonslances plus importantes et il permet à celui-ci d'exercer une action locale.
Les membres du Conseil, quand ils assistent aux séances du Comité directeur, y ont voix délibératjve. Us tiennent à jour le relevé des membres, font les enquêtes piéalables sur ceux qui demandent leur admission, enfin perçoivent lacontiibulion annuelle de chaque membre.
Le Comité directeur et le Conseil se réunissent au moins une fois par an ; ils peuvent être convoqués en outre toutes les fois qu'un tiers de leurs membres le demande. L'Assemblée générale &e réunit une fois par an au moins et de droit sur la demande de trente membres.
Des assemblées locales sont tenues toutes les fois qu'il en est besoin, par l'initiative des membres du Conseil.
LES ASSOCIATIONS RURALES EN ALLEMACtNE 179
H. de Schorlemer-AIst a été, depuis la fondation du Verein, constamment réélu président.
U union des paysans de Westphalie groupe tous ceux qui, par la propriété foncière^ par un droit de teDancier ou par la famille, sont attachés à la terre d^uDe façon permanente. Les valets de ferme seuls n'en font pas partie; mais le plus petit propriétaire, le moindre fermier en est membre au même titre et avec les mêmes droits que le plus grand propriétaire.
Yoilà la base économique solide de Tassociation.
Son principe moral est non moins remarquable. 11 faut être chrétien et en remplir les devoirs pour en faire partie. Quoique ses fondateurs soient des catholiques dévoués, ils y appellentégalement les protestants. Les adhérents des deux confessions sont, en efifet, entremêlés dans toute la province; il y a là une nécessité locale que le clergé a parfaitement reconnue. En 1869, les évoques allemands réunis àFulda ont autorisé des associations ouvrières fondées dans le même esprit, les Christlichsocialen Arheitervereine, h recevoir également les catholiques et les protestants croyants.
Le Protestantisme, on lésait, subitune crise profonde en Allemagne. Les hommes sincèrement chrétiens quMl compte dans son sein luttent énergiquement contre la libre-pensée, qui envahit un trop grand nombre de laïques et de pasteurs; ils interdisent à ceuxci rentrée des loges maçonniques; surtout ils s'élèvent en toute occasion contre la théorie fondamentale du libéralisme, à savoir, la séparation de la vie sociale d'avec la Religion. En luttant en commun avec les catholiques contre la grande erreur actuelle, cette fraction des protestants se rapproche de la véritable Eglise. D'ailleurs, dans le Westfalischer-Bauem-Verein ^ ils
l.sO LK SOCIALISME DÈTAT
se rencontrent, sans traiter les questions exclusive- HK^nt religieuses, ni créer une communauté de vie (K § 24), seulement pour défendre des intérêts matériels communs.
C'est donc un exemple de foi religieuse et non d*indiflérentisme que nous donne la grande association westphalienne. La question s'est nettement posée dans rassemblée générale de 1873 , lors de la rédaction des statuts. Un membre demanda la suppression de la condition d'appartenir à une des deux confessions chrétiennes comme n'ayant pas de raison d'être pour le but spécial de l'association; mais, au moment du vote, il fut seul à voter pour sa motion !
M. de Schorlemer-Alst disait un jour avec beaucoup de raison :
Ljl question agricole n^est pas uniquement une question de progrès techuiquesà réaliser; elle réside esseotiellement dans la situation de la propriété. Le propriétaire et la propriété, ce sont là les supports de Pagriculture : c*est d*eux que dépend une agriculture florissante. C'est la source qu'il faut entretenir si l'on veut jouir plus loin des euix 'lu fleuve.
Or, cette solide constitution de la propriété agricole, ces énergiques Westphaliens, ces hommes de la Terre rouj ', comme ils aiment à s'appeler, ils ne la comprennent pas en dehors du principe chrétien. Voici c:)mment s'exprimait, en 1870, M. Breuker, dans rorjune ofJciel de l'Association :
Noire point de vue est le point de vue chrétien; notre but est la représentation des intérêts de la propriété foncière ; nos moyens, la discussion et Télucidation de toutes les aujstious relatives à ces intérêts.
LES ASSOCIATiOXS RURALES EN ALLEMAGNE iSl
Personne ne Joute que notre société ne soit gravement malade, L'évolution moderne renverse ses fondements. Elle anéantit la famille en substituant le mariage civil au mariage religieux. Elle prétend déraciner le Christianisme en établissant Pécole non confessionnelle, c*est-à-dire sans religion^àla place des écoles confessionnelles, c*est-àdire chrétiennes. Elle détruit tout équilibre en sacrifiant la moyenne propriété à la puissance du capital» qui a déjà dévoré les métiers eî le travail libre.
?îous entendons résister de toutes nos forces à cette évolution et maintenir papdessus tout noire ordre de paysans westphalieus, qui est la gloire et la force de notre province, le solide rempart de la société et de TEtat.
Un ordre de paysans chrHiens^ libre^ indépend int sous tous les rapports, éclairé, jouissant du bien-Mrey mnis cornpacte et fidèle aux mœurs de set pèi'cs : voilà le programme que nous inscrivons sur notre bannière !
Telle est la constitution de TAssociation. Voyons maintenant le^ moyens d'action qu'elle emploie et les résultais qu'elle a obtenus.
Avant tout, elle a agi sur ses membres réunis fréquemment dans des assemblées, où toutes les questions touchant à leurs intérêts spéciaux sontdébattues, puis sur l'opinion publique, qui a été peu à peu influencée par les idées formulées dans ces réunions.
Un organe spécial, le Weslfalischer-Bauern, parait mensuellement depuis 20 ans, et est envoyé gratuitement à tous les membres moyennant leur cotisation, qui est de un marc par an seulement ! Outre les actes du Verein/\l publie des, articles remarquables par leur valeur technique. La vie de famille, le rôle de
la femme au foyer, les principes de TéducatioD, les inconvénients du luxe et du déclassement, la nécessité de tenir une comptabilité agricole, les dangers de ' la Bourse dc^^montrés par des chiffres attestant la dégringolade de certaines valeurs, voilà les thèmes que M. Breuker, et après sa mort le docteur Martin Fassbender, sonrédacteur actuel, traitent habituellement. Une correspondance très développée avec les abonnés fait que le journal leur sert de conseiller à la fois juridique et agricole. La publication d*un almanach complète celle du journal.
Les résultats pratiques et positifs sont venus couronner cette intelligente propagande, après dix ans d'efforts, qui représentent la période (/« formation indispensable aux œuvres sociales.
Le Wesifalischer-Bauern- Verein a une part considérable dans le mouvement qui, à partir de 1873, a fortifié peu à peu le parti conservateur au Landtag prussien, puis au Reichstag, et qui, enfin, a amené le grand revirement de la politique allemande. Le Verein ne se proposait pas directement une action électorale; il neTen a pas moins puissamment servie. Les paysans de la Wostphalie avaient fini par ne plus rien comprendre à toutes ces classifications de conservateursy de parti de V Empire^ de libéraux nationaux, de conservateurs libéraux^ qui semblaient faites uniquement pour déguiser la pensée des habiles de la politique. L'isolement social aidant, ils cédaient à Timpulsion gouvernementale et nommaient parfois des libéraux. Le jour où, dans les réunions du Bauern'Verei% ils ont pu apprécier la valeur réelle des hommes, les préventions se sont dissipées et leurs suffrages se sont portés sur ceux qui étaient les plus capables de
défendre leurs intérêts. Aux élections de 1881, H. de Schorlemer-Alst eut plusieurs nominations, et c'est sur son nom que d'importantes minorités se groupèrent dans bien des circonscriptions. Depuis lors, la Westphalie a envoyé au Reichstag un groupe compacte de députés qui a changé la balance politique. Voilà comment la représentation des intérêts positirs, substituée comme base électorale aux programmes généraux et passionnés des partis^ a, en cet heureux pays, rétabli l'ordre dans la vie politique, remis chacun à sa place, envoyé au Parlement les grands propriétaires et renvoyé à leurs boutiques les banquiers juifs avec les avocats libéraux.
Les pétitions, dont le Bauern- Vereln a pris l'initiative, ont amené la réforme de plusieurs lois contraires aux intérêts fonciers. C'est ainsi que, sans rétablir les limitations surannées du taux de l'intérêt, la loi du 24 mai 1880 a frappé l'usurier qui abuse des besoins^ de la faiblesse d'esprit ou de l'inexpérience de l'emprunteur, pour stipuler des profits hors de proportion avec le service rendu et le taux courant de l'intérêt.
Les pétitions du Bauem-Verein ont contribué puissamment à l'établissement du régime douanier protecteur. On lui doit la loi qui a établi un régime successoral, moyennant lequel les agriculteurs peuvent assurer la transmission intégrale de leurs domaines. C'est grâce à l'influence de ses assemblées et de ses publications que cette loi, dont le fonctionnement dépend exclusivement de la volonté des chefs de famille, a été appliquée sur une très grande échelle. (IV, §4.)
Les groupes locaux exercent sur les écoles de leur voisinage, en vertu de leurs droits de pères de famille, une surveillance active au point de vue de l'enseigne-
184 LE SOCULISME DÉTAT
ment chrétien. Ils veillent en outre àcequeTédacation donnée par les instituteurs ne détourne par les jeunes gens et les jeunes filles de l'agriculture, n*en fasse pas des déclassés. Une école ménagère, où les filles des Bauem peuvent apprendre la cuisine, la tenue d'une maison, les soins à donner aux malades, a été fondée par les soins du Verein.
Indépendamment de celte intervention auprès des pouvoirs publics, le Wesifalischer-Bauem-Verein a par sa propre intiative, par le seul fait du groupement de vingt mille chefs de famille, procuré à ses membres des avantages matériel s' très appréciables.
En 1873, le Comité directeur a conclu un traité avec une compagnie d'assurances contre Tincendie présentant toutes les garanties désirables, la Gladùacher- Feuer^Versicherung-Gesellschaft, aux termes duqud des faveur spéciales sont stipulées au profit des membres de TÂssociation.
Les primes annuelles sont réduites dans ces proportions-ci : pour une assurance de cinq ans, la prime est supprimée pendant une année; pour une assurance de sept ans, assurance gratuite pendant une année, plus un rabais de 10 pour 100 bur les primes des six autres années; pour une assurance de dix ans, deux années d'assurance gratuite, plus un rabaisde 10 pour 100 sur les primes des huit autres années. Les clauses ordinaires des polices, les déchéances dontellessont hérissées, sont largement modifiées en faveur de l'assuré. Enfin, en cas de contestation pour le règlement des sinistres, le Comité directeur de l'Association intervient dans la désignation des experts. Outre ces avantages acquis aux assurés, la caisse de l'Association reçoit 10 pour 100 des bénéfices réalisés par la compagnie
LES ASSOCUTiœCS RURALES EX ALLBMAG.NK 1^
sur les assoranoes faîtes avec ses membres, Gellif» piir* ticipatioD loi procare ses priocîpalesressourct^; gràco à elle, elle avait un patrimoine de 13i.000 mares au i*' mai 1888. Le traité^ conclu d*abord pour dix ans» a été renouvelé pour une deuxième périotle décennale.
La compagnie s^engaje à ne faire d*avantage$ sem-^ blables à aucune personne étrangère à t.Usociation* Le Comité directeur de TAssociation, de son côté, s'engage uniquement: i^à ne pas traiter avec une autre compagnie d*assurances et à ne p:)s en fonder lui-môme pendant la durée du traité; 2'^ à user do son influence morale pour amener les membres de l'Association à s'assurer à la Glalbacher-GeHdlschafl plutôt qu'à une autre compagnie. Il n'encourt aucune responsabilité. L'assurance n'est pas obligatoire pour les membres de l'Association. Seulement, le (Comité directeur leur recommande vivement de ne pas le laisser séduire par les offres perfides des compagnies rivales qui veulent rompre ce faisceau. C'est, en effeti à la condition de faire un corps compacte que le W,* B.-Verein peut amener à composition les compagni^M d'assurances, tandis que le propriétaire isolé esta Inur merci.
Le Comité directeur surveille de très près les agents locaux de la compagnie, et, à la veille du renouv<$IU> meot du traité décennal, il a une position très tori^ vis-à-vis d'elle. Yingt mille propriétaires sont en effet mie matière assurable fort redierchée, d'autant que leur moralité et leur discipline intérieure (çnrznii%%éiui eomplètefDent les compagnies amire lft% incendies volontaires dont, dans les conditions ordinairei^, t4Ut% doivent malheareosement tenir compte p^^r la titZ' tionde lenrs primes.
186 LE SOGIALISMK O'&TAT
Un traité semblable a été conclu en i879 avec une compagnie d'assurances contre la grêle et fonctionne à la parfaite satisfaction des membres du Verein, La compagnie a inauguré récemment pour les petits propriétaires des assurances communales collectiTes qui réussissent très bien.
Enfin, en 1883, le W.-B.-Verein a traité avec une grande compagnie d'assurances sur la vie, la Leùensversickerungs und Erspai*nissbank de Stuttgart^ quiaccordeaux membres du Verein, à leurs femmeset àleurs enfants, des réductions rapprochant sensiblement la prime brute de la prime nette. La direction du Verein s'efforce sans relâche de faire comprendre aux propriétaires et [aux fermiers l'utilité de Tassurance de capitaux payables après décès. C*est elle qui garantit pratiquement la transmission intégrale de leurs domaines en mettant aux mains de [rhéritier associé la somme nécessaire lors du décès du père pour payer les soultes dues à ses frères et sœurs et le douaire de la mère (iV, § 3). Elieest aussi pour l'assuré lui-même durant sa vie un puissant moyen de crédit.
Après avoir obtenu du gouvernement à peu près toutes les réformes législatives possibles, le W.'Bauem" Verein a, à partir do 1882, tourné son activité vers les institutions capables de soutenir l'agriculteur dans sa lutte contre les bas prix. Il groupe les commandes de ses membres de manière à leur permettre d'acheter à des maisons de premier ordre, avec de fortes réductions de prix, moyennant le paiement au comptant, des semences, des engrais, des provendes pour les bestiaux, des machines et instruments. Un bureau de vérification pour les engrais et les semences a été créé à Munster. Le W.-B,- Verein provoque de
L£S ASSOGlATiOiNS RURALES EN ALLEMAGNE 18/
tout son pouvoir la formation parmi ses membres de sociétés coopératives do consommation; il a essayé de créer des sociétés pour la vente en commun des produits agricoles, mais jusqu'à présent il parait y avoir peu réussi. Il est au moins parvenu, par [a force de l'association, à apporter quelques améliorations pratiques au commerce des bestiaux et il a aidé aux paysans à se défendre contre l'exploitation dont, en Westphalie comme ailleurs, ils sont trop souvent victimes de la part des marchands.
M. de Schoriemer-Alst s'est de bonne heure préoccupé des questionsde crédit. Le petit journal de TAssociation servait d'intermédiaire aux offres et demandes de capitaux et a pu ainsi faire faire des emprunts au 4 OiO à plusieurs de ses membres. En 1883, les sommes prêtées par son intermédiaire se sont élevées à 58.590 marcs. Ces prêts sont faits avec des clauses favorables à l'emprunteur pour le remboursement, car ragriculteur est ruiné fatalement par l'emprunt exigible à date fixe et sans amortissement graduel (1). En 1877, sous rinfluence du Verein, la diète provinciale a établi une banque de crédit foncier (Landschaft) sur le modèle des meilleures institutions de ce genre (lY, S 1). Quant au crédit agricole à court terme, on a recours aux caisses de prêt mutuel du type Raiffeisen (II, § 8). itëSparunddarlehnscassen^ Vereine^ avec plus de 12.000 membres, se sont constituées dans la province et se
fl) Les cultivateurs étaient mieux trait^'s par Tancien système de crédit à long terme: le contrat de constitution do rente qui s*était développé dans les pays chrétiens par suite de la prohibition du prêt à intérêt, et dans lequel le capital n'est jamais exigible par le créancier, mais est toujours remboursable à la volonté du débiteur. Les institutions de crédit foncier, qui font des prêts remboursables par annuités, sont Tappiicatioa moderne et perfectionnée de ce contrat.
groupaient en 1887 autour d'une banque centrale établie à Munster, qui les surveille et les soutient à la fois.
Empêcher le fisc et la procédure de dévorer les petits héritages est un des buts que le Verein, dès sa fondation, avait inscrits sur son programme. II a d*abord créé des bureaux d*assistance judiciaire, composés d'hommes de lois expérimentés, qui aident les propriétaires à faire leur testament et leurs aiTaires d'argent. Puis, en 1886, M. de Schorlemer-AIst a pris une féconde initiative pour éviter les procès entre les membres de l'Association. Il les invite, en cas de difficulté, à recourir d'abord à des conciliateurs ( Ver^ gleichsamter) pris parmi leurs voisins. Si ceux ci ne parviennent pas à arranger amiablement le différend, ils doivent amener les parties à constituer un tribunal arbitral (Schiedsgericht) qui juge conformément à la loi et dont les sentences ont la même force que celles des tribunaux ordinaires. Pour faire entrer cette institution dans les mœurs, la caisse centrale du Verein prend à sa chargé les frais du tribunal arbitral . Son intervention évite aux associés de lourdes dépenses et des animosités contraires à l'esprit chrétien.
L'exemple du Bauern- Verein westphalien a provoqué la fondation dans toute l'Allemagne d'associations rurales qui reproduisent plus ou moins ses pratiques.
Une des principales est V Association patriotique des paysans bavarois. Elle a été ainsi décrite par feu
Arnold de Bonghars , dans les Christlich Sociale Blœltar :
Celte association existe déjà depuis 1871, et dous ne CI oyons pas nous tromper en attribuant son origine au plan formé dans la réunion de Ugelheim, en 1868. Ce plan consistait à établir pour toute la Bavière une compagnie d'assarances contre la grêle, fondée sur la réciprocité. L'organisation projetée de cette compagnie avait déjà beaucoup (la ressemblance ayecV Association patriotique bavaroise des paysans. Celle-ci compte 8 à 9.000 membres qui se partagent en réunions locales sous la conduite de 300 membres du Conseil. Depuis le commencement, le président est le député bien connu au Landtag et au Reichstag. le baron François- Xavier Ha fenbrsedl, propriétaire àSchedihof,près Deggendorf, en qui la Bavière a ti ou vé son Schorlemer-Alst.
V Association patriotique bavaroise des paysans diffère de celle de Westpbalie en ce qu'elle est politique et que ce caractère est très accentué. Une des conditions d'admission est d'avoir des sentiments non équivoques de patriotisme bavarois. Les autres conditions sont à peu près les mêmes que pour l'Association westphalienne, avec laquelle du reste elle n'a jamais eu aucun rapport.
Le but de V Association patriotique bavaroise est : l** l'avancement de rinstruclion agricole par la communication réciproque des expériences, par l'enseignement et par les conférences; — 2» la connaissance et l'explication des lois concernant l'économie rurale et l'ordre social ; — 3*" la discussion des questions sociales et politiques du jour sur le droit constitutionnel, ayant pour but de remettre en vigueur chez les bourgeois et les paysans la conscience de leurs droits et de leur état. Citons parmi les œuvres de TAssociation la fondation d'une assurance mutuelle contre la grêle, une assurance pour le bétail, de plus, une assistance contre les dommages causés par l'incendie et des secours en nature donnés aux membres. L'Association possède son imprimerie et sa presse àDeggendorf, plui un organe hebdomadaire : le Journal des paysans, qui est actuellement rédigé par le président (I).
(i) Les différents courants politiques de la fraction catho-
Indépendamment de ces associations, qui ont pour principal objet la défense des intérêts professionnels communs, les catholiques allemands se sont approprié les remarquables institutions coopératives doDt M. Schultze-Delitsch a été le puissant initiateur^ mais que le parti libéral avait d'abord accaparées au profit de sa politique.
D'après un relevé que nous empruntons encore à M. de Bonghars, les catholiques avaient, dès i866, sous leur direction, dans le royaume de Prusse, 3 associations de crédit mutuel, 9 caisses d'épargne, 8 caisses de prêts et avances, 9 banques populaires ; dans la Bavière, le Wurtemberg et la Hesse, 16 sociétés de crédit mutuely 17 caisses d'épargne, 4 caisses d'avances. Ces chiffres sont bien dépassés aujourdhui parce que les Baucrn-Vereine, qui se sont constitués depuis sur le modèle de l'Association westphalienne, ont poussé de plus en plus au développement de ces sociétés. Dans la haute Franconie seulement 41 sociétés de consommation et 139 socicHés pour l'usage des machines fonctionnaient en 1889 sous leur patronage.
Nous nous bornerons à mentionner les Bauern-Vereine de la Silésie (8.500 membres), de Nassau (3.000 membres), del'Ëichsfeld (1.450 membres), delà Hesse (1.400), du pays de Bade (4.000 membres.) Chacune de ces associations a sa petite feuille pour les paysans, ses caisses Raiffeisen et ses sociétés de consommation (1).
lique bavaroise n'ont pas ^'pargn<> rAssociation des payans dans ces derniers temps et ont grandement nui à son actiVité. (1) Le Bauem-Verem est devenu si bien une institution allemande gue les émigrants en ont fondé aux Etats-Unis. Le Westfalischer-Bouer, dans son numéro de mars 1882, publie une très intéressante correspondance où est décrit le fonction-
La grande province Rhénane, si industrieuse et si active, est entrée aussi dans ce mouvement. Beaucoup plus avancée que le reste de TAllemagne, avant 1789, dans le sens de révolution économique moderne, elle a conservé après 1815 le Code civil et le régime industriel français. Les restes, si vivaces encore au delà du Rhin^ de l'organisation rurale du moyen âge, qui ont été le point de départ du WestfaUscher-Bauern-Verein, y font complètement défaut. Aussi bien les besoins économiques des deux pays ne sont pas complètement identiques. Cependant, on y a compris la nécessité du groupement des forces sociales homogènes au milieu du régime de la libre concurrence. En 1877, deux cents catholiques réunis à Neuss fondèrent une Association d* économie populaire ^ sous la direction du baron Félix de Loë. D'après ses statuts, elle avait pour but de protéger les intérêts matériels d ! la population Rhénane, en tout ce qui touche les assurances, le commerce, l'éducation du peuple, l'économie rurale. L* Association d'économie populaire cherchait à atteindre ce but en provoquant la fondation et en patronant des institutions économiques spéciales, telles qu'écoles d'arts et métiers, sociétés d'assurances mutuelles, etc., qui fonctionnent ensuite d'une manière indépendante sous la direction des intéressés.
En 1882, cette association s'est transformée dans le Béheiniicher-Bauern-Verein, qui comptaitenmai 1888 plus de 29.000 membres. II a imité le plus possible l'Association westphalienne : contratsavec des compagnies d'assurance contre l'incendie et contre la grêle,
nement d*un Bauern-Verein à Indianopolis. 11 avait été créé en 1868 et comptait alors 3C0 membres.
192 LE SOaAUSME DÉTAT
concours à Tinstitution d'un Crédit Foncier provincial, bureaux d'assistance judiciaire, constitution de caisses locales de crédit mutuel groupées autour d'une caisse centrale, création d'une station d'essai pour les engrais. Le Rheinischer-Bauem-Verein parait avoir encore mieux réussi à créer des sociétés coopératives de consommation et de vente en commun des produits agricoles.
Parmi les associations de ce genre, les plus intéressantes sont assurément \e.s As^ociatiom de vignerons qui remontent à une dizaine d'années. Nous traduisons ce qu'en disait M. de Bonghars en 188i :
Depuis quelque temps, les conditions de rindostrie des vignerons ont changé. Autrefois, le consommateur devin s'adressait directement au vigneron et faisait sa provision; mais maintenant les grands indu.striels achètent les raisins en gros et ne vendent que le vin trn vaille par eux. Cette manière de faire le commerce mil les petits vignerons dans une situation précaire ; car ils furent obligés, pour soutenir la concurrence, de vendre au même prix. En outre, des vins rouges étrangers furent importés et la falsification augmenta beaucoup. D en résulta que ni la qualité ni la rareté des vins allemands ne furent considérées pour la vente.
Les choses en étaient là, lorsque les vignerons résolarent de se réunir et de faire en commun ce qulls ne pouvaient faire isolément . L'association fît construire et aménager des locaux et des caves pouvant recevoir immédiatement après les vendanges tous les raisins des associés. Le vin y est beaucoup mieux surveillé et soigné que chez les vignerons isolés . La vente des produits est conGée à un comité choisi par l'association qui traite directement avec les acheteurs. Le vin jouit maintenant d*u ne bonne répolation quant à la qualité et aux prix, et les petits vignerons, dont la situation s*est améliorée, ont repris courage.
Les premières de ces associations se sout formées sur
FAr; on en compte maintenant 9 renfermant 546 membres. Sur le Rhin, il y en a 3 avec3o membres; sur la Moselle, 2 avec 153 membres. Total : 15 associations contenant 734 membres (1).
Le Bauern-Verein du pays de Trêves, qui s'est Tonde en 1885 par Tiniliativede TabbéDasbach et qui comptait en 1888 10.298 membres^ a surtout pour obj<^t de défendre les paysans contre les usuriers de village et les fraudes commises à leur détriment par les marchands de bestiaux. La situation est la môme sous ce rapport qu'en Alsace et en Lorraine. Le Verein a soutenu avec succès un certain nombre de procès contre lej usuriers pour le compte de ses membres, de façon à intimider ces odieux exploiteurs du peuple. Il a fondé une banque agricole qui fait des avances sur les bestiaux et en môme temps, ce qui était indispensable pour que ce fût un gage sûr, des sociétés locales d'assurance mutuelle contre la mortalité du bétail.
On travaille à fonder des Bauern- Vereine dans le grand-duché de Posen, dans la Poméranie, dans la Saxe-Altenbourg. Il y a quelques années, les grands propriétaires protestants de la Prusse occidentale, les Agrarians, comme ils s'appellent^ ont essayé de créer uue institution de ce genre ; mais ils ont médiocrement réussi. Cette province est, après la Poméranie et le Hecklembourg, celle sur laquelle l'émigration exerce son action avec le plus d'intensité. La moyenne et la petite propriété lui font d'ailleurs défaut^ et avec
(!) Depuis lors, ces Winzervereine se sont encore développés. Le Nassimischer-Bauerriverein les propage activemont. y\ D' MarlinFassbender, Die Bawemuereine (Padcrboin, 1888). p. 164. Dans le pays d'Oldenbourg, il y a de très intéressantes //liifière* ou sociétés fromagéres organisées d'après le même princfpe,
194 LE SOCIALISME DÉTAT
elles cet esprit de solidarité et ce souffle populaire puissant qui sont la forc« de la grande association westphalienne.
Dans le pays de Bade, qui est un pays de petite culture, ce sont au contraire les grands propriétaires nobles qui se tiennent à l'écart du Bauern-Verein. Mais ce sont là des traits particuliers à certaines provinces.
Toutes ces associations unissent heureusement le principe du selfhelp avec la solidarité sociale. «J'étais pauvre, abandonné, dit Henri Heine avec sa mordante ironie, personne ne prenait garde à moi. Heureusement je rencontrai dans ma détresse quelqu'un qui s'intéressa à moi, qui me dit de reprendre courage, qui me soutint. C*est à lui que je dois de m'êlro relevé ! Oh ! le bon ami que j'ai eu là ! Jamais il n'en fut et ne sen rencontra de meilleur... Cet ami, c était moi-même! »
Cette aide individuelle, cet effort sur soi-même complété par la mutualité dans laquelle tous s'entr'aident proportionnellement à leur mise : voilà Tidée-mère des sociétés coopératives de toute sorte. Aide-loi et le ciel t'aidef^a, dit le vieux proverbe. On ne peut rien faire de durable dans Tordre économique sans l'effort propre des intéressés ; mais ce n'est là que la moitié de la vérité sociale. Les classes que leur position de fortune, leur éducation ont mises au-dessus des autres, ont visà-vis de leurs semblables des devoirs proportionnels à leur situation. Parce qu'elles n'ont pas besoin du so-
cours d'autrui ou plutôt en ont un moindre besoin, — on a souvent besoin d'un plus petit que soi, — elles n'ont pas le droit de se renfermer dans un individualisme égoïste. Les formes extérieures de la constitution des sociétés ont changé et leur ont enlevé les pouvoirs de direction qu'elles avaient autrefois ; leurs devoirs ne peuvent donc plus être sanctionnés par des lois positives comme dans les anciennes législations. Hais Tessence do ces devoirs, leur proportionnalité à la position sociale, voilà ce qui demeure toujours.
Le Westfaliscker Bauern- Verein nous paraît le type des institutions libres, reposant uniquement sur lat)onne volonté de leurs membres, quidoiventdésormais unir les personnes de position différente, mais rapprochées par la communauté des intérêts professionnels. Chacun s'y aide soi-même et a sa part dans le ménage des intérêts communs ; mais l'impulsion première est donnée par des hommes pénétrés de l'idée que leur position les obligea se dévouer et qui, en se faisant volontairement les serviteurs du peuple, estiment remplir un devoir imposé par Dieu.
C'est la pensée qu'exprime en toute occasion le baron de Schorlemer-Alst. Quelques passages d'un discours qu'il prononçait à Berlin, le 18 février 1880, au Congrès des agriculteurs allemands, la mettent magnifiquement en relief:
Le devoir du grand propriétaire consiste essentiellement à se montrer un véritable chrétien dans ses rapports avec sa confession et son Église, dans sa famille, dans toute sa conduite personnelle... 11 doit vivre en chrétien, non seulement au milieu du peuple, mais dans le peuple. Nous devons nous distinguer de ceux qui considèrent une grande propriété seulement comme un placement avantageux de
196 LE SOGALISME D'ÉTAT
leur capital, oa comme nn moyen agréable d*échapper aux chaleu. s de Tété. Nous devons partager les souffrances et les joies du peuple. Alors on trouvera facilement un lien entre la grande, la petite et la moyenne propriété... Sur ce terrain Tunilé se fera, le jour où tous, y compris le dernier des journaliers, auront le sentiment quMl y a un point de vue auquel nous sommes tous sur le même rang : c'est que, devant Dieu, nous sommes tous des serviteurs inutiles. Cest là la véritable égalité ; nous verrons alors la véritable hiérarchie sociale se rétablir d'elle-même par la volonté spontanée des autres classes avec ses plus heureux résultats.
M. de Schorlemer-AIst, après avoir sigualé la faute coDimise par les grands propriétaires, qui ne se sont pas occupés des classes inférieures et les ont ainsi laissées devenir la proie des partis révolutionnaires, donne à ses auditeurs des conseils éminemment pratiques :
La grande propriété doit, avant tout, reconnaître son devoir, qui consiste à aller au-devant de la petite et de la moyenne propriété et à faire pour cela des sacritices, même importants. Si elle se heurte à des préventions ou à des antagonismes, eh bien ! elle doit en triompher par son exemple et sa conduite pratique I
fin allant ainsi au-devant des petits et des moyens propriétaires, je le dis bien haut, il ne faut pas y apporter les prétenlions d'un patronage orgueilleux , mais celte bienveillance réelle qui fait que Ton partage leurs souffrances, que l'on est prêt, si l'on est matériellement en situation de les aider^ à le vouloir et à le faire de bon cœur.
Mon sentiment est que si les grands propriétaires remplissaient les devoirs que je puis seulement esquisser à grands traits, Une serait pas, en réalité, si difficile de créer sur le terrain social une étroite alliance avec la petite et la moyenne propriété.
J'en suis convaincu, les privilèges dont on regrette l'abc-
litioD, mais qui sont impossibles à^rétablir, seront volontairement accordés et spontanément offerts par les petits et les moyens propriétaires au grand propriétaire qui vit au milieu d*eux, si celui-ci remplit exactement de cette manière ses devoirs vis-à-vis d*eux. Mais une chose est essentielle. A mon avis, s'il veut avoir de Tinfluence, le grand propriétaire doit, dans toute son existence, être le type d'un homme libre et indépendant. Or, c'est précisément pour remplir ses devoirs que le don inappréciable de l'indépendance, qui est attaché à la grande propriété, lui a été fait par la Providence. La chasse et le sport et toutes les choses de ce genre sont assurément de belles choses; je sais apprécier leur valeur; mais ce n'est pas en cela. Messieurs, que consistent les devoirs du grand propriétaire : ils sont d'un ordre plus relevé I Ce n'est pas dans notre temps surtout qu'on en peut méconnaître la gravité et l'urgence. // y a un mal considérable à réparer et un danger imminent à écarter. Tous les grands et riches propriétaires doivent en être bien persuadés : nous pouvons, en un moment, tomber dans un gouffre, essuyer une tempête formidable. Or, le vieux proverbe est toujours vrai: On ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste. C'est pourquoi le rôle de la grande propriété est de demeurer comme le ferme appui de l'autel, du trône, de lapatrie,et de veiller constamment au bien de ses concitoyens.
Et dans une autre circonstance, en i887 :
Quand les premiers Bauern-Vereine vinrent à la vie, ils trouvèrent partout des opposants. Surtout ce mot de Baùer (paysan) soulevait des objections dans maints cercles. On
proposaittout de suite d'autres dénominations Personne
ne voulait être un paysan, et ce n'est pas un des molodres services des Bauern-Vereine que d'avoir remis en honneur cette honorable appellation allemande de paysan. A mon sens, rien ne nous convient mieux à nous tous ici, depuis le prince jusqu'au dernier journalier, que le nom de paysan, et si nous agissons tous de concert, comme de loyaux paysans, pour le bien de la patrie, nous pouvons porter ce nom avec honneur.
iOS LE SOCIALISME D'ÉTAT
Le peuple Westphalien a admirablement compris ce langage et apprécié ce dévouement. Des fêtes populaires touchantes ont célébré à Munster le soixantième anniversaire de la naissance de celui qu'on appelle dans tout le pays le Roi d^s paysans.
On a reproché au Bauem-Verein d'aLVoir mis à sa têle an noble, comme sMl voulait faire servir les paysans aux buts de la noblesse, écrivait à cette occasion le docteur Fassbender. Le baron de Schorlemer-AIst n'est pas seulemeot le fondateur de rAssociation, il en est le président librement
choisi et indéfiniment réélu conformément aux statuts
Ceux qui cherchent à opposer la noblesse et la bourgeoisie oublient que, dans notre développement économique actuel, les intérêts du grand propriétaire et du paysan sont solidaires. Nous nous réjouissons que les paysans s'affranchissent de ces vues étroites. Ils choisissent leur président sans se préoccuper qu'il soit noble ou bourgeois ; mais ils mettent à leur tête Fhomme qui réalise l'idéal du caractère westphalien: la droiture, la fermeté, la loyauté, le dévouement infatigable au bien. Voilà les traits qui forment le diadème radieux du caractère de Schorlemer-Alst.
Une pensée dominante préoccupe les hommes éminents qui dirigent, en Allemagne, ce travail de reconstitution des associations professionnelles, destinées, dans leurs espérances, à remplir plus tard un rôle analogue à celui des anciens ordres (stœnde) (II, §7) : c'est qu'il faut avant tout consolider les classes moyennes et que Ta venir de la société dépend de ce qu'elles seront. La Germania de Berlin s'exprimait ainsi en avril 1882:
La question sociale embrasse les deux points snivanls :
empêcher de se poursuivre la séparation de la société en riches et en pauvres, et pour cela conserver une robuste classe moyenne de cultivateurs et d'artisans ; puis créer à' la classe inférieure, qui gagne sa vie au jour le jour, une position meilleure et lui assurer l'avenir dans la mesure nécessaire.
Sous le nom de question sociale, il ne s*est agi, pendant longtemps, que de celle classe de prolétaires, parce qu*elle se présentait dangereuse et menaçante. Mais, depuis une dizaine d^années, de perspicaces observateurs voyaient que la classe moyenne marchait à sa ruine. Cette situation fait aujourd'hui la préoccupation des penseurs et des politiques.
Nous croyons cette vue très juste, non seulement pour rAllemagne, mais pour tous les pays.
Les classes moyennes vont dans ce siècle en grandissant^ parsuito du mouvement économique (XII, §2). Le centre do gravité de la société se déplace à leur profit. Il ne s*agit pas ici de la prétendue aptitude politiifue supérieure des classes moyennes dont, aux jours passés du parlementarisme, l'école doctrinaire avait fait une de ses thèses, qu*elle appuyait doctement sur un texte d*Aristote. Ce qu'on veut dire, c*estque, dans une société démocratique, les hommes dans des positions moyennes, en contact immédiat avec les classes populaires, font les opinions de celles-ci beaucoup plus que les personnes placées dans une position supérieure. L'influence directe des hautes classes est forcément très diminuée (I, § 6) ; elle est à peu près réduite à la propagation des idées, et tout dépend du talent avec lequel elles font cette propagande.
Si TAngleterre échappe jusqu'à présent aux agitations sociales^ malgré son grand développement manufacturier et son prolétariat, c'est parce qu'elle a des familles solides, de condition moyenne, dans le com-
200 LE ^OCULISNE D'ÉTAT
merceet l*indu$trie. Les sociétés coopératives tendent à développer ces classes : voilà pourquoi les Trade's- Unions les combattent sourdement, el pourquoi d'autre part Taristocratie se montre si favorable à leur extension.
C*est l'absence d*une classe moyenne de propriétaires ou de fermiers stables qui, est en grande partie cause des souffrances de Tlrlande. Tous les efforts des ministères conservateurs comme des libéraux tendent, depuis le Land-Act de 1880, à constituer cette classe.
La composition de ces classes moyennes va d'ailleurs en se modifiant au fur et à mesure que la richesse générale et Tinstruction populaire se répandent. Un entendait jadis sous ce nom les familles vouées aux professions Iil)éra]es et au commerce en grand. Ce sont elles qui ont gouverné politiquement la France depuis le commencement de ce siècle ; mais aujourd'hui le centrede gravilt'^ de la Démocratie sedéplace, et Gambetta avait l'intelligence de cette situation quand il faisait appel à l'avènement de nouvelles couches sociales : ce n'était pas directement sur le peuple mais sur des couches moyennes qu'il cherchait à asseoir sa puissance. Les marchands de vin, classe fort importante à Paris, les patrons des chambres syndicales de la petite industrie^ les commis-voyageurs, voilà les forces qu'il groupait et avec lesquelles il bravait les répugnances que sa dictature inspirait aux vrais ouvrière.
Nous sommes justement fiers de l'extension qu*a chez nous la petite et la moyenne propriété. Elle remonte bien au delà de 1789, jusqu'au moyen âge, quoi qu'en disent les harangueurs révolutionnaires. L'histoii*e y voit le résultat de la direction donnée au
LES ASSOaATlONS RURALES EN ALLEMAGNE 201
mouvement économique dès le douzième siècle par la Royauté capétienne, servie par les légistes, dont il ne faut pas méconnaître le rôle utile dans Tordre du droit civil, et la preuve vivante des bons rapports qui, pendant de longs siècles, ont régné en France entre les hautes classes et les cultivateurs du sol.
Cependant, il ne faudrait pas trop se fier aux apparences et aux statistiques sur la division du sol. Les familles rurales de moyens et de petits propriétaires manquent chez nous de stabilité. Sans doute le morcellement ne fait plus les mêmes progrès que dans la première moitié de ce siècle: en Normandie même la grande propriété regagne du terrain. Cela tient à la dépopulation des campagnes, à Témigration dans les villes, à la stérilité systé:natique des mariages. Mais dans les départements où les familles rurales sont encore fécondes, le morcellement prend des proportions menaçantes pour la moyenne propriété. Ce sont les toutes petites propriétés qui se multiplient au détriment des domaines moyens. (X, § 9.)
Là mémo où la composition de la propriété semble demeurer identique, les domaines sont dans un état perpétuel de formation, de division et de reconstitution, par l'effet du partage égal et en nature, aggravé par la procédure fiscale qa: sovit à chaque succession. Les familles rurales se font et se défont; elles n'ont plus de racines dans le sol et dans la commune; elles ne peuvent plus conserver ces traditions, ces forces morales et physiques accumulées qu'avaient jadis les petits propriétaires normands, les ménagers de Provence, la Yeomanry anglaise.
La supériorité de TÂllemagne consiste en ce que, dans beaucoup de provinces, et notamment dans la
Westphalie, d'admirables races de paysans se sont maintenues grâce à des coutumes successorales, remontant au vieux droit saxon. Les paysans les ont conservées soigneusement au milieu des transformations législatives auxquelles Tabolition du régime seigneurial adonné lieu. Ils forment des familles de petits et de moyens propriétaires, ayant leur ancienneté, leur tradition, en un mot, ce qui constitue la vraie noblesse, au même titre que les possesseurs de biens équestres garantis par les fidéicommisde famille.
Quel contraste avec la situation faite à notre petite et moyenne propriété!
On commence à s*en apercevoir, du moins en Allemagne, dans les pays qui avaient conservé le Code civil français. En 186i, plusieurs cercles delà province Rhénane ont obtenu d*étre soustraits à son application en ce qui touche les lois de succession, pour adopter le code général prussien, plus favorable à la liberté de disposer du père. En 1881, la Diète a demandé l'extension à la province entière des nouvelles lois successorales qui, en Hanovre et en Wostphalie, ont restauré les coutumes de la famille-souche. (IV, §3.)
Yl
Dans les remarquables brochures de M. de Schorlemer-Alst, dans les revendications qu3 lui et ses amis portent devant les pouvoirs publics, il est certaines idées qui répondent aux conditions historiques du développement social de l'Allemagne et qu'on ne saurait transporter dans notre pays.
Dans le discours au Congrès des agriculteurs aile-
LES ASS0ClAT^3:iS aCBALE^ E3 âLLKMAGXE àXI
mands que nous ciiioQspius haaC réioqiient onleura attribué une bomie partie dts maux doDt souffre actuel* lemeot la classe avarie à rintrodoctioD da droit romain en AHemagiie* à la Un du moyea âge ! U, ;^ o.) Chez nous, le» Ruidectes et le G>ie nrat jamais mérité DÎ cet excès dlkxiaear ni cette indignité. Les provinces du Midi, où le droit romain était appliqué, étaient cdies où les fam îles rurales bisaiect le plus intelligent usage du testameot ( 1 !
L'abandon de la discipline communale, la liberté de changer de domicile soot regardés par les paysans westpbaliens eomme descboss» tort dangereuses; la liberté d'aliéner la terre leur parait devoir être limitée ; enfin, nous les soupçonnons fort de voir de mauvais œil le développement des relations commerciales entre les nations, ils attribuent une influence considérable aux sociétés par actions et demandent des mesures législatives éo^giques contre el'es.
Tout cela peut être bon pour TÂllemagne, mais n'est d'aucune application chez nous. La liberté économique, elle aussi, est ancienne en France. Depuis Tabolition du servage, c'est-à-dire depuis le xn* ou le iiv* siècle, selon les provinces, le paysan jouit de la plénitude de la liberté civile. La propriété foncière a pu s'aliéner librement sans que nos paysans normands ou picards devinssent la proie de l'usure, comme les paysans allemands et slaves. Le commerce en gros a été affranchi du régime corporatif depuis le xvi* siècle; la grande industrie manufacturière s'exerçait à peu près librement sous Louis XVI.
(1) V. de Ribbe. Les familles et ta Société en France avant la Révolution, 4* édit. Marne, 1879.
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Dans les campagnes et les bourgs, les arts et métiers étaient pratiqués librement depuis l'abolition de la féodalit<^; des confréries ouvertes groupaient les artisans. Les jurandes et les maîtrises n^existaient que dans les villes d'une certaine importance; malgré leurs inconvénients, elles avaient au moins l'avantage de modérer l'émigration des campagnes. Le principe dangereux de l'assistance publique obligatoire n'avait jamais pu prendre pied chez nous; jamais non plus nous n'avons connu ces odieuses restrictions au mariage des ouvriers, qui existaient à cette époque en Angleterre et qui viennent à peine de disparaître en Allemagne. Cette liberté dans les rapports sociaux, son contrasteavec les régimes de contrainte pratiqués alors partout ailleurs, faisaientdire avant la Révolution que la France était le pays le plus plaisant du monde.
Cette précieuse tradition de notre génie national doit demeurer intacte. La situation économique, les précédents sociaux de la France ne ressemblent pas à ceux de TAllemagne. lisse rapprochent beaucoup plus de ceux de l'Angleterre et des États-Unis. C'est avec les mœurs économiques de ces pays que les nôtres tendent de plus en plus à s'assimiler : voilà le fait contre lequel on ne peut réagir, qu'on le trouve bon oiî mauvais.
La liberté des professions et des procédés du travail est d'ailleurs la base de ce régime économique moderne que les développements des voies de communication rendent inattaquable. Uéquilibre entre la production et la consommation, cette pierre philoso* phale de l'économie politique, ne sera pas plus trouvé par le Conseil économique de l'Empire qu'il n'a été pratiquement réalisé autrefois. (I, ^2,7, 9.)
Il n'en est que plus nécessaire de s'attacher fortement aux bases essentielles de rorganisation des sociétés. Pour que la démocratie moderne soit viable, il faut que les familles aient les moyens de se perpétuer, de former et de conserver des traditions. Il ne faut pas qu'une législation anti-économique détruise à chaque génération le patrimoine à peine formé.
Au milieu des oscillations inévitables de la concurrence industrielle et des conflits d'intérêts qu'elle amène, il faut plus encore qu'autrefois que les hommes ayant les mêmes intérêts professionnels se groupent pour défendre ces intérêts, se soutiennent mutuellement et se solidarisent malgré la différence de fortunée! de condition. Il y a là pour des corporations libres et ouvertes nue grande tonciion à remplir. La fondation de patrimoines corporatifs, placés en dehors des vicissitudes financières quiatteignent les familles, remplira les buts auxquels répondaient autrefois les biens communaux et assurera des bienfaits analogues aux populations manufacturières. (I, § 15.)
Voilà ce dont Y Union des paysans tvestphaliens nous donne, par sa pratique plus encore que par ses théories, un magnifique exemple. C'est une institution essentiellement spontanée, n'empruntant au passé que cette tradition morale supérieure, dont on ne peut impunément briser la chaîne. Elle répondà la fois aux besoins économiques du temps et à l'état d'esprit des hommes modernes qui ne veulent pas recevoir des classes supérieures un patronage orgueilleux^ mais seulement une collaboration dévouée et une initiation intelligente. Du reste, ces institutions nofontque débuter. Le temps développera sans doute leur action encore au delà des prévisions que nous pourrions former.
206 LE SOCIALISME DÉTaT
L*exemplequi nous vienlderAllemagnenous éclaire sur une condition essentielle de la réforme sociale. Dans toutes les manifestations publiques faites par V Union des paysans ivestphaliens, les protestations de fidélité à la Couronne et de dévouement à l'Empereur tiennent une large place. Sans doute M. de Bismarck a essayé de la dissoudre (§ i). Ce n'est pas la première fois que des gouvernements légitimes commettent de mauvaises actions; mais le remède se trouve dans leur principe même, dans leur intérêt qui est toujours identique à celui du pays. Aussi, les mesures auxquelles nous faisons allusion n'ont été qu'une erreur administrative passagère.
Les hommes de bien, qui voulaientservir le pays par la fondation de ces institutions, ont toujours eu la conscience qu'ils agissaient en accord avec les vrais intérêts de la monarchie. Les petits et moyens propriétaires^ qui se groupaient autour d'eux, avaient la môme conviction, malgré les rescrits du ministre de l'intérieur et les arrêtés des présidents de cercle. L'événement leur adonné raison.
Sur un terrain plus vaste, le ATaZ/urA-a/w/j/'a été lerésultat néfaste d'une action ministérielle mauvaise. La souveraineté est restée en dehors de ces fautes, et c'est l'action de l'Empereur et de la famille impériale, beaucoup plus que les lumières de sa conscience, qui a obligé le Charcelier de fer à s'arrêter dans la voie funeste où il engageait l'empire.
Au contraire, là 011 le pouvoir a pour origine une vio-
latioD du droit, là où il reposo surun principe fauxcomme la souveraineté du peuple etledroit à rinsurrectton, sa seule existence est une provocation incessante aux passions anarchiques et à la désorganisation sociale. Quelle famille peut conipter sur le temps, quelle institution nouvelle peut se fonder, quand le pouvoir est livré par son principe à Tin^tabilité et quand la fatalité de son origine Toblige à avoir pour ennemis les citoyens qui apportent précisément à la société les éléments de conservation les plus solides ?
La souveraineté est la clef de voûte de Tordre social. Elle e^t non seulement la pierre qui couronne l'édifice, mais encore celle qui, par son action, maintient toutes les autres en leur place. Aucune reforme sociale n'est possible contre elle et sans elle. Sa constitution sur les bases de la justice et du droit, telle que la déterminent les conditions historiques de chaque nation, est partout le premier et le plus grand intérêt des peuples.
Il faut aussi remarquer que le peuple allemand trouve de puissantes ressources dans la constitution de ses provinces qu'il a eu la sagesse de conserver. La Westplialie, sur laquelle s'étend l'action du W.'Bauern- Verein, do la Landschaft ou banque de Crédit foncier, et des sociétés de crédit mutuel groupées autour de la Landliche Centra/kasse, est une unité territoriale de 20.200 kilomètres carrés, qui, au recensement de 1885, avait 2 202.73(3 habitants. Comme territoire et
comme population, elle a quatre fois plus d*importance qu*uD département français moyen.
Les diètes provinciales peuvent entreprendre, sur le terrain économique, des œuvres (assurances, défrichements et colonisation de terres abandonnées, opérations de crédit foncier, etc.), qui sans cela tombent aux mains des grandes sociétés financières ou de rÉtat. La Révolution, en détruisant en France les provinces, a privé la vie nationale d'un organe fort utile. Userait à souhaiter, ainsi que le voulait Le Play, que Ton pût le rétablir tout en conservant le département qui est indispensable comme groupement subordonné.