CATHOLIQUES
ET US SOCliTËS COOPilRATIVSS DB CONSOMMATIOIT
I. Les corporations chrétiennes et libres. — Les tisseurs Lyonnais. — IL Le Conservatoire de Varme fine à Saint-Etienne. — III. L'esprit ancien et l'esprit nouveau dans le régime du travail. — IV. Causes des échecs des sociétés coopératives de production. — Y. Succès et portée sociale des sociétés coopératives de consommation. — YI. Nécessité nour les conservateurs de ne pas s'en désintéresser. — YII. Le principe de la coopération et le patronage. — YIII. Union possible des syndicats agricoles et des sociétés de consommation.
Les catholiques ont usé largement de la loi du 21 mars 1884 pour créer des associations inspirées par une pensée de rapprochement entre patrons et travailleurs.
On en pourra juger par Texemplo de la Corporation des tisseurs lyonn^iis. Elle a été fondée en décembre 1885 sous l'influence de quelques hommes aussi intelligents que dévoués et par Tinitiative d'ouvriers tisseurs désireux d'échapper à la tyrannie des syndicats révolutionnaires, qui venaient de troubler si gravement dans cette ville les relations du capital et du travail. Elle comptait au 1«' janvier 1889 1460 chefs
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d^atelier (1) ou compagnons. Voici les principaux articles de ses statuts :
Abt. IV. — Le but de rassociation est : i^ ramélioraticm eonslante des intérêts matériels et moraux des membres de rassodalion ; f? de fournir, à titre de location, et sar sa demande, à tout chef d'atelier faisant partie de Fassociation les ustensiles nécessaires à tout travail de tissage qui loi sera con6é ; 3* de rechercher tous les moyens poor procarer à ses adhérents la vie à bon marché; 4® d^arréter, par lesdits moyens précités dans les paragraphes 2 et 3 insérés ci-dessus, Téroigration des ouvriers tissears de la ville à la campagne ; b^ par son bureau de fournir soit aux fabricants, soit aux membres adhérents, aux uns les métiers, et anx autres la recherche facile du travail ; 6<» de rétablir la vie de famille qui existait autrefois dans Tateller, c*est-à-dire que Touvrier ou compagnon y soit attaché à demeure fixe comme nourriture et logement ; 7** de former de bons apprentis qui, plus tard, deviennent des ouvriers suivant les désirs et vœux de la Corporation.
Abt. v. — La fondation de la Corporation étant basée sur la fraternité chrétienne, ses membres ne pourront se recruter que parmi les chefs d*ateliers et ouvriers exerçant la profession de tisseur, des professions similaires ou des professions connexes concourant à rétablissement de produits du tissage, ne faisant ou n*ayant fait aucun acte d*hostilité contre ce qui toucherait à nos institutions religieuses et morales.
Art. VI. — Elle s'interdit tout moyen violent, coerdtif pour la défense de ses droits, le relèvement des salaires qu'elle poursuivra d'abord et toujours par la voie de la conciliation et, s'il y a lieu, par les moyens légaux.
Art. vu. — Chaque année, une fête patronale, sous la forme religieuse, viendra grouper les membres de la Corporation qui voudront y prendre part.
(1) Les chefs d*atelior qu'on appeHe à L^on CanuU sont des ouvriers qui possèdent un ou plusieurs métiers à tisser et nui traitent à façon avec le fabricant. Celui-ci. fournit la soie. Ils se font aider par d'autres ouvriers qui sont les compagnons.
Art. XXI. — Toat chef d'atelier devra toujours, à mérite égal, occuper de préférence les ouvriers compagnons faisant partie de la Corporation.
Art. XXII. — Tout chef d*atelier, à moins de cause majeure, devra sMnterdire pour lui et les siens tout travail le dimanche et ne jamais Tautoriser.
Suivant une vieille pratique, qui a rendu les associations ouvrières lyonnaises bien plus solides que les syndicats parisiens (VI, § 4), la Corporation des tisseurs s*est divisée en séries de vingt membres ayant chacune un bureau et réparties en sections locales.
Toutes les élections ont lieu au scrutin secret et à la majorité des suffrages, sans aucune clause qui perpétue forcément au bureau les mêmes hommes. Les membres nouveaux sont admis après enquête par le conseil d'administration. Un conseil de conciliation de six membres, appelés jurés, est institué au sein de la Corporation et préparera, espère-t-on, de meilleurs choix pour les élections au conseil des Prudhommes.
Sans renoncer, ou Ta vu par l'article 6^ à travailler à une légitime élévation des salaires, la Corporation des tisseurs lyonnais cherche avant tout à mettre ses membres à même de produire dans de bonnes conditions et de vivre économiquement. Elle a acquis un nombre considérable de métiers qu'elle loue à ceux de ses membres qui n'en possèdent pas. Elle leur permet ainsi d'accepter des commandes. Une émission d'obligations de 50 francs, portant 4 0/0 d'intérêt, lui a procuré les fonds nécessaires. Quoique le prix de location des métiers ne soit pas excessif, il permet à la Corporation d'en amortir rapidement le prix d'acquisition et de constituer un patrimoine industriel collectif. En même temps, une société coopérative de consom-
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roation, la Fraternelle y qui exige de ses membres les mômes garanties chrétiennes, a été fondée avec qd remarquable succès. Elle a établi dans les divers quartiers de la ville des comptoirs pour la vente des épice* ries, du vin, du charbon. Une caisse de secours ^é\é aussi créée dans le sein de la Corporation.
Une Corporation des employés de la soierie lyonnaise et une Union chrétienne des fabricants de soierie ODt été fondées sur les mêmes bases. Cettedemièrese donne pour mission « d'étudier au point de vue chrétien les questions industrielles, économiques et sociales, intéressant la fabrique lyonnaise de la soierie, puis de présenter les résolutions adoptées et de s^efforcer de les faire prévaloir dans les chambres syndicales, les chambres de commerce et tous les autres corps ayant qualité pour connaître de ces questions ».
Ces trois syndicats ont formé, conformément à la loi, une Union corporatrice de la fabrique lyonnaise. Us se réunissent pour la célébration des fêtes religieuses et pour rétablissement d'institutions communes telles que la société de consommation.
Ce groupement de trois associations répond particulièrement à l'organisation industrielle appelée la fabrique collective^ où les ouvriers travaillent chez eux à façon pour des fabricants assez nombreux eux-mêmes. Mais l'esprit qui a dicté leurs statuts peut êtreproposé partout comme la meilleure inspiration à suivre.
C'est également parmi des ouvriers travaillant chez eux à façon et fournissant même la matière première
qu'a été créée la Corporation chrétienne des armuriers de Saint-Etienne. Son nom seul indique son but à la fois moral etmatériel. Gomme lacorporation lyonnaise, elle cherche à améliorer les conditions matérielles de la vie pour les associés au moyen de traités passés avec des boulangers et autres fournisseurs, qui leur assurent des réductions de prix. Hais ce qui caractérise cette association, c'est un eifort très remarquable pour développer la capacité professionnelle de ses membres et en même temps pour maintenir à la fabrique de la ville son antique renom.
Le désir de produire beaucoup et à bon marché a dominé généralement les fabricants de Saint-Étienne depuis un certain nombre d'années et les a portés à la fois à abandonner Tarme fine et à réduire les prix de façon. Les meilleurs ouvriers, — parmi eux il y a de vrais artistes qui comptent une longue suite de générations illustrées par un renom local, — ont peu à peu vu leur condition pécuniaire s'abaisser déplorablement et même le travail leur manquer : car ils se décident avec peine à accepter un ouvrage commun qui leur gâte la main. Deux hommes de cœur, qui avaient pris une part active à la fondation de la Corporation, M. Chalet, un fabricant, et M. Courbon, ont . eu la pensée de créer dans son sein une institution qui relevât la fabrication du fusil de prix, encourageât les ouvriers d'élite et assurât leur recrutement fort menacé pour l'avenir.
Le Conservatoire de Carme fine est un atelier modèle^ où sont employés â fabriquer dos armes de premier choix des ouvriers appartenant â la Corporation et choisis au concours. Un fabricant expérimenté dirige l'atelier. Chaque spécialité est représentée au moins
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par un ouvrier artiste, qui ne fait qu'une partie de l'arme : chaque pièce doit être acceptée par les ouvriers réunis, et cette acceptation est consCatéeparune petite marque portant le mot conservatoire. La moindre imperfection dans le travail fait refuser la marque. Les fusils fabriqués dans le Conservatoire subissent des épreuves multipliées au point de vue de la solidité et de la justesse du tir. Lorsqu'ils sont terminés, ils reçoivent une marque portant ces mots : Corporation chrétienne des armuriers S téphanais y Conservatoire de ' iarme fine, La marque n"" 1 s'applique aux fusils de grand prix, qui non seulement ont subi toutes les épreuves, maisdont encore toutes les pièces ont obtenu séparément la petite marque. La marque n* 2 est appliquée aux armes auxquelles quelques imperfectioDS de détail ont fait refuser la marque n° 1, car cette perfection absolue ne peut pas être atteinte toujours du premier coup ; elle témoigne encore d'une haute valeur. Les armes avec la marque n^ 2 sont vendues à un prix inférieur naturellement (i).
Chaque ouvrier du Conservatoire est obligé d'avoir constamment un apprenti travaillant avec lui. Il est choisi au concours encore dans les familles qui font partie de la Corporation.
Le Conservatoire de Parme fine ne peut employer qu'un petit nombre d'ouvriers. Il doit agir sur la fabrique de Saint-Ëtienne tout entière par l'apprentissage et par Témulation.ll offre dès à présent aux fabricants
(1) Quoique sp rattachant par un lien étroit à la Corporation, le ConsorvMtoire en est financièrement indépendant. Il a été consUUiê v^ous la forme d'une société en commandite par actions, dont lo garant est le directeur technique du Consen'atoii>'. Uiit' ]>nrt éventuelle des bénéfices est attribuée aux ouvritM-s (lu Conservatoire, une outre devra être consacrée à des ioudations en faveur des membres de la Corporation.
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de la ville, à la condition qu'ils emploient des membres de la Corporation, de vérifier et éprouver leurs armes et de les marquer d'une marque portant le n« 4, qui porte simplement ces mots : Corporation chrétienne des armuriers Stéphanais, sans ceux-ci : Conservatoire de Carme fine, réservés aui produits du Conservatoire.
Plusieurs fabricants ont accepté avec empressement cette combinaison qui offre au public une garantie précieuse. Grâce à des marques gradu'^es émanant d'une institution qui a en vue non pas l'intérêt de tel ou tel fabricant, mais le renom général de la fabrique locale, les acheteurs sauront facilement à quoi s'en tCDÎr sur le mérite réel de l'arme qu'ils acquièrent.
Saint-Etienne a pour lui la supériorité do la matière première, les traditionsdu travail admirablement fini et un mérit * artistique où l'on retrouve le génie français des siècles passés. On a pu en juger par le magnifique spécimen offerte M. le Comte de Paris. A cette occasion, l'auguste exilé a trouvé dans son cœur de nobles paroles pour rappeler l'antique alliance de la Royauté capétienne et des classes laborieuses. Dans cette démarche, comme dans la création du Conservatoire de Carme fine^ il y a une indication significative sur la nécessité d'intéresser Touvrier à la qualité loyale et au mérite artistique du produit. Son sort matériel en dépend ; c'est bien le moins qu'il y intervienne par son expérience traditionnelle et éminemment pratique I La question de l'apprentissage, qui est capitale dans les industries d'art, y est étroitement liée.
Les corporations d'autrefois résolvaient très bien ce problème délicat. Dans le régime industriel actuel, où le rôle du fabricant est devenu prépondérant par suite
de ricnportancedes opérations commerciales, l'ouvrier aété trop généralement désintéressédu méritedu produit dont il est le principal créateur. De là le découragement, et au découragement succède souvent l'antagonisme social. Dans certaines industries, Tinitiativedes patrons a réagi heureusement contre ces difficultés inhérentes aux conditions modernes de la production (i). A Saint-Étienne^ l'initiative est partie des ouvriers.
La création de marques collectives de fabrique, do marques municipales, estpartoutàFordredu jour dans le monde industriel. Au fond, c'est la question de l'intérêt collectif, de l'intérêt professionnel local qui existe àcôté de rintérét individuel. ALyon, lesyndicatouvrier, V Union des tisseurs et similaires^ réclame l'établissomentd'une marque munici pale de fabrique oblifratoire, comme un moyen dedétruireTindustrie des campagnes. (I, § 14, note.) La passion socialiste reprend ainsi pour son compte précisément ce qu'il y avait de mauvais dans le régime corporatif d'autrefois. Les municipalités ne peuvent intervenir en pareille matière qu'à titre facultatif, et il faut bien se garder, sous prétexte de marque locale, de revenir à la réglementation des procédés de fabrication qui a été désastreuse pour tant d'industries (2). Des initiatives comme celle du Conservaroire
(1) Ainsi, à Nevers, Tindustrie de la faïence, qui était tombée dans une décadence absolue sous le régime des petits ateliers, a été relevée, à la fois au point de vue artistique et du chiffre de la production, par un manufacturier qui a introduit les machines et a concentré la fabrication dans une usine unique. K. la Mononraphie du faïencier de Severs aux dates de 1S64 et i^^SS, par M. ae Toytot, dans les Ouvriers des Deux Mondes, tome
(2) Si les municipalités ne peuvent pas obliger des fabricants à accepter une marque, elles ont le droit d'empêcher les fabricants étrangers ou ceux des localités voisines d'usurper la marque collective qu*elles ont établie, ou même seulement leurs armes ou leur nom. Cela constitue, en effet, une propriété com-
de Varme fine montrent la voie à suivre, et il faut espérer que les fabricants de Saint- Etienne comprendront le parti qu ils en peuvent tirer.
Les associations professionnelles catholiques, ou corporations, ainsi qu'elles aiment à s'appeler, sesont surtout multipliées grâce à Tactive propagande de V Œuvre des cercles ouvriers. Fondée sur les ruines de la Commune, en 1871, par M. Albert de Mun, avec quelques hommes .'admirablement dévoués, au premier rang desquels était son frère, Robert de Mun, si grand lui aussi par le caractère, cette œuvre a suscité dans tout le pays un ensemble de bonnes volontés, qui honorera singulièrement devant l'histoire la société française de la fin de ce siècle. A Angers, à Nantes, à Toulouse, à Gaen^ à Paris même, et dans bien d'autres villes, elle a créé des corporations de métier sous la forme de syndicats mixtes, c'est-à-dire réunissante la fois des patrons et des ouvriers. La base sur laquelle ces corporations sont assises est toujours une confrérie qui prépare leur fondation et reste leur vrai lien. Des sociétés de secours mutuels, des caisses de retraite, des sociétés de consommation y ajoutent un intérêt matériel. Les sentiments d'apostolat chrétien,
muno pour tous les citoyens de la ville. Nous nous bornons à
S oser ici le principe ; car la concurrence industrielle devenant e plus en plus serrée, la question est appelée à prendre une grande importance pratiaue. Quant aux applications de détail, elles soulèvent beaucoup ae difficultés. La question des marques locales et régionales a été traitée au Congrès international de la propriété industrielle tenu à Paris en août 1889.
iOO LE SOCIALISME DÉTAT
que la chaleureuse éloquence de M. de Mun a développés chez les ouvriers d'élite groupés dans ces cer* clés et ces corporations naissantes, en font une espé« rance précieuse pour la solution du grand problème d'oii dépend Tavenir de la Société : le retourdesmasses populaires à la religion qui a affranchi leurs aïeux et ennobli le travail pendant les âges chrétiens.
A Lille, qui est un foyer autonome très actif pour toutes les œuvres catholiques dans la région du Nord, une association de patrons chrétiens^ recrutée parmi les plus grands industriels et présidée par un prêtre d'une hante portée d'esprit, propage dans les usines les pratiques les plus propres à assurer le bien-être moral et matériel des ouvriers. Son influence ne se borne pas à ses membres et, grâce à elle, de proche en proche, bien des abus locaux disparaissent.
Dans la ville même de Lille, trois corporations chrétiennes, formées de patrons et d'ouvriers, existentsoas la forme de syndicats : celle de Saint-Nicx>las pour la filature, celle de Saint-Éloi pour la métallurgie, celle de Saint-Crépin pour la cordonnerie. Cette dernière, qui s'adresse àdesartisans et non à des ouvriers d'usine, est particulièrement vivante. Outre ses fêtes religieuses, elle a une caisse d'assistance, un bureau déplacement, un bureau de renseignements et d'affaires confié à un ancien magistrat. Les industrielséminents, qui dirigent ce mouvement, ont tenu à rester toujourssur un terrain essentiellement pratique et à se dégager de toutfôles théories préconisant la réglementation de TÉtat et les régimes de contrainte. Les déclarations qu'ils ont faites aux Assemblées générales des catholiques du Kori, et où Ton reconnaît l'influence du grand enseignement de M. Charles Périn, constituent, dans leur ensemble,
le programmo le plus précis de raction des catholiques sur le terrain économique (1).
Les œuvres du même genre se multiplient aussi en Belgique. Liège est le centre d'une association de patrons chrétiens dignes de ceux du Nord^ et partout les catholiques créent des associations ouvrières auxquelles ils aiment à donner le vieux nom national de Gildes (2).
Unir le soin des intérêts matériels de l'ouvrier à la protection de ses intérêts religieux, voilà ce qu'ont à réaliser les nouvelles corporations.
La pratique de la religion, qui répond avant tout au but final de la vie, est cependant utile ici-bas à la satisfaction de tous les besoins légitimes de Thomme. Il faut donc que l'ouvrier trouve dans les associations qu'on le convie à fonder les moyens de gagner plus facilement sa vie, d'exercer avec plus d'honneur et de profit son métier. Le groupement par professions est le mode d'union le mieux approprié aux habitudes morales et aux besoins matériels de l'ouvrier. Le cercle des relations de famille est bien resserré, hélas I pour le travailleur manuel. Ceux qui exercent le mémemé* tier doivent être pour lui une seconde famille, et c*est pourquoi les corporations ouvrières se sont fondées spontanément dans tous les pays et sous tous les ré-
(1) V. Une tentative (inorganisation ouvrière dans le Nord de la France^ par le P. Frislot, S.-J. (Paris, Dumoulin, 1889), et La Corporation chrétienne de Saint-Nicolas à JÀlle pour les industries du lin et'du coton, par G. Feron-Vrau (Lille, 1889).
(2) V. le recueil périodique L'Economiste catholique. Bulletin de la fédération belge des œuvres ouvrières catholiques, Bruxelles. Le ministère Èelge a déposé dans la session de 1889 un projet de loi sur les syndicats professionnels qui leur confère la personnalité civile sur des oases analogues à notre loi du 21 mars 1884, mais en Taméliorant sur plusieurs points.
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gioies économiques. Héconoaitre cette attraction réciproque, c'est violer une loi de nature. Lorsque la li^gislation révolutionnaire eut détruit les anciennes unions professionnelles, les ouvriers en créèrent d'autres comme au hasard, et dans cette période de transition leur niveau intellectuel et moral a trop souvent baissé. (VI, § 2.)
La religion doit être la base de ces nouvelles unions de métier. Des institutions simplement philanthropiques ou exclusivement économiques peuvent en soi être bonnes ; elles ont pu être utiles dans d'autres temps; elles le sont peut-être dans d'autres milieux; mais actuellement, en France, au fort de la lutte déclarée au Christianisme par la Révolution et par le Socialisme son héritier, toutes les questions sont engagées à la fois. Une association qui n*a pas une base solidement religieuse et n*est pas dirigée, au point de vue moral, par un prêtre, est destinée tôt ou tard à tomber sous l'action de la Maçonnerie ou des meneurs socialistes.
Pour que les nouveaux groupements professionnels soient utiles réellement aux ouvriers, ils doivent donc avoir une confrérie pour premier fondement. La pratique traditionnelle de FÉglise est en ce sens. C'est par des confréries que les corporations ont commencé, au onzième siècle, et peut-être avant. Quand le clergé séculier et les anciens ordres monastiques fléchîreot dans l'accomplissement de leur mission, les Domi* nicains et surtout les Franciscains exercèrent leur apostolat auprès des masses populaires par les confréries. Us furent les vrais inspirateurs des corporations que l'on voit s'épanouir dans les grandes communes du treizième et du quatorzième siècle. La con-
firérie professionnelle estégalementle moyen de maintenir un véritable intérêt commun entre le patron et l'ouvrier, aujourd'hui que la différenciation de leur condition sociale a tellement changé le milieu dans lequel les corps de métier du moyen âge s'étaient fondés. Au treizième siècle, le maître des corporations était toujours un ancien ouvrier. Au seizième siècle il n'en était plus ainsi, et déjà les corporations perdaien t pour Touvrier une grande partie de leurs avantages. La continuation des confréries a fait cependant que, dans les pays catholiques,, cette institution est resiée bienfaisante pour lui. Au contraire, en Angleterre et dans TAUemage du Nord, où le Protestantisme les avait détruites, la corporation devint un instrument de discipline, pour ne pas dire d'oppression, à son encontre ; aussi il se réfugia dans les compagnonnages.
Si rélément religieux des corporations doit toujours être le môme, le mode de protection des intérêts matériels des travailleurs doit varier selon l'état général de la société et la différence des types d'industries.
Autant il est utile de former des corporations chrétiennes de travailleurs se groupant librement, se choisissant eux-mêmes et tenant loin d'eux ceux qui sont étrangers à leurs principes religieux, autant il serait dangereux de pousser au régime corporatif y à l'organisation corporative du travail national, que les socialistes d'Ëtat veulent élever à la place de la constitution actuelle des industries. En effet, ou ces expressions sont des mots vagues ne répondant à aucune réalité précise, ou bien elles signifient l'établissement par rÉtat d'un cadre général des industries, où chaque atelier, chaque usine, serait obligé d'entrer (I,§S9, 10^ 1$, 16; II, §10, et VU, §6). On ne pourrait plus travailler
qu'en se conformant aux statuts de la corporation ainsi qu'aux règlements de la production et des prix qu'elle édîcterait, sous la haute approbation de Tautorité administrative. Dieu nous garde de voir TÊtat moderne ajouter cette politique sociale à ses trop nombreux empiétements sur les droits de Tindividu et de la famille! La corporation industrielle, ressuscitée par la l^islation, serait un corps sans âme, qui étoufferait en leur germe toutes les manifestations de l'esprit chrétien, tous les groupements spontanés des forces catholiques (i). Conservons précieusement la liberté du travail, qui est le corollaire de la liberté et de Fégalité civile, et grâce à laquelle la vieéconomique est,— sauf les faits positivement contraires à la loi morale, — soustraite à l*ingérence arbitraire des agents de TEtat.
(1) Les grands industriels chrétiens du Nord ont déterminé avec beaucoup de sagacité, dans un mémoire rédigé en 1838, les formes que peuvent permettre les nouvelles conditions des temps pour faire revivre la substance des corporations :
« Ce travail de reconstitution ne peut s*operer ou^à une seule condition, c'est oue notre corporation vraiment libre n*ouvre ses portes qu*à aes chrétiens, de façon cm'ello ne puisse dévier ni dans son esprit ni dans son but. En euett si la corponUion embrassait l'ensemble des individus exerçant la même profession et devenait un organisme social mis en possession du droit de juridiction en matière professionnelle et de représentation dans les conseils de la nation, ce serait certes une force sociale con^ sidérable, mais ce ne serait plus une force chrétienne. Les éléments mauvais seraient en majorité dans ces groupements, comme ils le sont dans la société actuelle, et y étoufferaient l'esprit chrétien. En un mot, ces sections détachées de TËtat actuel seraient comme lui matérialistes dans leurs toidances et socialistes dans la pratique. Elles seraient infailliblement entraînées, sans peser le juste et l'injuste, à décréter comme étant d'obligation toutes les institutions sociales que nous voulons créer pour remplir nos devoirs de chrétiens, et elles ruineraient à jamais notre influence sur nos ouvriers. iVoia devons donc rester libres vis-à-vis de l'Etat et n'accepter nous-mêmes dans nos corporations que des élément sûrs, si nous voulons vivre et conserver notre force d'action. »
On ne saurait mieux tracer la démarcation entre la réforme sociale chrétienne et le socialisme d'Etat.
Dans cet ordre de choses, les Gouvernements les mieux intentionnés sont, par la maladresse de leurs agents et par Tentralnement de la réglementation, presqu'aussi dangereux que les pires despotes : Texpériecce de l'ancien régime Ta trop prouvé. D'ailleurs, dans les conditions économiques modernes, chaque chef d'industrieagénéralementplus d'avantages à avoir la pleine liberté de ses mouvements qu'à travailler de concert avec ses confrères. L'exemple de quelques syndicats récents pour limiter la production le prouve.
Dans la grande industrie, l'écart social est tel entre le patron et l'ouvrier, que presque rien des anciennes pratiquesdes corporations n'est applicable à une situation si différente. D'autres formes d'union entre le patron chrétien et ses ouvriers sont à créer et déjà elles sont en voie de réalisation. (I, § 20.)
Quant aux métiers proprement dits, la différence est bien grande aussi entre le passé et le présent.
Il faut se souvenir des causes qui produisirent la naissance spontanée des corporations aux xii^ et xiii* siècle. Une idée générale de patrimonialité, qui a disparu aujourd'hui, régnait dans la société du moyen âge. On considérait un métier comme un fief ou un héritage. Les corporations étaient des membres de la commune; et la commune, qui était alors non pas un État au petit pied, mais bien une extension de la fa* mille, assurait aide et protection àchacun de ses membres contre les étrangers; elle les garantissait aussi contre ceux de leurs concitoyens qui auraient empiété sur les droits acquis, formant le patrimoine d'une famille ou d'une corporation.
Puis, pendant toute cette période, dont la caractéristique est risolement des groupes sociaux, le pre-
LE SOCIAUSMB D*ÉTAT
mier besoin était d'assurer la conservation du métier. Pour atteindre ce but, la commune forçait les artisans de môme profession de son territoire à former un corps, auquel elle garantissait un monopole patrimonial ; car alors, pour conserver et défendre un métier, on ne voyait rien de mieux que d'empêcher d'autres personnes de l'exercer.
Les conséquences fâcheuses du monopole et de la réglementation, lorsque les causes qui les avaient rendus utiles eurent disparu, sont connues. Si elles ne peuvent faire oublier les ser\'ices considérables rendus aux arts au moyen ftge par ces institutions, on n'en doit pas moins constater, comme un fait général, comme un faithumain,la tendance de toute corporation, dès qu'elle est constituée, à se fermer et à réclamer le monopole. Ce fait est indépendant du côté religieux de la corporation, de la confrérie qui en reliait jadis les membres pour des œuvres de prière etd'assistance. Aujourd'hui, dans l'inévitable mouvement de concurrence nationale et même internationale, il faut lutter et s'efforcer, de jour en jour, de produire à meilleur compte. On doit par conséquent chercher non plus à exclure autrui du champ du travail, par desprétexies plus ou moins spécieux, mais arriver, parl'association volontaire de producteurs qui se sont choisis librement et ont confiance les uns dans les autres, à diminuer les frais de production, à éliminer les intermédiaires onéreux, à rendre la vie moins chère, à profiter de toutes les combinaisons de l'assurance pour segarantir contre les risques de la maladie et de la vieillesse, enfin à moraliser les travailleurs, toutes choses étroitement liées.
Le développement des services économiques auxi-
liaires, qui, dans les corporations d'autrefois, était généralement à Tarrière^plan, et venait bien apri'sla réglementation de la production et la défense de leur monopole légal, doit être aujourd*hui le grand objectif matériel des nouvelles corporations chrétiennes et libres.
Dans tous les pays et dans toutes les fractions de Topinion, un mouvement très accentué se produit actuellement en faveur des sociétés coopératives. Hais il faut distinguer parmi elles (1). Les Sociétés de consommation réussissent presque toujours quand elles sont fondées sur des bases raisonnables et administrées honnêtement. Les Sociétés de production au contraire, quoique théoriquement leur principe soit excellent, ont trop peu de chances de succès, sauf des circonstances exceptionnelleit, pour qu'on puisse engager les ouvriers à y mettre leurs forces et leurs économies.
Les échecs des sociétés de production dotvent être attribués : l^ aux causes générales 'qui font échouer les entreprises ordinaires : le fait que ^'entrepreneur est une collectivité d^individus ne saurait diminuer les chances défavorables de l'industrie, au contraire; 2** au défaut d'entente des associés et à leur inexpérience des affaires.
Le manque de capital est la moindre des causes de leur échec. Toutes les fois qu'on a cru assurer le suc- Ci) Voy. Texcellent ouvrage de M. P. Hubert-Valleroux, les Associations coopératives en France et à l'étranger, 1886.
ces des sociétés ouvrières de production en leur fournissant le capital à titre plus ou moins gratuit, on n'a fait que précipiter leur ruine. L'expérience a montré que les subventions pécuniaires étaient toujours fatales aux sociétés coopératives; car elles étouffent chez leui*s membres le vigoureux effort personnel et la stricte économie d'où dépend avant tout leur réussite. En 1848, l'Assemblée nationale mit 2.900.000 francs àla disposition de cinquante-six associations ouvrières: huit d'entre elles seulement étaient encore detwut dix ans après I Une nouvelle expérience a été non moins concluante. II y a neuf ans, un économiste, M. Benjamin Rampai, légua à la ville de Paris une somme de 1.300.000 fr. pour être prêtés à des sociétés coopératives. 400.000 francs furent mis en 1883 à la disposition de quarante-sept sociétés soigneusement choisies, dont une de crédit, quarante-quatre de production, deux de consommation. Un rapport de M. Reygeal, au Conseil municipal, en 1886, un second de de M. Hattat, en 1888, nous ont édifié sur le succès de ces opérations. La société de crédit a déposé son bilan. Sur les quarante-quatre sociétés de production, quatorze seules étaient en état de rembourser leurs prêts. Les trente autres étaient en faillite et la plupart n'avaient aucun dividende à distribuer à leurs créanciers. Quant aux deux'sociétés de consommation, ellessont en void de prospérité comme presque toutes les sociétés du même genre.
Une cinquantaine de sociétés de production se maintiennent à Paris avec une moyenne de réussites assez semblable à celle des entreprises ordinaires. Ce sont naturellementdes industries dans lesquelles l'outillage est proportionnellement peu important eu égard à la
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main-d'œuvre. Elles réussissent plus facilement dans les temps de dépression industrielle, quand les matières premières sont à bas prix et que les fournisseurs sont plus disposés à leur faire des avances. Surtout il faut que les associés soient des hommes d'une valeur morale éprouvée et sachent s'imposer entre eux une rigoureuse discipline. La réunion de ces circonstances, toujours exceptionnelles, a assuré la réussite d'un certain nombre de ces sociétés et a permis aux ouvriers d'élite qui les avaient fondées de devenir à la fin de leur vie de petits rentiers. C'est assez pour assurer à ces associations toute la sympathie des pouvoirs publics et des gens de bien, mais non pour en attendre un renouvellement de l'organisation économique et l'abolition du salariat. Entretenir des illusions là-dessus chez les ouvriers est une dérision (1).
L'objet des sociétés coopératives de consommation «est de grouper des consommateurs et de leur faire réaliser par leur association les bénéfices généralement excessifs que prélèvent sur eux des intermédiaires et des détaillants trop multipliés. Elles ont pour règle de vendre exclusivement au comptantet suppriment ainsi l'abus du crédit, celte plaie des populations ouvrières. Les plus sages vendent d'abord aux prix usités dans la localité, et, à la fin de Tannée ou du semestre, i*épartissent les bénéfices réalisés entre les associés, au prorata de leurs achats.
(1) Sur les ateliers corporatifs, V. ce qui a été dit plus haut, VI, J 4.
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La première société de consommation fut fondée ea Angleterre en 1844 par vingt-huit pauvres tisserands de Rochdale. Au vingt et unième congrès des ooopérateurs anglais, qui s'est réuni à Ipswich en 1889, 1464 sociétés coopératives s'étaient fait représenter : elles comprennent 992.428 membres, ce qui constitue une augmentation d'environ 47.000 familles sur Tannée précédente. Leurs ventes de Tannée étaient montées à 927 millions et demi, leurs bénéfices nets à 86 millions. Leur capital s'élevait à 262 millions et leurs placements, fonds de réserves et immeubles, déduction faite des emprunts, dépassaient 300 millions. L'économie réalisée par les familles des coopérateurs est en moyenne de 10 pour 100, comparativement aux prix du commerce. Des résultats semblables ont été acquis par les sociétés coopératives qui existent dans toutes les villes de Suisse. A Stockholm, lesassociatious populaires, connues sous le nom de Bings (anneaux), comprennent 24.600 ouvriers et ont abaissé considérablement le coût de la vie.
En France, la boulangerie coopérative d'Angoulême, qui date de 1867, livre le kilogramme de pain à 8 et 12 centimes au-dessous du prix des boulangers ; le même écart est réalisé par celles du Creuzot, de Ronbaix, de Trith-Saint-Léger. Les plus grands bénéfices sont obtenus sur les combustibles, les épiceries, le vin, et il s'y ajoute pour les sociétaires une garantie très appréciée contre les falsifications. Le même système a été appliqué aussi avec succès à l'achat des vêtements et des produits pharmaceutiques.
Il faut aussi noter le succès considérable obtenu par trois sociétés coopératives anglaises qui groupentspécialement les employés du service civil et ceux de la
marine et de rarmée, c'est-à-dire une classe très intelligente dont les budgets s'ajustent difficilement au renchérissement progressif de la vie. Elles ont créé à Londres des magasins organisés sur un pied semblable à celui du Louvre et du Don Mar-'^hé. Un succès semblable parait avec le temps devoir être obtenu par V association coopérative de consommation des employés civils de CÈtat, du département de la Seine et d^ la Ville de Paris, ^M\ a débuté il y a deux ans rue Christine, 3, dans d'excellentes conditions. Si l'organisation en grands magasins du commerce de détail est destinée à devenir prédominante de notre temps, il est à désirer que ses avantages économiques profitent de plus en plus aux consommateurs qui savent se grouper.
Les sociétés coopératives de consommation sont, en somme, la seule expérimentation sociale qui ait pleinement réussi dans ce siècle. Que les cabaretiers et les agitateurs révolutionnairessoientleurs adversaires, on le conçoit; mais il est étonnant que des préjugés se produisent parfois encore à leur encontre dans des milieux conservateurs, a Si les sociétés de consommation remplaçaient, dit-on, lecommercededétail d'une façon générale et arrivaient à faire baisser de 20 pour 100 le coût de la vie, les salaires baisseraient d'autant parce qu'ils tendent toujours à se fixer à ce qui est nécessaire pour faire vivre le travailleur. » Voilà un syllogisme selonjles règles, tel qu'en construisaient les Physiocrates, ces idéologues dont le jargon ennuyeux avait fait prendre à Napoléon le contre-pied de l'économie politique.'.Ce n'en est;pas moins un sophisme.
Il n est pas vraique les salaires se réduisent toujours à ce qui [est nécessaire pour empêcher l'ouvrier de mourir de |faim, ainsi que l'a prétendu Ferdinand
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Lasille. La fameuse loi d'airain des salaires est démentie par le fait des nombreux artisans et ouvriers agricoles^ qui, lorsqu'ils sont économes, gagnent assez pour acheter de la terre ou des valeurs mobilières. C'est la prospérité de chaque industrie ou sa détresse, la rareté ou Fencombrement des ouvriers dans un métier, qui font hausser ou baisser les salaires, et encore ce résultat ne se produit qu'à la longue ; car les salaires, une fois fixés à un certain taux, s'y maintiennent pendant longtemps. D'ailleurs les sociétés de consommation ne sont pas destinées à comprendre tous les consommateurs, ni même tous ceux appartenant aux classes ouvrières. Leur véritable but est de grouper soit lesouvriersd'une usine, soit des personnes économes capables de résister aux entraînements du crédit ; en un mot, elles s'adressent à la couche supérieure des classes ouvrières ainsi qu'aux petits fonctionnaires et employés.
L'expérience a même prouvé qu'au moins en France, où l'éducation économique de toutes les classes est fort arriérée, les sociétés de consommation ne réussissent que là où un groupe organisé préalablement par une communauté d'intérêts ou d'opinion leur fournit un novau stable de clientèle.
Les corporations du moyen âge n'avaient pas pour résultat, comme le répètent ceux qui ne connaissent pas cette époque, de supprimer le paupérisme; jamais le vagabondage ne fut plus développé ; mais elles créaient, au sein des masses ouvrières, une classe moyenne qui servait d'intermédiaire et d'échelon à ceux qui étaient dignes de s'élever dans la hiérarchie sociale. C'est aujourd'hui aux sociétés coopératives et aux autres institutions de prévoyance qu'il faut de-
mander d'opérer ce classement social, essentiellement mobile, tel qu'il convient à une démocratie (1). (I, § 23, et m, § 5.)
Les sociétés coo[)ératives les mieux dirigées cherchent à faciliter à leurs membres, sans jamais la leurimposer, Tépargne effective du boni, qui, à la fin de chaque exercice, est mis à leur disposition. De nombreuse^ observations nous font évaluer de 50 à 60 centimes par jour l'économie qu'une fdmille ouvrière, à Paris, placée dans des conditions moyennes, peut réaliser grâce à une société de consommation fonctionnant bien. Cela fait de 180 à 220 francs qui peuvent être consacrés à Tépargne. On voit l'utilité qu'il y a à répartir les bénéfices acquis seulement
(i) Les chefs socialistes redoutent par-dessus tout le développement dans notre pays des œuvres de bien et de paix sociale telles que les Building 80cieties,quï, en Angleterre, acheminent prôs do 600.000 ouvriers ou employés à la propriété. Nous en avons pour ])reuve cette objurgation du citoyen Alemane, conseiller municipal de Paris, dans le Prolétaire du 18 juin 1887, à un (groupe d'ouvriers qui cherchaient les moyens de devenir propnétaires de leur habitation :
« Rien de moins pratique et de plus anti-socialiste ne se
Sourrait commettre que fa tentative d'augmenter le nombre éjà trop grand des propriétaires à l'aide d'une majoration du prix do location, cette majoration devant servir à l'amortissement de l'avance faite par les communes et amener, par suite, le dépouillement d'une partie de la collectivité.
« Gé que conseillers socialistes et membres du parti doivent réclamer, c'est simplement la construction, —'autant que faire se peut sur des terrains appartenant à la commune, —de maisons municipales dans les conditions voulues par l'hygiène et le prog[rès scientiflque, afln qu*au plus tôt s'organise partout le service public de l'habitat. Les locaux devront être loués au prix de revient. Ainsi, plus de propriétaires nouveaux ; mais au contraire l'extinction la plus rapide possible de ceux existant par le retour à la commune, au département et à l'Etat, du sol, du sous-sol, des immeubles et de tout ce qui constitue le capital social. Voilà la voie à suivre, car c'est la seule qui doit nous amener à l'émancipation finale. »
Tous locataires, personne propriétaire : c'est la réédition du fameux mot : Louvrier qui épargne est un traitre!
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tous les six mois ou en fin d'année, au lieu de vendre immédiatement à des prix inférieurs i ceux du commerce. Une caisse d*épargne se greffe tout naturellement sur la société de consommation. Quelques sociétés même servent d*intermédiaire pour la constitution de retraites au profit de ceux des associés qui veulent y employer les bénéfices réalisés sur leur taux habituel de dépense. La société do consommation sert alors de base à la constitution du patrimoine pour la famille ouvrière. La société lyonnaise la Ruche, qui date de 1866, a pu constituer à ses premiers sociétaires des pensions de retraite de 135 francs et au-dessus. Nous citerons tout à l'heure un autre exemple très remarquable.
Encore une fois, la classe des petits commerçants n'est pas menacée de disparaître par le développement des sociétés coopératives, fùt-il jamais aussi grand qu*on peut le souhaiter. DaiDeurs, réduirait-il le nombre des cabaretiers, des épiciers, des courtiers, ce serait un grand bien; car les profe2>sions où il n'y a pas de production directe, et surtout pas de travail manuel, s'accroissent d'une manière excessive.
Les sociétés coopératives anglaises sont arrivées par leur fédération à se suffire à elles-mêmes; elles ont organisé plusieurs grandes sociétés d'achats en gros, Wholesale societies, qui achètent les principales denrées pour leur compte dans les lieux de production et les font bénéficier des profits réalisés par le grand commerce. Elles commencent même à employer leurs fonds disponibles à commanditer des ateliers coopératifs de production, notamment des minoteries, des fabriques de chaussures, qui créeront à leur tour une classe de travailleurs propriétaires indépendants.
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Sur le Continent, nous sommes encore loin de ces vastes visées. Beaucoup de sociétés de consommation, au lieu d*exploiter elles-mêmes un magasin, passent des traités avec des commerçants de la localité, qui font un rabais fixe à ses membres et acceptent le contrôle de la société sur les denrées vendues, moyennant l'assurance du paiement au comptant et la garantie d*une clientèle fixe. Cette combinaison est tout à l'avantage des commerçants honnêtes, qui souffrent autant que les ouvriers de Tabus du crédit et trouvent dans ces traités l'avantage de pouvoir régler eux-mêmes au comptant leurs propres factures. Le rouage du commerce de détail n'est pas supprimé; il est seulement régularisé et moralisé. Le choix entre ces divers procédés dépend des circonstances locales, dont il faut tenir toujours grand compte.
Les ouvriers des agglomérations manufacturières ont d'autant plus besoin de recourir aux sociétés de consommation, que la situation industrielle moderne ne permettra pas sans doute aux salaires de continuer le mouvement ascendant constant qui s'était produit dans les trois premiers quarts de ce siècle et sur la régularité duquel les ouvriers avaient cru pouvoir compter. Le développement de la concurrence a rendu les profits industriels beaucoup moindres : elle les annule complètement même pendant les périodes de dépression : les actionnaires des houillères et des usines sidérurgiques françaises et belges le savent bien.
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Les salaires sont iaévîtablement réduits, sauf à se relever quand le prix des produits monte. Dans ces coddittons nouvelles, il faut, à tous les degrés^ recourir à réconomie, supprimer les rouages inutiles et les gaspillages de forces. G*est une nécessité pour le réajustement des rapports économiques. Le peuple l'acompris d'instinct, et l'on est étonné de la multitude de petiies sociétés de consommation qui se sont fondées obscurément dans nos villes de province. Au congrès de Lyon, en 1886, ou en a recensé jusqu'à six cents. Leur isolement, les éléments exclusivementpopulaires dont ellessont composées, font que la plupart donnent des résultats médiocres ; n'importe, ils sont appréciés par les ouvriers. Beaucoup de ces sociétés sont fondées, il ne faut pas se le dissimuler, par des personnes animées d^antagonisme social. Plusieurs congrès socialistes les ont recommandées comme moyen de groupement. En Belgique, presque toutes ont eu jusqu'ici ce caractère. La plus connue, la boulangerie du Voomit, à Gand, sert de centre deralliementaupartisocialiste flamand et emploie la plus grande partie de ses bénéfices, d'ailleurs considérables, à la propagande révolutionnaire. Les catholiques belges, qui avaient trop négligé ces utiles institutions, sont en train de regagner le terrain perdu (1).
En France, nous ne saurions trop exhorter nos amis à entrer dans cette voie. Il y faut du dévouement, de rinitiative personnelle; mais au moins sur
(1) V. La monographie des Institutions économiques fondées
Sar Vabbé Henri van den Dreissch à Iseahem et à Eeghim^ par [. Paligan (Paris, iD-8, bureaux du Crédit mutuel et populaire), et le remarquable rapport de M. Charles Lagasse à la Cemmissioa royale du travail sur Sociéfés coopératives. Une édition in-12 a été publiée en 1888, à Paris chez Guiliaumin.
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ce terrain la somme énorme de bonnes volontés, qui se gaspillent trop souvent inutilement, donnera des résultats immédiats. C'est le meilleur moyen d*attacher aux corporations chrétiennes une utilité matérielle évidente pour leur membres.
Les œuvres coopératives, a dit M. Charles Péri a au Congrès des œuvres ouvrières à Caen, en 1886, font pénétrer dans fous les rangs Thahitude de l'action concertée, de la fixité des relations^ de la mutuelle confîance; el par là elles préparent les rapports plus intimes et plus solides de l'association proprement dite. Aussi oserons-nous affirmer qu'entre les différentes voies que prend la charité chrétienne pour réaliser dans notre société les réformes urgentes, il n'en est pas qui conduise plus sûrement au but que la coopération, qui puisse mieux aider à restaurer, par Tassocialion. Tordre d'une société dont Tindividualisme a brisé les institutions les plus nécessaires et dont il paralyse toutes les forces.
C*est une grande erreur de représenter le mouvement coopératif comme étant en opposition avec le devoir du patronage qui incombe aux classes plus favorisées sous le rapport de la fortune et de l'instruction. Il lui fournit au contraire un des meilleurs moyens de s'exercer ; car la fondation et la mise en train des sociétés de consommation seront d'autant mieux assurées qu'elles en prendront le soin.
Plusieurs grands industriels, il y a déjà longtemps, ont organisé, à côté de leurs usines, des économats où leurs ouvriers peuvent s'approvisionner au prix de revient des objets les plus usuels. La Compagnie d'Or-
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léaus, sur Tinitiative d'Augustin Cochin, a créé^ il y a treute ans, un service de ce genre qui constiUie pour son personnel une importante subvention. Ce système a cependant assez souvent rencontré l'indifférence, parfois même les préventions des ouvriers trop portés à prêter Toreille aux insinuations calomnieuses des débitants jaloux de ces institutions. Gela prouve une Fois de plus qu'il ne suffit pas de faire le bien : il faut encore le bien faire. Les points faibles des économats sont : l"" d'abaisser immédiatement le prix d'achat, en sorte que Touvrier augmente ses consommations journalières etn*e$t pas plus avancé à lafindeTaimée; 2* de ne pas T intéresser à la gestion de l'affaire, de ne pas lui en faire toucher du doigt le mécanisme et les avantages (i).
Les patrons qui, en prenant Tinitiative d'unesociété de consommation, ont appelé leurs ouvriers à participer à sa direction, ont non seulement obtenu des résultats matériels bien plus considérables, mais ils ont fait leur éducation économique : ils ont créé parmi eux un noyau supérieur par Tintelligence et capable de faire obstacle à l'action des meneurs. Telle est la société de consommation fondée à Commentry par M. Gibon, directeur des forges. Elle comptait, en août 1888, 483 actionnaires, tous ouvriers de la compagnie, c'est-à-dire à peu près la moitié du personnel. Le chiffre des ventes, comparé à celui des salaires distribués par l'usine, en représentait
(i) Les économats répondent cependaDt aux conditions d'existence de certaines populations ouvrières dispersées ou pea stables. V, la Monographie de l'usine du Theîl de MM. deLafarge dans les Grandes usiner de France de Turban (1889). Sur le système des économats comparé aux sociétés de consommation, Y. la Reforme sociale du i5 janvier 1888.
le 51 pour 100. Les sept huitièmes des bénéfices réalisés sont répartis au prorata des achats. En vingt et un ans la société a réparti 1.247.815 francs à ses actionnaires et aux consommateurs. En même temps, de fortes réserves ont été constituées, toutes les installations ont été amorties. Le capital a été porlé au profit des actionnaires de 30.000 francs à 120.000 francs par le seul jeu des réserves. Puis, en 1888, il leur a été remboursé intégralement. Us restent seulement titulaires d'actions de jouissance, leur donnant droit à se partager le 8'' des bénéfices. L'intérêt n'étant plus payé sur ces actions, la distrihution faite aux consommateurs sera augmentée d'autant. En 1887, la répartition a été de 9 0/0 du montant des achats. Plus de la moitié des bénéfices ainsi répartisest d'abord laissée en compte courant à la société de consommation (1). Ils servent ensuite aux sociétaires à acheter des champs, des maisons, à doter leurs filles. Le conseil d'administration est élu par tous les actionnaires, — il le faut pour que les ouvriers sachent bien que la société est leur œuvre; — mais depuis vingt et un ans, ils ont toujours placé à la tête leur directeur si dévoué.
Un seul fait donnera une idée du relèvement de la condition de la population ouvrière de Commentry et expliquera la haine des marchands de la localité contre cette excellente institution. Avant la création de la so-
(1) La compagnie de Chàtillon et Commentry qui, jusqu'en 1888, recevait par bienveilldncc en compte courant les fonds libres de la Société coopérative des forgerons et ley faisait bénéficier d'un intérêt de 3 OIq, a voulu s'en décharger par prudence (V, $13). L'instruction économique est maintenant assez développée chez les forgerons de Commentry pour qu'ils puissent faire fructifier eux-mêmes leurs épargnes.
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ciété coopérative, le personnel des forges était couvert de dettes; il y avait dans les bureaux delà Compagnie cinq cents oppositions sur les salaires des ouvriers. Il n*y en a plus une seule aujourd'hui !
Le patronage, pour être exercé dans notre état social, exige beaucoup de délicatesse de procédés et d'abnégation morale. Son but doit d'ailleurs être moins de maintenir des supériorités anciennes que d'élever matériellement et intellectuellement ceux qui en sont l'objet au point qu'ils puissent désormais se suffire à eux-mêmes. C'est ce qu'indiquait Le Play dès 186i avec sa haute perspicacité, en décrivant les mechjank^i institutions anglaises.
Les classes dirigeantes de la conlrée contribuent, avec un généreux empressement, à la création et à l'entretien de ces utiles lieux de réunion. Mais ce genre de patronage est surtout bienfaisant quand il s^iogénie à remplir trois conditions : à se dissimuler discrèiement, à communiquer autant que possible aux clienls le sentiment de leur propre Inilialive, et à leur laisser la direction complète des intérêts et des actes de la corporation. Il 8*en faut de beaucoup que celle sage réserve compromette en rien l'influence légitime des patrons; elle ne fait que provoquer plus sûrement une reconnaissance qui n'est point imposée (1k
Depuis quelques années, dans les œuvres coopératives fondées en France, sociétés de consommation, syndicats, banques populaires, il y a une tendance à établir deux catégories de membres : des fondateurs qui s'interdisent, par les statuts mémes^ de bénéficier des avantages do l'institution ou s'engagent à en reverser le profit à une bonne œuvre; puis des membres
(1) La Réforme sociale, chap. xlvii, § 23.
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participants, au profit desquels Tinstitution est établie^ mais qui ont une part moindre à sa direction. Cette distinction est légitime assurément ; elle est souvent inspirée uniquementpar une pensée charitable et elle peut répondre à Tétat des esprits dans certains milieux. Mais, à notre avis, les populations disposées à Taccepter sont de moins en moins nombreuses. Beaucoup de sociétés de secours mutuels se refusent à avoir des membres honoraires, malgré les avantages que leur accorde le décret de 18S2 à cette condition, et ce sont souvent les plus solides. N'y a-t-il pas eu là une erreur du législateur, comme le disait Le Play, et une fausse direction donnée au dévouement des gens de bien ? Il peut, en effet, y avoir dans ces sociétés des membres désintéressés qui ne prennent pas le titre d*honoraires (Y,§ 6). Les distinctions de ce genre sont absolument contraires à Tesprit et au but des sociétés coopératives. Elles s'adressent à Télite de la classe ouvrière et à la classe moyenne, c'est-à-dire à des familles capables de prévoyance et d'épargne. L'établissemont de deux catégories de membres écaitera précisément les hommes qui tiennent à agir par eux-mêmes, qui acceptent volontiers un service, mais rien ressemblant, de prèâ ou de loin, à une aumône. Aussi bien il n'est pas bon, pour propager l'esprit de prévoyance, de commencer par afficher pour soi-même le dédain des petites économies et de l'épargne journalière. Puis, quand on veut entraîner les gens avec soi, le meilleur moyen est de leur témoigner de la confiance (1).
(1) L'excellente pratique de la Socieià catlolica artistica ed operaia de Rome et de la banc^ue populaire qu*elle a établie justifie complètement les conseils que nous nous permettons d'adresser aux œuvres françaises. V. notre étude Les faitt économiques et le mouvement social en Italie^ 1 18.
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11 est une question qui mérite toute rattentton des hommes pratiques, c'est l'établissement de rapports entre les sociétés de consommation et les syndicats agricoles qui ont organisé des agences de vente pour les produits de leurs membres (VI, § 9). 11 y a là une idée féconde : grâce à ces rapports, les consommateurs bénéficieraient de la baisse du prix des denrées, qoi, jusqu'à présent; a profité exclusivement aux intermédiaires; de leur côté, les propriétaires, ayant des déboachés assurés, ne seraient plus à la merci de ceux-ci. On terme serait mis aussi aux falsifications qui compromettent la santé publique et dont les auteurs sont difficiles à retrouver, quand le produit a passé par les mains d*une série de marchands. Ce projet, mis en avant à la réunion de la Société des agriculteurs de France, en 1887, a été exposé dans la presse avec grand talent par M. B Saint-Marc Girardin(l). llaboutira sûrement, un jour ou l'autre; mais il faut avant tout que les sociétés coopératives de consommation soient nombreuses et solidement constituées. Pourcela, les hommes qui s'intéressent à l'agriculture doivent ^partout y entrer et assurer leur succès par leurs propres achats ; car c'est la seule manière d'encourager une société de consommation.
(1) Depuis lors, à Dijon, un syndicat agricole a provoqué la formation d'une socim entre vendeurs de bestiaux pour la création d'une boucherie coopérative. Les bénéfices doivent être répartis entre les actionnaires, les vendeurs syndiqués et les acheteurs abonnés. V. l'Economiste français des 10 mars et 7 avril 1888.