‹ Le socialisme d'état et la réforme sociale;Chapitre 23 sur 36 · ET L'AVENIR DES SOCIÉTÉS EUROPÉENNES · texte numérisé non relu

ET L'AVENIR DES SOCIÉTÉS EUROPÉENNES

I. La question sociale en Angleterre. — II. L'amélioration de la condition des classes ouvrières depuis un demi-siècle et le développement progressif des classes moyennes. — III. Les plaies (le la Société du xu« siècle. — L'alcoolisme. — IV. Le surmenage scolaire et les déclassés. — V. La lèpre nouvelle. — VI. Les dépenses militaires et les dettes publiaues des Etats modernes. — VII. L'avenir économique de l'Europe Occidentale. — VIII. La restauration du droit des gens.

La condition de ceux qui travaillent de leurs mains, c'est-à-dire de Timmense majorité des hommes, va-t-elle en s*améliorant ou en empirant au fur et à mesure que le commerce s'étend et que l'industrie progresse ? En d'autres termes, que vaut l'ordre économique fondé sur la liberté civile dans lequel nous vivons ?

Nulle part la question ne se pose plus nettement qu'en Angleterre ; car c'est là que la population a le plus augmenté depuis l'avènement de l'ère des machines, — elle a triplé entre 1801 et 1886 (1). —C'est là

(1) En 1801 la population de l'Angleterre et de l'Ecosse était de 10,507,000 âmes, en 1886 elle était de 31,820,000. Par contre l'Irlande, qui en 1801 avait 5,216,000 âmes, n'en avait plus en 1886 que 4,887,000, après en avoir ou en 1839 8,197,000.

510 LE SOCIAUSME D'ÉTAT

que règne la plus complète liberté des échanges, tant à l*int(^rieur qu*à Text^^rieur, et que s*est produite h plus grande accumulation de capitaux du monde. D'autre part, la misère a des aspects particulièrement sombres à Londres et dans les grandes villes. Enfin, Textrémo concentration de la propriété foncière, due à des causesdont quelques-unes remontent jusqu'au seizième siècle, a amené un paupérisme rural inconnu dans tout le Continent, sauf on Italie, depuis le n'^gime inauguré en 1860 (X, § 11). Voilà pourquoi on se demande si la somme des maux produits par le progrès moderne ne dépasse pas celle des biens.

Les Anglais ont toujours eu le mérite de dévoiler publiquement leurs plaies sociales et de les discuter avec une grande franchise. Un succès certain est acquis aux écrivains et aux oraleursqui font cet examen de conseience national. Dickens, dans les Temps difficiles^ Carlyle, dans plusieurs de ses écrits, notamment dans S art or resartus et dans le Passé et le présent, ont très habilement exploité, au point de vue littéraire^ cette disposition d'esprit de leurs compatriotes.

Ces exag(^rations même ont eu leur utilité. Le peuple souffrait alors à la fois des lois sur les céréales datant de Charles II et des vices du nouveau régime manufacturier. L opinion publique fut puissamment soulevée, et il fut fait justice des vieilles iniquités en même temps que des abus modernes les plus criants. Les droits sur les céréales furent abolis peu après qu'une législation prolectrice de la femme et de Tenfant dans les manufactures eut été édic'ée.

A quarante ans de date, la môme situation d'esprit se reproduit en Angleterre. Le commerce, depuis quelques années, a subi gravement les conséquences de la

dépression universelle des affaires. Des brochures et des articles de revue ont décrit en traits saisissants les misères des pauvres de Londres. Le contre-coup de Tagitation irlandaise s'est fait sentir de Tautre côté du canal de Saint-Georges. Enfin une vigoureuse campagne de conférences faite par Henri George, le socialiste américain, a posé la question de la nationalisation du sol, et un habile adaptateur de Karl Marx, Hyndmann, dans son livre /a Base historique du socialisme j a cherché à séduire les laudatores temporis acti^ €n appuyant ses déclamations contre le capital sur des tableaux enchanteurs du bonheur du peuple anglais au XV' siècle.

Heureusement les classes éclairées ont compris le danger qu'il y avait à ce que les principes fondamentaux de Tordre social fussent ébranlés parce mélange de sophismes perfides et de vuesgénéreuses. D'une part, «lies ont fondé de nouvelles œuvres charitables pour le logement des pauvres et pour les enfants abandonnés et des organisations nouvelles aussi pour la tempérance, — ce grand remède à la plupart des souffrances sociales en Angleterre. D'autre part, une puissante association a été créée, sous le titre expressif de Liberty and Property défense league, pour défendre les idées nettesctlesdonnéesde la raison. Son programme se résume en ces deux mots : Self Help versus State Help, Fondée en 1883, elle compte 400.000 membres, et a donné en 1886 274 conférences aux ouvriers et distribué plus de 50.000 brochures. Son influence sur les élections de 1886 a été sensible : dans l'Angleterre proprement dite, les principaux champions du Socialisme d'État et du Fair Trade sont restés sur le carreau.

M. Mallock, le célèbre auteur de la Vie vaut-elle la peine de vivre? a jugé qu'il fallait lutter sur le terrain scientifique ethistorique contre les nouveaux sophistes. Il les a pris à partie dans deux livres: C Égalité sociale et Propriété et Progrès, Avec la verve impitoyable qu*il avait déployée contre les Positivistes, il a fait justice des prétentions historiques de Karl Marx. L*appellera-t-il un écrivain superficiel, ce serait méconnaitre son érudition ; mais ne faut*il pas un mot pour stygmatiser le procédé, qui consiste à présenter certaines surfaces des faits en cachant soigneusement les autres, notamment en faisant semblant d'ignorer Timportance qu*a le chiffre de la population dans tout état social? L'Angleterre du quinzième siècle était sept fois moius peuplée que celle d'aujourd'hui. Voilà le fait que Karl Marx et Hyndmann oublient de signaler. Au fond, M. Mallock a reproduit dans ses deux livres les thèses fondamentales de Téconomie politique. Comment faire autivment?Elles sont éternelles comme le bon sens; mais il les a revêtues d'une originalité d'expression qui rajeunit fort à point lascience un peu vieillie d'aspect d'Adam Smith.

S*élevant pi us haut encore, M. Mallock vientdansun roman écrit à la manière de D'Israël i, V Ordre social se transforme, de montrer que la foi religieuse peut seule faire accepter à la masse des hommes un sort toujours pénible, et que le dévouement chrétien, sous ses formes les plus relevées, est seul capable de panser les plaies saignantes de la société moderne.

UOHDHE ÉCONOMIQUE NATUREL 543

Les statisticiens de professiou sont aussi venus apporter leurs constatations dans ce grand débat. Dans une série de travaux sur les progrès de la classe ouvrière depuis cinquante ans^ M. Robert Giffen a prouvé que depuis 1835 le salaire en argent des ouvriers agricoles avait haussé de 60 pour 100 et celui des ouvriers des manufactures de 60 à 100 pour 100, dans la grande majorité des industries. Il est en eifet quelques métiei*s en décadence, où la hausse a été beaucoup plus faible. Ce sont ceux que citent toujours les socialistes (1). Ce qui prouve la généralité de la hausse, c'est que les manœuvres du dernier rang en ont bénéficié. Ceux de Londres de 15 shillings par semaine ont passé à S5, ceux de Bradford de 15 à 21 sh. 9 den., les maçons de Glascow de 9 à 18 shillings. En même temps, le nombre des heures de travail a diminué. Le coût de la vie ne s'est pas élevé dans la même proportion. Le pain, les épiceries, le thé ont baissé considérablement ; la viande et les loyers ont augmenté; mais la hausse de la viande est

(1) C*est une loi économique que quand une hausse considérable des prix se produit sur des marchandises ou sur des services, ce sont toujours les marchandises et les services de qualité inférieure qui en bénéficient le plus. Cette loi, mise en lumière pour la première fois par M. Thorold Rogers, l'éminent professeur d'Oxiord, dans son Hislory of agiHcuUure and priées m Enoland, t. IV, p. 109, à propos de la grande perturbation monétaire du xvi* siècle, s'est vérifiée complètement dans le changement des prix opérés do notre temps. Voilà pourquoi la nausse a été beaucoup plus forte sur les salaires des iiianouvriers que sur ceux des artisans d*élite. Cette observation explique les plaintes qui se produisent dans certains compartiments de la société.

5U LE SOaALISME D'ÉTAT

due à rénorme accroissement de la consommation qui en est faite par les classes populaires.

Ce qui prouve encore mieux Tamélioration de lear sort, c'est la diminution du nombre des individus qui ont recours à Tassistance publique. Sans remonter plus haut que 1858, 920.608 individus furent assistés cette année-là dans TAngleterre et le pays de Galles, ce qui représente, pour une population de 19.356.216 âmes, plus de 50 assistés sur 1000 habitants. En 1886, en pleine crise industrielle, il n*y en a eu que 770.570, ce qui, sur une population de 27,499.041 âmes, représente seulement 20 assistés par 1000. Et cependant les secours publics sont accordés de plus en plus facilement. Évidemment, les Friendly societies, les 7>ûde's'C nions j les sociétés coopératives, les caisses d*épargne fournissent maintenant en grande partie aux cla&ses ouvrières l'assistance qu'elles demandaient autrefois exclusivement au Workhouse.

Voilà pourquoi les ouvriers d'un certain rang, que la dernière réforme électorale a appelés à voter, ont apporté un appoint notable à la défense des principes de conservation et de liberté. Les sociétés coopératives, qui groupent Télite d'entre eux, développent beaucoup ces sentiments. (I, S 22.)

L^impôt sur le revenu étant établi depuis fort longtemps en Angleterre, les statisticiens ont pu arriver à évaluer beaucoup plus sûrement qu'en France Timportance du revenu national. A la suite de travaux qui ont subi le contrôle de longues discussions, M. Robert Gilfen a dressé le tableau suivant des revenus du peuple anglais en 1843 et à Tépoque actuelle. 11 en résulte que 1 énorme accumulation de capitaux, qui s'est produite dans les cinquante dernières années, a

L'OKDRE ÉCONOMIQUE NATUREL

proportionnellement profité surtout à la classe inférieure et à la classe moyenne.

Revenus des capitaux Profittfi personnels des capitalistes imposés à Vincome tax et profits personnels des classes moyenne et supérieu re, non imposés à

Vincome tcue

Profits des travailleurs manuels

■lUliois £

Totaux <

Page 1