LA PROPRIÉTÉ SOUS LES EMPEREURS (29 AVART-475 APRÈS J.-C
Le plébéien romain sons les empereurs. — Concentration de la propriété foncière. — Confiscations fréquentes. — Le communisme n'apparall pas plus sous l'Empire que sous la république.
La distribution des terres domaniales, opérée sous l’impulsion puissante de César, ne produisit qu’un effet passager. Avili par la débauche et la paresse, vivant de distributions de vivres faites par l’État, habitué aux agitations, aux fêtes, aux spectacles de la capitale, le plébéien romain des derniers temps de la république n’était rien moins que propre à la vie austère du colon cultivateur. Peu à peu les colons de César vendirent leurs terres aux patriciens et rentrèrent dans la ville éternelle. Ils aimaient mieux, selon l’énergique expression de Varron , applaudir les histrions et les gladiateurs que fatiguer leurs mains aux rudes travaux des champs : Maluissc manu s movrre in theatro quam in aratro. La mesure avait été, d’ailleurs, partielle et insuffisante. Le départ des colons n’avait pas sensiblement diminué cette foule paresseuse et corrompue, mélange impur de toutes les nations, qui encombrait la place publique, les tavernes et les cirques de la Rome impériale.
Le mouvement de concentration de la propriété foncière, que nous avons signalé sous la république, reprit donc sa marche
ROME
envahissante sous les empereurs. El comment eut-il pu en être autrement? Rome avait porté ses aigles victorieuses jusqu’aux confins du monde connu des anciens ; les trésors de l’Univers venaient s’engloutir dans les coffres des Césars, et ceux-ci les distribuaient à leurs flatteurs, à leurs favoris, à leurs histrions, à leurs compagnons de débauche. Tout patrimoine particulier disparaissait à côté des largesses impériales ; avec les favoris de César, toute concurrence était impossible. Les choses en étaient venues au point que, moins d’un siècle plus tard, Sénèque put sans exagération tenir le langage suivant aux propriétaires romains : « Jusques à quand reculerez vous les limites de vos propriétés? Eh quoi ! une terre qui a contenu tout un peuple, est trop étroite pour son possesseur! Jusques à quand pousserez-vous votre charrue, vous qui ne savez pas restreindre vos exploitations même dans les limites d’une province? Ses rivières coulent pour un seul individu, et des plaines immenses, qui jadis bornèrent d’immenses royaumes, vous appartiennent depuis leur source jusqu’à leur embouchure. Mais c’est trop peu pour vous, si des mers ne bordent vos domaines..., si des îles, jadis le séjour de chefs puissants, ne sont comptées parmi vos plus chétives propriétés » — Mais voici un trait plus caractéristique encore : « Je vis un jour, dit Épictète, un homme pleurer aux pieds d’Épaphrodite (affranchi de Néron), lui embrasser les genoux, déplorer sa profonde misère; il ne lui restait plus rien au monde, disait-il, que 1,500,000 drachmes (1,200,000 fr.). Or, que répondait Épaphrodite? Riait-il?... Tout au contraire : « — Mon pauvre ami, disait-il plein d’admiration, et tu n’as rien « dit! et tu as supporté une telle infortune* !» — II est vrai que ces richesses immenses étaient bien précaires. Un seul caprice du tyran suffisait pour confisquer le patrimoine et faire tomber la tête du propriétaire. La grande propriété était maintenue, mais elle passait de main en main, objet d’envie pour le vulgaire, source de terreurs incessantes pour ses détenteurs. Il ne nous appartient pas de faire ressortir les conséquences sociales de ce
1 Sénèque, leltre XLIX.
* Epictète, aputl Arriun., 1, 16.
hideux régime. Nous n’avons voulu que constater un fait, à savoir que, pas plus sous l’Empire qu’à toute autre époque de leur histoire, les Romains n'ont connu ces prétendues lois agraires que les révolutionnaires du siècle dernier et quelques socialistes du siècle présent avaient cru découvrir dans leurs annales
1 Pour les faits avancés dans ce chapitre, voy. Festus, s. v. Termino , Tite-Live, XXXI et XXVIII; Cicéron, de Leg. agrar.; Salluste, Cal., IX, X; Appien, Bell, cio., I ; Quintilien, Déclam., Xf 11 ; Pline, Huit, nat., XVII I ; Plutarque, P. Gracch . Parmi les modernes, Savigny, Becht det Reùtzes; Niehuhr, l. III; Giraud, de la Propriété chez le» Romains ; Fiant de Champagny, Les Césars ; Arendt, du Régime delà propriété territoriale considéré dans scs rapports avec le mouvement politique, mémoire inséré au tome 111 des Annules de la société littéraire de V université catholique de Louvain.