‹ Le Socialisme dans le passéChapitre 11 sur 16 · LE C 11 H 1 M T I A IV I * M E · texte numérisé non relu

LE C 11 H 1 M T I A IV I * M E

§ 1 er .

l’évangile et le communisme.

Les socialistes redeviennent chrétiens. — I, 'Évangile. — Jésus-Christ a reconnu les droits de la propriété individuelle. — Parabole des ouvriers envoyés à la vigne. — L'Évangile interprété par M.Cabel. — Le Décalogue confirmé par Jésus — Considéré dans son ensemble, l'Évangile est la négation du communisme. — L'esprit chrétien et le socialisme.

Il y a quelques années, les réformateurs français tenaient le christianisme en très-médiocre estime. A cette époque, la conquête du monde moderne leur semblait assurée et prochaine. Pourquoi transiger avec des préjugés surannés? Pourquoi tenir compte de vieilles superstitions que le soleil de l’avenir allait dissiper comme une vapeur impure? Tel était alors le langage des promoteurs des idées nouvelles. A ces novateurs ardents et implacables, il fallait un culte nouveau, en même temps qu'une société nouvelle, et quelques-uns poussèrent le délire au

point de diviniser Fourier, en l’appelant le Diko b’un monde inconnc ’.

La morale chrétienne avait le même sort que les dogmes. Les phalanslériens, entre autres, applaudissaient intrépidement des paroles comme celles-ci : « 11 ne s’agit pas de discuter si ce que Fourier propose est moral ou antimoral ; il s’agit de savoir si ce qu’il propose est vrai ou faux. Si la théorie de Fourier est vraie, si dans le domaine social elle est conforme à la nature des choses, à la loi de l’ordre universel, et qu’en même temps elle soit contraire à la morale, ce sera tant pis pour la morale , et il faudra bien que celle-ci s’arrange pour s’en accommoder *. » M. Considérant allait même plus loin. A ses yeux, la morale était déjà définitivement jugée : « Qui, disait-il, fera face à la décomposition?... Ce ne sera pas la morale avec ses prédications surannées et ridicules..., la morale, qui ne sait plus sur quelle base se poser, et qui, après trois mille ans, n’est arrivée qu’à faire ridiculiser et persécuter la vertu même *. »

Il en était de même dans tous les camps du socialisme.

Ceci se passait en 1835.

Aujourd’hui, les choses ont singulièrement changé de face. Au moment où nous écrivons, le christianisme et la morale qu’il enseigne, loin d’être repoussés avec dédain, sont invoqués comme les principes générateurs du socialisme. L’Évangile est devenu le code de tous les démocrates avancés. A les entendre, les Évangélistes ont été les précurseurs des socialistes, et tout chrétien se trouve dans l’alternative d’opter entre la propriété individuelle et la foi, entre la société actuelle et la doctrine du Sauveur. « Si le christianisme, s’écrie M. Cabet, avait été interprété cl appliqué dans l’esprit de Jésus-Christ ; s’il était bien connu et fidèlement pratiqué par la nombreuse portion des chrétiens qui sont animés d’une piété sincère, et qui n’ont besoin que de bien connaître la vérité pour la suivre; ce christianisme, sa morale, sa philosophie, ses préceptes, auraient suffi et suffiraient encore pour établir une organisation sociale et politique parfaite,

I Œuvres complètes, t. I, préface des éditeurs, p. tu, ligue 16.

* Même préface, p. vu, in fine. Correspondant du 3 septembre 1666.

> DeUinte, 1. 1, p. 116-168. Correepondant, lue. cil.

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pour délivrer l'humanité du mal qui l’accable, et pour assurer le bonheur du genre humain sur la terre : il n’y aurait personne qui pût refuser de se dire chrétien » Ce qui, dans la bouche de M. Cabet, signifie qu’il n’y aurait personne qui pût refuser de se dire communiste.

Que faut-il penser de celte doctrine nouvelle? Est-il vrai que le communisme, plus ou moins restreint, soit la doctrine économique de nos livres sacrés?

11 importe, avant tout, de placer le débat sur son véritable terrain.

L’Évangile condamne cette soif effrénée de l’or qui est une des calamités de notre siècle ; il encourage l'abnégation personnelle et le renoncement aux richesses. A l’homme opulent, le christianisme impose l’obligation de remettre une partie de son superflu au pauvre qui manque du nécessaire. Aux yeux du Sauveur et des apôtres, le chrétien qui se dégage des soucis de la terre et met son patrimoine au service de ses frères, pose un acte méritoire dont le Juge suprême lui tiendra compte. Telle est évidemment la doctrine de l’Évangile ; mais là n’est point le problème à résoudre. Quand les socialistes parlent de communisme chrétien, ils désignent un régime où la propriété soit proscrite, où la communauté soit obligatoire ; et il s’agit uniquement de savoir si tel est, en réalité, le système consacré par la parole de Jésus-Christ.

Hâtons-nous de le dire : rien de semblable ne se trouve dans nos livres sacrés. Loin de là, la doctrine contraire y est expressément enseignée.

Jésus-Christ n’a pas proscrit la propriété individuelle ; il a, au contraire, plusieurs fois reconnu et sanctionné ses droits. « Vous ne tuerez point; vous ne commettrez point d’adultère; vous ne déroberez point... », dit-il au jeune homme qui lui demande ce qu’il faut faire pour acquérir la vie éternelle *. Ailleurs, il dit à ses disciples : « C’est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les fornications,

I Le irrai chrietianitme tuivant Jinu-Chritt; préface.

* Saint Matthieu, XIX, <8.

les homicides, les larcins , l’avarice, les méchancetés, les manœuvra pour s'emparer du bien d’autrui ’... »

Quel sens auraient ces paroles dans la bouche d’un adversaire de la propriété individuelle? Comment le larcin, le vol et l’escroquerie pourraient-ils constituer des délits aux yeux d’un législateur (qu’on nous pardonne cette expression) qui nierait les droits et les prérogatives de la propriété individuelle?

C’est en vain que nous avons cherché, dans le récit des Évangélistes, un discours, une phrase, un mot qu’on puisse invoquer contre la légitimité de la propriété. Si, d’un côté, le Sauveur blâme les mauvais riches*, de l’autre, il recommande aux pauvres la patience et la résignation. Il ne leur dit point que les riches se sont emparés du patrimoine commun que Dieu avait destiné à l’espèce humaine; il ne les engage pas à revendiquer une part du capital naturel; il n’assimile pas, comme M. Proudhon, le riche au voleur ; il n’enseigne pas, comme Brissot, que la propriété est un roi dans la nature 3 . II condamne l’avarice ; il blâme ceux qui ne vivent que pour amasser ces trésors que lu rouille et les vers dévorent , que les voleurs déterrent et dérobent ; mais, en toute occasion, il a toujours reconnu le droit absolu du propriétaire aux choses qui font partie de son patrimoine.

Qu’il nous soit permis de reproduire, à titre d’exemple, la belle parabole des ouvriers envoyés à la vigne :

« Le royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui sortit dès le grand matin, afin de louer des ouvriers pour travailler à sa vigne; et étant convenu avec les ouvriers qu’ils auraient un denier pour leur journée, il les envoya à sa vigne.

— Il sortit encore vers la troisième heure du jour ; et en ayant vu d’autres qui se tenaient dans la place publique sans rien faire, il leur dit : « Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui « sera raisonnable.» Et ils y allèrent. — Il sortit encore sur la sixième et sur la neuvième heure du jour et fit la même chose.

— Et étant sorti sur la onzième heure, il en trouva d’autres qui étaient là sans rien faire, auxquels il dit : « Pourquoi demeurez-

1 Saint Marc, Vil, 31. 3*.

* Saint Luc, XVI. 10-51 .

8 Voy. le Socialisme et set Promettes, t. Il, p. 53

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« vous là tout le long du jour sans travailler ? — C’est, dirent-ils, « que personne ne nous a loués. » Et il leur dit : « Allez— « vous-en aussi à ma vigne. » — Le soir étant venu, le maître de la vigne dit à celui qui avait soin de scs affaires : « Appelez « les ouvriers et payez-les, en commençant par les derniers pour « finir par les premiers. » — Ceux donc qui n’étaient venus à la vigne que vers la onzième heure, s’étant approchés , reçurent chacun un denier. — Ceux qui avaient été loués les premiers, venant à leur tour, crurent qu’on leur donnerait davantage, mais ils ne reçurent non plus qu’un denier chacun ; et en le recevant, ils murmuraientcontre le père de famille, disant: « Ces « derniers n’ont travaillé qu’une heure, et vous les rendez égaux « à nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. » — Mais pour réponse, il dit à l'un d’eux : « Je ne vous fais point « de tort : n’ètes-vous pas convenu avec moi d’un denier pour « votre journée? Prewes ce qui vous appartient, et vous en cillez; « pour moi, je veux donner à ce dernier autant qu’à vous. Ne « m’est-il donc pas permis de faire ce que je veux? et votre œil « est-il mauvais parce que je suis hon? » — Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers L »

Celte parabole, à laquelle nous pourrions en ajouter plusieurs autres, renferme évidemment la consécration des prérogatives de la propriété. Le père de famille, qui refuse de donner plus d’un denier à l’ouvrier de la première heure, y parle le langage du droit le plus absolu. Non-seulement la distinction du mien et du tien s’y trouve, mais elle y est indiquée comme la base de la justice et du droit, dans les rapports entre le propriétaire et ceux qu’il appelle à son aide s .

Aussi peut-on difficilement se faire une idée exacte des prodiges d’imagination auxquels les promoteurs des idées nouvelles ont eu recours pour adapter le texte évangélique à leurs plans de rénovation imaginaire.

Jésus, blâmant cette inquiétude fiévreuse qui nous pousse à amasser, sans repos ni trêve, des richesses superflues qui ne

* Saint Matthieu, XX, 4-16.

* M. Troploug ( Je l'Esprit démocratique du code ciril, § 1) émoi la même opinion

sauraient donner le bonheur, a prononcé ces admirables parole^ dans le sermon sur la montagne :

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ’. »

Voulez-vous savoir quel est ce royaume de Dieu auquel le Sauveur fait allusion ? M. Cabet va vous l’apprendre : « C’est une nouvel/e organisation sociale..., une nouvelle société..., basée sur la volonté de Dieu, sur l’amour fraternel, sur la fraternité, sur l’égalité, sur la souveraineté du peuple, sur la démocratie radicale et pure, sur la suppression des privilèges et de toute espèce de domination *. » —Mais, direz-vous au patriarche de VI carie, l’Évangile ne renferme pas une seule parole du Christ sur laquelle celte interprétation puisse être raisonnablement basée. L’objection est sérieuse, mais elle n’est pas assez solide pour troubler M. Cabet; il a même eu soin d’y répondre d’avance : « Jésus, dit-il, sait bien que les Romains, les rois juifs, les prêtres et les riches seront ses adversaires et ses ennemis, et s’efforceront de le faire mourir; il sait que les prêtres l’accuseront d’être un révolutionnaire, un séditieux, de pousser le peuple à la révolte, d’aspirer à se faire roi des Juifs, et de se déclarer ainsi contre César. Il est donc obligé... de déguiser sa pensée sous des allégories et des paraboles, et jamais il n’expliquera clairement ce qu’il entend par règne ou royaume des deux ou de Dieu *. » — On avouera qu’à l’aide d’un tel système d'interprétation il n’est pas de doctrine anarchique qu’un sectaire, doué d’une imagination plus ou moins vive, ne puisse rattacher au texte sacré. Du reste, M. Cabet a commis une erreur grossière. Mainte fois, le Fils de Dieu a donné l’explication de ce qu’il entendait par royaume des deux. Nous rappellerons au pontife icarien cet admirable texte du sermon sur la montagne, où il est dit : « Ne vous faites point de trésors sur lu terre, où la rouille et les vers les mangent, et où les voleurs les déterrent et les dérobent; mais faites-vous des trésors dans le ciel, où la rouille et les vers ne les mangent pas, et où il n’y a point de

1 Saint Matthieu, VI, 33.

* Le vrai christianisme, p 107 et 408.

* Idem, loe. cil.

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voleurs qui les déterrent et qui les dérobent 1 .» Nous le prierons de nous expliquer, à l’aide de son royaume démocratique et social , le sens de ces paroles adressées à saint Pierre : « Je vous donnerai les clefs du royaume des deux, et tout ce que vous lierez sur la terre sera aussi lié dans les deux , et tout ce que vous délierez sur la terre Sera aussi délié dans les deux *. » Mais pourquoi grouper des textes pour démontrer l’absurdité de l’hypothèse émise par M. Cabet? Le Sauveur n’a-t-il pas déclaré, en termes exprès, « que son royaume n’était pas de ce monde *? » Le patriarche de l’Icuric n’a pas même le mérite de l’invention. Il y a dix-sept siècles, saint Justin disait déjà aux philosophes de la cour d’Antonin : « Quand nous vous parlons du royaume de Dieu, l’objet de notre espérance, vous vous imaginez aussitôt qu’il s’agit d’un royaume de la terre. Désabusez-vous *. »

Mais faisons un pas de plus. Supposons que le Christ n’eût pas expressément sanctionné les droits attachés à la propriété individuelle, qu’il eut gardé à ce sujet un silence absolu, et que, par conséquent, le problème dût être résolu à l’aide des principes fondamentaux, des tendances générales qui se manifestent dans l’Évangile. Eh bien ! dans cette hypothèse encore, la propriété se trouverait formellement sanctionnée par le Sauveur.

Jésus a eu soin de déclarer qu’il était venu, non pour détruire, mais pour compléter la loi ancienne. « Ne pensez pas, » dit-il dans le sermon sur la montagne , « ne pensez pas que je suis venu détruire la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir 5 . » Or, quelles étaient au sujet du droit de propriété les dispositions de cette loi ancienne que le Sauveur est venu compléter et accomplir? « Tu ne déroberas point... Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui soit à ton prochain 6 . » Voilà comment s’exprime le Décalogue, et les termes dans lesquels le précepte est formulé

> Saint Matthieu, VI, <8 et 10.

1 Idem, XVI, 19.

» Saint Jean, XVIII, Î6.

* Xoj. première Jpol. — Qui ne connaît laa rèvea dea IKilUnaira t

s Saint Matthieu.

« Exode, XX, 1S ol 17.

doivent être pris en sérieuse considération. En effet, non seulement la propriété individuelle est reconnue et garantie par la prohibition du vol, mais cette propriété est tellement inviolable, tellement sacrée, que la simple convoitise du bien d’autrui devient un crime aux yeux de Dieu ! — En présence de ce précepte fondamental, le Sauveur, qui déclarait vouloir compléter la loi ancienne, pouvait-il chercher ce complément dans le communisme? Non, sans doute; car la propriété individuelle servait de base à la loi des Hébreux et le communisme en était la négation. Abolir la propriété individuelle, c’eût été détruire la loi ancienne dans sa partie essentielle, le Décalogue; c’eût été donner un démenti formel à la parole de Jéhovah : or, encore une fois, Jésus est descendu sur la terre, non pour détruire la loi ancienne, mais pour l'accomplir. Il est donc évident que, si le Sauveur s’était contenté de garder le silence sur la propriété individuelle, ce silence même, rapproché de la déclaration que nous venons de rappeler, deviendrait une confirmation éclatante des préceptes du Décalogue.

D’ailleurs, ces raisonnements basés sur l’histoire pourraient eux-mêmes être écartés sans inconvénient. Pour aboutir à un résultat identique, il suffit de considérer l’Évangile dans son ensemble, c’est-à-dire, dans ses principes fondamentaux, dans ses tendances générales.

Le Sauveur a recommandé l’aumône; mainte fois il a promis le royaume des cieux à celui qui donne généreusement aux pauvres une part des biens dont le Père céleste l’a gratifié 1 : il a fait de la charité la première des vertus. Comment les socialistes modernes ne se sont-ils pas aperçus, dès l’abord, que cette doctrine touchante est incompatible avec le communisme? Si toute propriété individuelle est une usurpation sur les droits imprescriptibles des masses, un crime de lèse-humanilé; si, comme Brissot et Proudhon ont eu la franchise de le dire, tout propriétaire est un voleur, comment l’aumône pourrait-elle attirer les bénédictions célestes sur la tête de son auteur? Le voleur qui restitue le produit de son vol, l’homme qui rend au propriétaire légitime le

1 Entre autres, saint Matthieu, VI, 4 et K.

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patrimoine donlses pères se sont injustement emparés, l'usurpateur qui revient à résipiscence , peuvent inspirer de l’intérêt ou mériter leur pardon ; mais jamais, chez aucun peuple civilisé ou barbare, la restitution des choses volées n’a été envisagée comme un acte de vertu méritant, au premier degré, les récompenses célestes !

Qu’on nous permette de reproduire ici, pour compléter nos idées , les paroles remarquables qu’adressa naguère à l’Institut de France, un écrivain d’autant moins suspect qu’il n’est pas même chrétien : « Qu’on cesse de répéter, disait l’orateur, que le communisme est sorti du christianisme ; qu’il est le christianisme même dans toute sa pureté et l’application la plus complète, l’expression la plus vraie du principe évangélique de la fraternité humaine. L’Évangile ne contient pas un mot qu’on puisse tourner contre la propriété ; il ne s’élève pas une fois contre les prétendues injustices de l’ordre social ; il ne représente pas les riches comme des oppresseurs ni les pauvres comme des opprimés ; il se place au-dessus de ces distinctions sans les attaquer, en conseillant aux uns la résignation, aux autres le sacrifice, à tous l’abnégation d’eux-mêmes, la charité et l’amour. L’amour, voilà le principe sur lequel repose toute la morale de Jésus-Christ, et ce principe ne contredit pas celui de la justice et du droit, comme aussi il ne saurait le remplacer. Que je m’efforce, comme l’Évangile le prescrit, d’imiter la bonté de Dieu, qui fait luire son soleil sur les bons et les méchants (ut sitis filiipatris vestri qui in cœlis est , qui soient suant oriri facit super bonos et malos), cela ne fera pas disparaître la différence du bien et du mal ; cela n’ôtera rien à l’homme vertueux de son mérite et n’empêchera pas le méchant d’être coupable. Que j’aime ceux qui me haïssent, que je pardonne à ceux qui m’ont offensé, que je prie pour mes persécuteurs, cela pourra-t-il faire que la haine ne soit pas un mauvais sentiment, l’offense que j’ai reçue une méchante action et la persécution de l’innocent un crime? De même, quand je partage mes biens entre les pauvres, il n’en faut pas conclure que je n’aurais pas eu le droit de les conserver, et que les pauvres à qui j’en fais don n’ont fait que recouvrer ce qui leur a toujours appartenu. S’il fallait interpréter ainsi le pré-

cepte évangélique, où donc serait l’amour? où serait le sàcrifiee? On ne peut sacrifier ce qu’on n’a pas, on n’est pas généretix en payant ses dettes. Mais faisons un pas déplus; supposons cette idée traduite en fait ; figurons-nous une société où c’est la loi qui donne en se substituant à ma place, et pour parler plus exactement, où personne n’ait rien à donner ni rien à recevoir, où tous soient courbés sous le même niveau, attachés au même joug, et sacrifiés corps et àme, intelligence et force, à l’État, reconnaîtrons-nous sous un tel régime ce libre élan du cœur qu’on appelle la charité? La charité toute seule ne peut pas servir de base à un gouvernement, à un ordre social, et là où elle est forcée, elle se change en servitude. Le communisme et le christianisme, loin de se confondre, sont donc complètement opposés l’un à l’autré. Le premier se fonde sur l’amour et par conséquent sur la liberté, le second sur la contrainte. Le premier commande la résignation, le sacrifice ; le second, la spoliation. Il n’y a en effet aucun ménagement à garder au point de vue de ce dernier système. Si la propriété individuelle est illégitime, ou, comme on l’a dit plus crûment dans ces derniers temps , si la propriété est un vol , il ne faut pas hésiter à la détruire ; il faut que les victimes de cette antique iniquité obtiennent une prompte réparation : et c’est cette œuvre de confiscation et de violence qui serait le fruit le plus accompli de la charité chrétienne 1 ! » *

Enfin, il est une circonstance essentielle, qu’il importe de ne pas perdre de vue. Au moment où l’Évangile était annoncé aux populations de la Judée, une secte nombreuse avait, depuis longtemps, placé la communauté des biens au nombre des institutions qui, suivant elle, pouvaient seules affranchir l’homme de l’esclavage de la matière et le conduire à la perfection véritable. Ces sectaires, connus sous le nom d’Esséniens, disaient que la nature, mère commune de tous les hommes, les produisait et les nourrissait tous de la même manière ; d’où ils concluaient que la concupiscence avait seule créé la propriété et les inégalités qui en dérivent. Réunis, loin des villes, en communautés plus ou moins

1 Le discours de M. Franck a été publié h part, août ce titre : le Communime jugt! par l'hiitoire, brochure de 70 pages. Paris, t848. Jouberl. M. Franck est Israélite.

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nombreuses, où la distinction du mien et du tien était inconnue, les Esséniens s’efforçaient de rétablir ce qu’ils appelaient la pureté primitive du genre humain. Ils n’amassaient ni or, ni argent; ils ne voulaient que le nécessaire et vivaient du travail de leurs mains.

Certes, si Jésus-Christ avait maudit la propriété et sanctifié le communisme, les Esséniens se fussent empressés de célébrer ses vertus et de se ranger parmi ses disciples. En procédant de la sorte, il eût, en effet, confirmé leur doctrine et réalisé leurs espérances. Eh bien! que l’on consulte les historiens sacrésel profanes, et l’on verra que les Esséniens figuraient, avec les Pharisiens, au nombre des ennemis les plus implacables du Sauveur. Aux yeux de tout homme impartial, ce fait seul doit suffire pour déjouer les manœuvres de nos prétendus réformateurs, pour lesquels le titre de chrétien, qu’ils conspuaient naguère, devient aujourd’hui une étiquette aussi commode que trompeuse

Jésus a dit : « Je suis envoyé pour prêcher l’évangile aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé (saint Luc, IV, 18 et 19). Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés (saint Matthieu, V, S). Vous êtes bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. Vous êtes bienheureux, vous qui avez faim maintenant, parceque vous serez rassasiés (saint Luc, IV, 20, 21); mais malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation dans ce monde (saint Luc, VI, 24) ! » On aura beau entasser erreur sur erreur, sophisme sur sophisme : entre cct enseignement divin qui s’appuie sur l’abnégation , et toutes ces théories hétérogènes auxquelles la satisfaction des appétits matériels sert de base, il y aura toujours un abîme.

1 Voy., sur les Estoniens, le J 4 ci-sprès.— Yoy. duquel, Huloi’t dti hirit les, l. 1.

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