‹ Le Socialisme dans le passéChapitre 12 sur 16 · LES ACTES DES APOTRES · texte numérisé non relu

LES ACTES DES APOTRES

Communauté de biens établie à Jérusalem. — Son caractère passager.

— Les apôtres n'ont jamais nié la légitimité de lu propriété individuelle.

Les Actes des Apôtres nous apprennent (cbap. IV et V) que les premiers chrétiens de Jérusalem avaient mis leurs biens en commun. On a étrangement exagéré la signification de cet épisode de l’histoire de l’Église.

Il est certain que les biens avaient été mis en commun. « La multitude de ceux qui croyaient n'était qu’un cœur et qu’une âme ; et nul ne disait d’aucune des choses qu’il possédait qu'elle fut à lui; mais toutes choses étaient communes entre eux. Aussi, les apôtres rendaient témoignage avec une grande force à la résurrection du Seigneur Jésus; et une grande grâce était sur eux tous. Car il n’y avait entre eux aucune personne nécessiteuse, parce que tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, et ils apportaient le prix des choses vendues ; ils mettaient ce prix aux pieds des apôtres, et il était distribué à chacun selon qu'il en avait besoin »

Certes, voilà bien la communauté.

Mais quel était le caractère de cette communauté? Était-elle volontaire ou forcée? Était-elle envisagée comme un régime dérivant du christianisme? N’était-elle, au contraire, que le résultat d’une situation passagère et exceptionnelle? Là est toute la question.

Cette communauté était purement volontaire; elle était envisagée comme un régime essentiellement passager.

Elle était purement volontaire. Que dit saint Pierre reprochant à Ananie le crime d’avoir enfoui une partie de son trésor? L’accuse-t-il d’avoir oublié la loi de Dieu, d’avoir violé les pré-

1 Actes des apôtres, IV, 32 h 33.

LE CHRISTIANISME

ceptes du christianisme? Lui reproche-l-il d’avoir commis un vol au détriment de la communauté? En aucune manière. Le seul méfait qu’il lui impute, c’est d’avoir été hypocrite et menteur. « Comment, dit-il à Ananie, satan s’est-il emparé de ton cœur, jusques à t’engager à mentir au Saint-Esprit, et à soustraire une partie du prix de la terre? Si tu l’eusses gardée, ne te demeurait-elle pas ? Et étant vendue, le prix n’était-il pas en ta puissance? Pourquoi as-tu formé un tel dessein dans ton cœur? Tu n’as pas menti aux hommes, mais à Dieu J ? » Ainsi, Ananie était libre de ne pas vendre son patrimoine, et il était libre d’en conserver le prix ! Comment donc n’a-t-on pas rougi de honte, en affirmant que les apôtres avaient proscrit la propriété et rendu le communisme obligatoire?

Cette communauté était, du reste, envisagée comme un régime essentiellement passager. L’église naissante deJérusalem se trouvait dans une situation tout exceptionnelle. Ses membres avaient entendu la parole du Sauveur; ils avaient assisté à sa mort, ils avaient vu couler son sang divin ; ils savaient que la bonne nouvelle devait être annoncée à toutes les nations. Pleins d’ardeur et de foi, entourés d’ennemis implacables, ils avaient perdu de vue les intérêts de la terre, pour s’occuper uniquement de la mission divine que Jésus-Christ avait confiée à ses disciples. Appelés à régénérer la terre, ils voulaient, d’un côté, se dégager des soucis de la vie matérielle; de l’autre, fournir aux besoins de ceux qui se consacraient à la prédication et aux travaux de l’apostolat. Les apôtres ne prêtaient point à intérêt, ils n’achetaient point de terres, les capitaux restaient improductifs dans leurs mains, et chaque distribution amoindrissait le trésor de la communauté. Comment un tel régime eût-il pu être adopté comme l’étal normal d’une Église qui, comme l’affirment les apôtres, devait subsister jusqu’à la consommation des siècles et abriter dans son sein tous les peuples de la terre?

Si les communistes du xix* siècle étaient un peu moins présomptueux et un peu plus instruits, ils sauraient que l’étrange doctrine qu’ils ont remise au jour était déjà connue du temps des

* Acte» de» apfctrcs, V, ï. 4.

apôtres. Alors déjà on rencontrait des hommes qui, dénaturant le but et méconnaissant l’origine de la communauté de Jérusalem, voulaient le communisme permanent, comme M. Cabet, et la liberté amoureuse, comme Fouricr. Connus sous le nom de Nicolaïtes, ils disaient, eux, que la propriété était incompatible avec la charité, et que tout devait être commun entre les Frères régénérés par le baptême. Or, de quelle manière les Apôtres, ces prétendus communistes de Jérusalem, accueillirent-ils cette doctrine commode? Virent-ils des coreligionnaires dans les sectaires qui l’avaient inventée et propagée? Loin de là : ils les exclurent de l’Église et condamnèrent hautement leurs erreurs. « Il s’est glissé parmi nous, dit un apôtre, certains... impies qui changent la grâce de notre Dieu en une licence de dissolution *. » « Vous avez ceci de bon , » écrit saint Jean aux chrétiens d’Éphèse, « vous avez ceci de bon, que vous baissez les Nicolaïtes, comme je les hais moi-même 3 . »

Ces faits si caractéristiques et si significatifs, cette protestation solennelle des apôtres qui avaient présidé à l’établissement de la communauté de Jérusalem, doivent fermer la bouche aux détracteurs des premiers chrétiens. Ils font ressortir, à la dernière évidence, le caractère passager qu’on avait attaché au régime adopté dans la ville sainte. En repoussant les Nicolaïtes du sein de l’Église, les premiers disciples du Christ ont assez prouvé que l’idée d’abolir la propriété individuelle n’avait jamais été émise par les apôtres. Aussi la communauté de Jérusalem n’eut-elle qu’une durée éphémère. Elle disparut avec les circonstances exceptionnelles qui l’avaient motivée, elle ne fut jamais un fait général dans l’Église primitive.

Nous possédons les lettres que les apôtres adressaientaux églises naissantes, et nulle part ces documents, si remplis de charité et de foi, ne renferment une seule insinuation contre la légitimité de la propriété, une seule recommandation en faveur du communisme.

Saint Paul écrit à Timothée : « Ordonnez aux riches de ce

• Voy., entre autres, Apocalypse, IL

> Epttre de saint Jude, é.

* Apocalypse, 11, 6, U et 15. On croit que saint Pierre, épltre II, cbap. II, indique jes mimes hérétiques.

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monde de n’être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans les richesses incertaines et périssables..., d’être charitables et bienfaisants, de se rendre riches en bonnes œuvres, de donner l'aumône de bon cœur... ’. »

Le même saint, voulant stimuler la charité des chrétiens de Corinthe, leur écrit : « Comme vous êtes riches en toutes choses, en foi, en éloquence, en sciences, en toutes sortes de soins et en l’affection que vous me portez, soycz-le aussi en celle sorte de grâce (la charité) ; ce que je ne vous dis pus néanmoins pour vous imposer une loi, mais seulement pour vous porter, par l’exemple de l’ardeur des autres, à donner des preuves de votre charité sincère... C’est ici un conseil que je vous donne, parce que cela vous est utile... Ainsi, que chacun donne ce qu’il aura résolu en lui-même de donner, non avec tristesse ni comme par force ; car Dieu aime celui qui donne avec joie *. »

Ainsi l’aumône serait libre et volontaire, et la communauté serait obligatoire t

Saint Pierre, saint Jean , saint Jacques et saint Jude professent, à l’égard des devoirs imposés au riche, la même doctrine que saint Paul. Dans toutes les églises, on avait introduit l’usage de faire des collectes en faveur des frères pauvres et souffrants, mais les dons étaient purement volontaires ; et les docteurs de l’Église nous apprennent que cet usage, après la mort des apôtres, s’était maintenu avec son caractère primitif. « Après la célébration des mystères, dit saint Justin, ceux qui sont riches donnent librement ce qu’ils veulent, et leurs aumônes sont déposées entre les mains de celui qui préside l’assemblée 5 . » « Chacun, ajoute Terluilien, apporte tous les mois son modique tribut, lorsqu’il le veut, s’il le peut, et dans les mesures de ses moyens ; personne n’y est obligé, et rien n’est plus libre, plus volontaire que cette contribution *. »

Est-il nécessaire de prouver encore que la communauté de Jérusalem fut un fait exceptionnel et passager?

* Ëpltre I, chap. VI, <7.

* Ëpltre II, chap. VIII, 8 et <0;chap. IX, 7.

3 Ëpltre h Diognète, V.

« Jpol., XXXIX.

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