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LE COMMUNISME DE SPARTE

Enthousiasme irréfléchi qu’inspirent les institutions de Sparte. Le vrai Lycurgue. — Constitution politique. — L État substitué à la famille. — Conséquences funestes qui en résultent. — Repas communs. — Organisation de la propriété. — Esclavage. — Impuissance de la législation. — Résultats politiques et sociaux des institutions communistes. — Aperçu général.

Que de fois, dans le cours de nos études classiques, ne nous a-t-on pas exalté les vertus, la prudence et la gloire du sage

1 L’histoire ne nous a conservé que des renseignements très-incomplets sur les institutions crétoises. Je me suis efforcé de rétablir les faits avec autant d exactitude que possible. Outre Aristote, loc. ci <., on peut consulter Polybe, liv. VI, et Strebon. liv. X. Parmi les modernes, voy. Meursius, Crela; Hoek, Crelo, Neumann, Rcrum antiquarum » pecimen ; Sainte-Croix, De» ancien! gouvernement! fédiralift ; Cantu, Hittoire universelle. .

s u Les Crétois sont toujours menteurs; ce sont de méchantes bêtes, qui n aiment qu’h manger et h ne rien faire (Epttre h Tite, 1, tî et 15). »

LA GRÈCE

Lycurgue? Que de fois, avec Diderot, ne nous a-t-on pas fait voir, dans le législateur de Sparte, « celui de tous les philosophes qui a le mieux connu la nature humaine ; celui, surtout, qui a le mieux vu jusqu’à quel point les lois, l’éducation, la société, pouvaient changer l’homme, et comment on pouvait le rendre heureux en lui donnant des habitudes qui semblent opposées à son instinct et à sa nature 1 / »

Jamais enthousiasme ne fut moins légitime, jamais éloges ne furent moins mérités.

Si l’on s’était donné la peine de jeter un coup d’œil sur les pages que nous ont léguées les historiens de la Grèce et de Rome; si, au lieu de suivre en aveugle la roule frayée par quelques auteurs dépourvus de critique, on avait été assez sage pour remonter aux sources où ces auteurs avaient eux-mêmes puisé, il y a longtemps que Lycurgue, de même que le gouvernement de Sparte, aurait cessé de recevoir les éloges de la postérité.

Esclavage de la majeure partie de la population, mépris cynique des droits et de la dignité de l’espèce humaine, mœurs corrompues, habitudes sanguinaires, proscription des sciences et des arts, mépris des travaux utiles, institutions tyranniques et barbares : telles sont, pour l’observateur sérieux, les conséquences d’une législation qu’on n’a cessé de présenter, sous les couleurs les plus séduisantes, à l’admiration du monde moderne.

Et d’abord, est-il vrai que Lycurgue ait été ce philosophe austère qu’on se plaît à nous représenter sous son nom, ce législateur sublime qui se dévoue au bonheur de ses concitoyens et leur fait accepter par reconnaissance des lois dictées par une patriotique sagesse? Non : tel n’est point le Lycurgue des historiens de l’antiquité. Le vrai Lycurgue, peu scrupuleux dans le choix des moyens, dédaignait les procédés platoniques ; comme la plupart des réformateurs modernes, il était partisan de la souveraineté du but. Loin de se fier ù la prétendue reconnaissance de ses concitoyens, le législateur de Sparte avait débuté par corrompre les personnages influents de la bourgade ; puis, descendant sur la place publique à la tête d’une bande armée, il avait,

* Encyclopédie. t° Sparte.

par la terreur et la force, imposé ses plans de rénovation sociale à ses compatriotes épouvantés L Le vrai Lycurgue n’était pas davantage cet homme chaste et pur, cet observateur rigide des lois de la pudeur et de la décence, dont la plupart des biographes modernes ont cru devoir nous esquisser l’image. Les notions les plus élémentaires de la morale lui manquaient; les maximes les plus licencieuses, les actes les plus honteux avaient son approbation. Il aimait, par exemple, à se railler de ceux qui font du mariage une société exclusive où le partage ne doit pas être souffert *. Du reste, il nous importe peu de connaître les mœurs du législateur : voyons son œuvre.

La constitution politique de Sparte nous est assez exactement connue. Deux rois, pris par ordre de primogéniture dans les deux branches de la famille des Héraclides, formaient, avec uu sénat de vingt-huit membres et un collège de cinq Éphores, la magistrature suprême de la Laconie. Commandants de l’armée en temps de guerre, les rois ne jouissaient, en temps de paix, que de distinctions honorifiques. Les sénateurs ( gerontes ), élus par le peuple parmi les citoyens qui avaient atteint l’âge de soixante ans, délibéraient sur les intérêts généraux et proposaient les mesures qu’ils jugeaient avantageuses à la république; ils pouvaient, dans certains cas, dissoudre les assemblées populaires, mais, à l’exception de cette attribution exceptionnelle, leurs décisions ne devenaient jamais obligatoires qu’après avoir été ratifiées par le peuple. Le collège des Éphores, qui tenait à la fois du Tribunal de Rome et du Conseil des Dix de Venise, exerçait un pouvoir despotique sur tous les autres magistrats, sans en excepter les rois. Annuellement élus par le peuple, les Éphores appelaient en justice tous les habitants de la cité, quels que fussent leur rang ou la dignité dont ils étaient investis, leur demandaient compte de leur manière de vivre, les condamnaient à l’amende, à l’exil et même au dernier supplice, sans que personne fût en droit de s’opposera l’exécution de leurs sentences. Ils étaient, en outre, les juges suprêmes, et exerçaient un con-

> Plutarque, Fie de l.ycuryue.

> Plutarque, lue. cil.

LA GRÈCE

trôle souverain sur loutes les affaires civiles et militaires qui intéressaient l’Étal l . Eniin, le peuple réuni en assemblée générale exerçait le pouvoir législatif et prenait toutes les décisions importantes.

Personne ne songe aujourd’hui à faire revivre cette organisation politique, qui pouvait être appropriée aux mœurs et aux besoins d’une bourgade du Péloponèse, mais qui, de l’aveu de tous, serait impraticable chez les nations modernes. 11 n’en est pas de même des institutions sociales dans lesquelles Lycurgue avait cru trouver le complément et la garantie de ses institutions politiques. Celles-là sont ‘toujours en faveur chez un grand nombre de démocrates, et si les idées de 1793 devaient encore prévaloir, nous ne serions pas surpris qu’un nouvel Hérault de Séchelles vînt un jour, à la barre d’une autre Convention, proposer de les remettre en vigueur au milieu de la société moderne.

Est-il nécessaire de le dire? Ici encore l’enthousiasme est très-irréfléchi.

Pour bien comprendre les institutions de Sparte, il faut se mettre au point de vue où son législateur s’était placé ; il faut surtout se rappeler le but qu’il s’était proposé d’atteindre. Les communistes modernes commettent une erreur des plus grossières, en dépeignant Lycurgue sous les traits d’un philanthrope sans cesse préoccupé du sort des classes inférieures. Pour les législateurs de l’antiquité, la condition naturelle des prolétaires était l’esclavage, et nous verrons que, sous ce rapport, Lycurgue partageait les idées de ses contemporains. Créer une caste de soldats vigoureux ; organiser une aristocratie guerrière, infatigable dans les travaux des camps, invincible dans les combats, et par suite redoutable à ses voisins; admettre tout ce qui pouvait conduire à ce résultat, écarter tout ce qui pouvait en éloigner : voilà les seuls vœux, le but unique du législateur de Sparte. Pour peu qu’on envisage dans leur ensemble les institutions qu’on lui attribue, ce but se manifeste à l’évidence.

1 Aujourd'hui on ail mot généralement, en opposition avec Hérodote, que 1rs Ëphores n'ont pas été institués par Lycurgue, et que cette magistrature ne date que du règne de Théopompe, près d’uu siècle après sa mort. Co n'est pas ici le lieu d'examiner cette question.

Comme point île départ , l’État était substitué à la famille. Au moment de la naissance, les enfants étaient soumis à des épreuves ayant pour but de constater le degré de vigueur et de santé dont la nature les avait doués. S’ils étaient jugés dignes d'appartenir à une race guerrière et robuste, l’État les recevait au nombre des citoyens; dans le cas contraire, ils étaient jetés dans une caverne ou précipités des rochers du Taygèle. Dès l’àgc le plus tendre, ils étaient enlevés à leurs parents et soumis, aux frais de. la république, à une éducation uniforme et commune. Celle éducation était toute militaire; des exercices gymnastiques, des courses, des combats simulés, dCs luttes réelles où les adolescents se déchiraient avec les ongles et avec les dents, en formaient la base. Des coutumes bizarres et cruelles lui servaient de complément. Aux fêles de Diane, les enfants, conduits devant l’autel de la déesse, étaient fustigés avec tant de violence que plusieurs mouraient sous les coups. L’enfant qui supportait l’épreuve avec le plus de fermeté était entouré d’hommages, et celui qui mourait sous les coups sans pousser des cris était honoré d’une statue *. D’un autre eôté, afin de les rendre aussi adroits qu’insensibles, le vol était autorisé, pourvu qu’il fût pratiqué avec adresse; ceux qui s’étaient laissé surprendre étaient seuls soumis à des punitions sévères. Les mêmes tendances se manifestaient dans l’éducation des jeunes filles. Lutter deminues sur la place publique, exécuter des danses guerrières, lancer le disque, manier le javelot et courir dans la lice : voilà le seul enseignement que Lycurgue avait cru devoir leur assigner. Quant aux sciences et aux arts qui adoucissent les mœurs et embellissent la vie, il n’en était guère question dans l’éducation des Spartiates. Seuls de tous fes Grecs, ils glorifiaient la rudesse et l’ignorance. Le soldat robuste et adroit était leur idéal *.

Après avoir introduit l’égalité dans l’éducation, Lycurgue s’at-

1 Los parents assistaient à cet affreux spectacle et encourageaient leurs enfants.

8 Lycurgue avait sévèrement interdit la culture des sciences et des arts agréables; celte culture n’avail il ses yeux d’autro résultat que ramollissement des mœurs. Les représentations théâtrales étaient défendues; la musique guerrière était seule permise; la sculpturo ne pouvait être consacrée qu’il la reproduction des dieux et des héros.

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tacha à faire disparaître toute inégalité de fortune. Il crut que le partage égal des terres et l’institution de repas communs sufliraient pour amener ce résultat.

On sait de quelle manière celte double conception fut réalisée. Lycurgue partagea la terre en trente-neuf mille parts, dont neuf mille pour les habitants de la ville et trente mille pour ceux de la campagne. Chaque citoyen «âgé de trente ans, élevé selon les lois du pays et marié, devait être mis en possession d’un de ces lois. Les fruits appartenaient au possesseur, mais il était tenu d'en verser la plus grande partie aux mains des agents de l’État, afin que ceux-ci eussent les moyens de subvenir aux dépenses qu’exigeaient les repas communs. Ces repas constituaient, en effet, une partie essentielle du système ; de même que Mines, Lycurgue avait voulu que tous les ciloyens, assis à la même table, fussent nourris de la même manière. Aussi avait-il eu soin de priver du droit de cité les propriétaires qui négligeaient d’apporter aux repas communs la part fixée par la loi.

La propriété immobilière, maintenue en principe, était ainsi soumise, dans son exercice, à des restrictions importantes. Les objets mobiliers furent, à certains égards, placés sous un régime analogue; ils tombèrent dans une sorte de communauté limitée. Le Spartiate pouvait avoir des esclaves, des chevaux et des chars; mais chacun était en droit d’user des choses appartenant à son voisin.

Le législateur alla plus loin. II ne lui suffisait pas d’avoir introduit le principe de l égalité dans la nourriture, l’éducation et la propriété; il voulut encore que l’uniformité régnât dans les habitations, les vêtements, les occupations et même les plaisirs. Les promenades et les conversations furent réglées avec la même précision que les exercices militaires.

Certes, ces institutions dénotent uu ardent amour de l’égalité ; mais il importe, pour les juger avec équité, de ne pas les séparer d’un fait important, ou, pour mieux dire, d’une institution qui domine toutes les lois sociales et politiques de l’antiquité : nous voulons parler de l’esclavage.

L’État de Sparte possédait de nombreux esclaves, dont le nom seul rappelle le dernier degré de l’abjection physique et de la

dégradation morale de l’homme. Les ilotes cultivaient les terres et exerçaient les professions industrielles. Le gouvernement les prêtait ou les louait aux particuliers, qui étaient tenus de les lui rendre à sa première demande. Aujourd’hui encore, à plus de vingt siècles de distance, le traitement auquel ces malheureux étaient soumis fait frémir. On ne se contentait pas de les soumettre aux travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants ; on les fustigeait, à des époques fixes, alors même que leur conduite était irréprochable, et seulement pour qu’ils n’oubliassent pas qu’ils étaient moins libres que les bêles de somme ! Lorsque leur accroissement inspirait des craintes aux fiers républicains de Sparte, on écrasait sur la pierre la tète de leurs nouveau-nés ; et si ce remède affreux ne suffisait pas pour rassurer leurs oppresseurs, les jeunes Spartiates se dispersaient dans les campagnes et égorgeaient ces infortunés par centaines. L’histoire rapporte que plus de deux mille ilotes furent massacrés en une seule nuit. Et le sage Lycurgue avait autorisé et consacré ces horreurs!

Voilà des faits qu’il ne faudrait pas oublier en vantant le régime de Sparte. La liberté y existait, mais seulement pour les oppresseurs du peuple : les ilotes, dix fois plus nombreux que les hommes libres, gémissaient dans l’esclavage le plus horrible qu’on puisse imaginer. L’égalité y régnait, mais seulement entre les membres d’une aristocratie guerrière , qui se faisait un jeu d’outrager la nature et de répandre le sang humain. Les citoyens s’asseyaient à la même table, mais cette table était alimentée à l’aide des sueurs et des souffrances de tout un peuple d’esclaves. A Sparte, les prolétaires, dans l’intérêt desquels on voudrait ressusciter ce régime, étaient... les ilotes!

Mais oublions un instant la condition déplorable à laquelle la partie la plus nombreuse de la population se trouvait réduite, et voyons quels furent les résultats du système pour les oppresseurs eux-mêmes, c’est-à-dire pour les hommes libres.

Toujours préoccupé de ses idées de guerre et de conquête, Lycurgue avait imaginé plusieurs moyens de hâter, autant que possible, l’accroissement de la population. Les familles nombreuses jouissaient de certains privilèges. Le père de trois fils était exempt de l’obligation de monter la garde ; le citoyen qui en

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avait quatre était affranchi de tout impôt. Le législateur avait cru, non sans raison, que le nombre des familles libres atteindrait difficilement le nombre des parts dans lesquelles il avait divisé le sol. Or, comme ces parts étaient égales et qu’il avait eu soin de les déclarer inaliénables, Lycurgue s’était imaginé que l’égalité des fortunes serait ainsi forcément maintenue. Par malheur, il n’avait pas assez tenu compte du rôle que l’instinct de la propriété est appelé à jouer dans l’organisation humaine, et toutes ses prévisions furent bientôt déjouées par les événements.

Malgré les précautions prises, malgré l’organisation démocratique de l’État et le terrible pouvoir des Éphores, le principe de l’inaiiénabilité des héritages ne tarda pas à recevoir une atteinte irréparable. Un Éphore, nommé Épitadès, fit adopter une loi qui, tout en attachant le déshonneur à l’achat et à la vente d’un patrimoine, permettait de disposer arbitrairement de son bien par donation entre-vifs ou par testament. On en devine aisément les conséquences. Comme les propriétaires ne pouvaient, sans se déshonorer, vendre une partie de leur patrimoine et en toucher le prix, les biens s’accumulaient dans les familles influentes. Les donations, principalement sous forme de dot, se faisaient au bénéfice de l’homme puissant, tandis que le citoyen intègre et modeste en restait privé. Le résultat fut tel que, vers le milieu du iv' siècle avant l’ère chrétienne, Aristote put, sans exagération, tracer les lignes suivantes : « Un défaut... de la constitution de Lacédémone, c’est la disproportion des propriétés : les uns possèdent des biens immenses , les autres n’ont presque rien ; et le sol est entre les mains de quelques individus »

On objectera, peut-être, que ce triste résultat ne saurait être imputé aux lois de Lycurgue; qu’il provient, au contraire, de la violation de ces lois dans une de leurs parties essentielles. Nous le voulons bien : aussi nous proposons-nous avant tout d’offrir un tableau de la vie de Sparte, pendant l’époque où les

* Politique, liv. Il, chap. VI. Voyez, pour le* autres détails, les auteurs cités i la fin du paragraphe.

lois de Lycurgue y étaient observées dans toute leur rigueur. Ce tableau, le voici :

La liberté individuelle avait complètement disparu. On ne laissait à personne , dit Plutarque, /a liberté de vivre à son r/ré; la ville était comme un camp où Von menait le genre de vie prescrit par la loi. Une éducation contre nature avait produit des mœurs hideuses. Les dérèglements des femmes de Sparte étaient devenus un objet de dégoût pour la Grèce entière. Les liens du mariage étaient rarement respectés. On prêtait sa femme, on empruntait celle d’un autre, on vivait dans une promiscuité honteuse, et tout cela sous le prétexte que Lycurgue avait voulu qu’on s’attachât, avant tout, à donner à l’État des citoyens utiles, des défenseurs vigoureux. Les femmes étaient sans respect pour leurs époux, sans entrailles pour leurs enfants. Les filles étaient aussi dépourvues de modestie que de pudeur. La communauté des femmes, bien que facultative, existait en réalité dans celte république austère qu’on nous a trop longtemps offerte pour modèle 1 . Dans l’ordre économique, la dureté de l’esclavage, jointe aux restrictions apposées au droit de propriété, avait produit une pauvreté extrême. Une frugalité proverbiale régnait dans les repas, et cependant il fallait des efforts extraordinaires pour alimenter la table commune. Les propriétaires, privés de la perspective de jouissances exceptionnelles , négligeaient leurs domaines, et les esclaves, maudissant leurs maîtres, travaillaient sans intelligence et sans ardeur. Les maisons, au dire de Plutarque, étaient petites et construites sans art. On ne travaillait les portes qu’avec la scie et les planchers qu’avec la cognée ; des troncs d’arbres à peine dépouillés de leur écorce servaient de poutres. Tous les travaux utiles étaient méprisés ; les sciences et les arts étaient proscrits ; la valeur guerrière était seule respectée et encouragée, et ce fut à bon droit qu’Aristote et Platon adressèrent au système le reproche de tendre uniquement au développement d’une seule vertu, la valeur du soldat. Trois mots résumaient les vœux et l’ambition du Spartiate : combattre,

l Trois ou quatre frères n’avaient parfois qu'une seule femme pour eux tous! Voy Fragm. vutic. de Polybo, t. II, p. 584.

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vaincre, conquérir. La trahison même était légitime à ses yeux, pourvu qu’elle conduisit à la victoire *.

Tel était, au temps de sa ferveur primitive, l’état social de Sparte. Voyons quelles en furent les conséquences.

Lycurgue, en vue de prévenir l’avarice, avait imaginé une monnaie de fer, massive et grossière, dont le volume, le poids et l’aspect n’étaient guère susceptibles de tenter la cupidité. Nul ne pouvait, sous peine de mort, détenir de l'or ou de l’argent monnayé. Les Spartiates respectèrent la défense aussi longtemps qu’ils ne furent environnes que de populations pauvres et grossières. Il n’en fut plus de même après la guerre du Péloponèse (451 à 405 avant J.-C.). Le sentiment de la propriété se manifesta avec d’autant plus d’énergie qu’il avait été plus énergiquement comprimé; la sévérité de la défense devint elle-même un attrait de plus, et bientôt les métaux précieux furent l’objet de la convoitise universelle. Pendant quelque temps, les lois furent respectées en apparence; on ne montrait que la monnaie officielle, mais on accumulait en secret des trésors prohibés. A la fin, les rigueurs de la législation furent remplacées par une tolérance illimitée, et cela avec d’autant plus de facilité que tous les magistrats s’étaient laissé déshonorer par une vénalité effrénée 2 . Ce fut en vain que des citoyens austères voulurent opposer une digue au torrent : ils périrent à la tâche 3 . D’ailleurs, ainsi que nous l’avons dit, la propriété immobilière avait déjà subi une réforme non moins importante, et, à l’époque où Aristote composa sa Politique, les richesses se trouvaient concentrées aux mains d'un petit nombre de citoyens. En comprimant des sentiments naturels, la législation n’avait produit que des passions vicieuses et des instincts dépravés. La suite de notre travail nous fournira l’exemple de plusieurs essais de rénovation sociale, où la même cause a produit les mêmes résultats.

En vérité, on cherche en vain à se rendre compte de l’enthousiasme que le gouvernement de Sparte inspire à quelques auteurs

• On n'a qu’à bo rappeler la conduite des Spartiates pendant les guerres de Mesaénio.

> Aristote, loc. cil.

* Entre antres les rois Agis et Cléomi'nc.

modernes. Espérons que bientôt on cessera de nous présenter comme un état social modèle une bourgade du Péloponèse où dix mille tyrans s’engraissaient des sueurs et des larmes de tout un peuple d’esclaves; où le meurtre des nouveau-nés et l’assassinat périodique des travailleurs servaient de solution au problème du maintien de l’équilibre entre le pays et la population ; où la vertu, la morale, la pudeur, les sciences et les arts, c’està-dire tout ce qui élève et ennoblit l’intelligence humaine, étaient l’objet d’un mépris insultant et stupide; où enfin l’humanité reçut des outrages qui, après un intervalle de plus de deux mille ans, révoltent la conscience de tout homme intelligent et généreux ’. On ne comprend pas que l’université de France puisse laisser aux mains de la jeunesse un Précis historique où l’on trouve les lignes suivantes : « Cette législation (de Sparte) était admirable. Tous les hommes étaient égaux entre eux; ils mangeaient à des tables publiques, ne possédaient aucune propriété particulière; tous les biens étaient en commun *. »

I Parmi les anciens, il faut avant tout consulter Aristote, Politique, 11». II, et Plutarque, p'iet <ie Lycurgue et it’dgis. Parmi les modernes, Oagius, dans sa République de Lacédémone, a fait preuve d'une érudition remarquable. On peut trouver aussi des détails d’un haut intérêt dans Otf. Millier ( Die Dortcr ), Manio (Sparla), Lachmann (die Spartaniuhc Staats-f'erfossnng), Pastoret (Histoire de la législation, t. V, VI, Vil), Sudra i Histoire du communisme), Groote ( History of Greece).

s Précis de l'histoire de tout les peuples, à l'usage des collèges et des maisons d'éducation de l'un et de l’autre sexe , par M. F. D*”, maître de pension, t. 1er, p. 45.

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