PLATON
Plagiats commis par les communistes contemporains. — Bases île l'ordre social indiquées par Platon. — Le livre de la République. — Ville modèle. — Division des citoyens par classes. — Maintien de l'esclavage. — Mariage et famille. — Éducation identique pour les deux, sexes. — Avortement obligaloirc. — Le livre des Lois. — Jugement sur Platon.
Lorsque naguère les rédacteurs de l’Humanitaire 1 injuriaient M. Cabet, parce que le patriarche de l’Icarie refusait d’admettre à la fois la communauté des biens et celle des femmes, ils ne se doutaient pas que, plus de deux mille ans auparavant, un philosophe grec avait audacieusement marché dans la carrière qu’ils croyaient avoir les premiers ouverte.
En effet, de même que M. Cabet l’a fait dans son exil de Londres, Platon, à l’époque la plus brillante de la civilisation grecque, s’était un jour posé les questions suivantes : Quel est le gouvernement le plus parfait? Quelle est l’organisation sociale la
1 Voy. le Socialitme et tet Promette e, 1 . 1 , p. 10i.
mieux appropriée à la nature de l'homme, la plus propre à le rendre heureux et sage dans sa carrière terrestre?
Or, voici la solution que le divin Platon crut devoir donner au problème. Elle prouve que les communistes les plus avancés de notre temps ne sont, hélas! que de timides plagiaires.
« L’État, le gouvernement et les lois qu’il faut mettre au premier rang, dit le philosophe, sont ceux où l’on pratique le plus à la lettre, dans toutes les parties de la vie sociale, l’ancien proverbe qui dit qu’entre amis tout est véritablement commun. Quelque part donc que cela se réalise ou doive se réaliser un jour, que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de toute espèce communs, et qu’on apporte tous les soins imaginables pour retrancher du commerce de la vie jusqu’au nom même de propriété ; de sorte que les choses mêmes que la nature a données en propre à chaque homme deviennent en quelque sorte communes à tous autant qu’il se pourra... En un mot, partout où les lois viseront de tout leur pouvoir à rendre l’État parfaitement un, on peut assurer que là est le comble de la vertu politique *. »
Deux livres de Platon, la Rcpubluiuc et les Lois , ont été consacrés au développement de ces idées. Les plans dont le philosophe grec propose l’adoption , les mesures qu’il indique, les lois qu’il vante, les habitudes qu’il préconise, en un mot, toutes ses idées et tous ses projets sont manifestement inapplicables aux sociétés modernes. Comme tous les législateurs de sa patrie, Platon ne concevait pas l’État en dehors de la commune ; comme eux encore, il croyait de bonne foi que l’esclavage était la condition essentielle, la base indispensable de tout ordre social. Il n’a pas un seul instant entrevu la possibilité de l’existence d’une population nombreuse, entièrement composée d’hommes libres et répartie dans un nombre déterminé de communes jouissant de droits identiques. Le traité de la Bi'-publifpuc et le livre des Lois méritent cependant d’être, aujourd’hui encore, l’objet des méditations de l’économiste et de l’homme d’Élat. D’un côté,
1 l.r» Lois , liv. Y. Les idées de Platon, ainsi que nous le verrons plus loin, ont servi de base & toutes les utopies modernes.
LA GRÈCE
ils prouvent que rien n’est moins original et moins neuf que les élucubrations des utopistes modernes ; d’autre part, ils démontrent, avec une invincible force de logique, que la communauté des biens entraîne, comme conséquence nécessaire, la promiscuité des sexes et l’anéantissement de la famille.
C’est surtout dans le traité de la République que Platon manifeste ses idées sans ambages et sans voiles.
Le philosophe suppose l’existence d’une ville placée dans des conditions convenables, c’est-à-dire éloignée des bords de la mer, isolée au milieu de vastes campagnes, et n’entretenant avec les populations voisines que les rapports strictement indispensables.
Les habitants de cette ville sont divisés en quatre classes : 1° les esclaves; 2° les artisans, les laboureurs et les commerçants ; 3° les guerriers ; 4° les magistrats et les sages.
Les esclaves de cette ville modèle partagent le sort de tous ceux de l’antiquité. Quant aux artisans, aux laboureurs et aux commerçants, ils appartiennent, à la vérité, aux classes libres, mais, à cette exception près, la condition que Platon leur assigne diffère très-peu de l’esclavage. « La nature n’a fait ni cordonniers, ni forgerons, dit-il ; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus, par leur état même, des droits politiques. » Les commerçants sont placés sur la même ligne. « Accoutumés à mentir et à tromper, dit Platon, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par un commerce de boutique sera puni pour ce délit. S’il est convaincu, il sera puni d’une année de prison, et la punition sera doublée à chaque récidive. Ce genre de trafic ne sera permis qu’aux étrangers qu’on trouvera être les moins corrompus. Le magistrat tiendra un registre exact de leurs factures et de leurs ventes. On ne leur permettra de faire qu’un très-petit bénéfice 1 . » Il va de soi que le philosophe ne pouvait reconnaître des droits politiques à ceux dont les travaux et la vie étaient appréciés de
1 Tous les écrivains grecs partageaient cet absurde mépris pour les classes laborieuses. « Les arts manuels, dit Aristote, sont infâmes et indignes d’un citoyen. La plupart déformentle corps, llsobligent de s'asseoir b l’ombre ou près du feu. Ils ne laissent de temps ni pour la république ni ponr les amis. »
la sorte. Ces droits sont donc uniquement réservés aux guerriers, aux magistrats et aux sages. Les autres classes de la société doivent obéir aveuglément à l’impulsion que ceux-ci jugent à propos de leur imprimer.
Les guerriers, toujours armés, sont logés dans un camp; constamment séparés des autres citoyens, leur mission consiste à maintenir l’ordre à l’intérieur et la sécurité aux frontières; leur nombre est fixé à mille. Les sages remplissent les fonctions sacerdotales, occupent les divers postes de la magistrature et instruisent la jeunesse. Les uns et les autres sont entretenus aux dépens des deux autres classes. Ils n’ont rien en propre, et la détention des métaux précieux leur est sévèrement interdite, afin que jamais l’amour des richesses ne les pousse à empiéter sur les droits de leurs concitoyens.
Dans l’ordre moral, la cité platonique offre un spectacle plus curieux encore.
Le mariage y a perdu tout caractère de sainteté et de morale; ce n’est plus qu’une combinaison de haras. Pour que le croisement des races puisse s’opérer d’une manière convenable, toutes les unions sont dissoutes de plein droit à l’expiration de l’année. Ces unions se règlent par la voie du sort ; mais les magistrats ont parfois recours à la ruse pour arriver à l’accouplement de certains individus qu’ils jugent propres à la reproduction d’une race d’élite. Le divin Platon trouvait même que ce régime était beaucoup trop sévère pour les guerriers. « Je propose, dit-il, que les femmes des guerriers soient communes toutes à tous, et qu’aucune d’elles n’habite en particulier avec aucun d’eux *. »
Sous un tel régime, l’existence de la famille est impossible. Aussi, dès leur naissance, les enfants sont arrachés à leurs parents et déposés dans une salle commune, où ils sont confondus à dessein, afin qu’ils ne connaissent pas leurs parents, ni ceux-ci leurs enfants. Toutes les mères de la cité y remplissent les fonctions de nourrices publiques. De celle manière les préjugés de famille disparaissent avec la même facilité que les privilèges de la richesse et de la naissance.
1 H/publique, liv V.