‹ Le Socialisme dans le passéChapitre 5 sur 16 · I.A CIIKCK · texte numérisé non relu

I.A CIIKCK

L’éducalion est égale et commune, et, chose digne de remarque, aucune distinction n’est faite ù ce sujet entre les garçons et les filles. Platon prétend, en effet, que les femmes doivent partager tous les travaux, toutes les occupations des hommes, parce que les chiennes de berger gardent les troupeaux tout aussi bien que les chiens *. Il se base sur ce bel exemple pour soutenir que la guerre elle-même, avec ses fatigues et ses périls, ne saurait demeurer étrangère aux femmes. Or, s’il en est ainsi, l’éducation doit naturellement être réglée en conséquence.

Il faut avouer, du reste, que le législateur philosophe a pris les précautions nécessaires pour doter la cité d’une race vigoureuse et infatigable. L’avortement est obligatoire pour toute femme qui conçoit après sa quarantième année. Les enfants conçus à cet âge étant rarement doués d’une organisation robuste, le législateur, pour s’épargner la peine de statuer sur les cas douteux, n’a rien trouvé de mieux que d’avoir recours à un assassinat anticipé. Quant aux enfants qui doivent le jour à des mères jeunes et fortes, ils sont soumis à un examen sévère; et si leur organisation est vicieuse ou débile, si leur force musculaire paraît plus ou moins douteuse, ils sont impitoyablement mis à mort.

Voilà la république modèle rêvée par le plus beau génie de l’antiquité païenne! Consécration de l’esclavage, mépris des travaux utiles, asservissement des classes laborieuses, maintien d’une aristocratie de soldats et de philosophes vivant aux dépens du reste de la population, promiscuité des sexes, abolition de la famille, voilà ce qui, avec le meurtre des nouveau-nés et la transformation de l’avortement en devoir patriotique, constituait, aux yeux du cygne de l’Académie, le dernier terme du progrès, la dernière expression de la science politique * ! La conception de Platon a cependant un genre de mérite qu’il ne faut pas méconnaître : c’est celui d’une franchise entière et d’une logique

l République, p. îSîi, traduction de M. Cousin.

* On se figure difficilement II quel degré les idées morales étaient descendues aux plus beaux siècles do la Grèce. Croira-t-on que Piston n'a pas eu honte d'offrir è ses soldats, comme récompense de leur courage, l'amour de leurt jeunet compagnon »? Ceux-ci, dit-il, teront obligée par la loi de recevoir leurt caretiet pendant toute la durée de la campagne. République, lie. V, p. ÏOÏ, traduction de M. Cousin.

Zi

inflexible. Le philosophe avait compris que dès l’instant où le communisme était pris pour base, il fallait, de toute nécessité, abolir la famille en même temps que la propriété. Doué d’un génie vaste et puissant, il s’est élancé d’un seul bond jusqu’à l’anéantissement légal de la personnalité humaine. D’un autre côté, il n’a pas eu la simplicité de croire, comme M. Cabet, que {'intérêt collectif suffisait pour stimuler le travail et développer la production : marchant sur les traces de Lycurgue et de Minos, l’esclavage lui semblait être le complément du communisme.

A l’époque où le traité de lu République fut composé, l’opinion publique de la Grèce était loin d’être hostile aux législateurs qui méconnaissaient à la fois la dignité et la liberté de l’espèce humaine; les sentiments que provoquaient, chez une foule d’hommes éclairés , les lois de Crète et de Sparte en sont la preuve. On pouvait donc s’attendre à voir accueillir l’œuvre du philosophe, sinon avec faveur, du moins avec indifférence. II n’en fut rien : les hommes les plus éminents du siècle se liguèrent pour lui faire la guerre. Aristote, tout en rendant hommage au caractère de son maître, lui fit des objections d’autant plus redoutables qu’elles étaient uniquement basées sur l’expérience et la raison ; les poètes dramatiques en firent le sujet de leurs plaisanteries 1 ; enfin , plusieurs villes de la Grèce et de la Sicile, auxquelles Platon avait proposé ses plans, repoussèrent ses offres avec indignation. En présence de cette opposition générale, le philosophe comprit qu’il devait modifier son projet dans le sens de ce qu’il appelait les préjugés de ses compatriotes ; il crut que, pour faire disparaître toutes les répugnances et toutes les objections, il suffirait de proposer une transaction entre la propriété et l’égalité : tel fut le but du livre des Lois.

En proposant, dans ce second ouvrage, un nouveau plan d’organisation sociale, Platon n’avait pas renoncé aux idées qu’il avait développées dans le traité de la République. La communauté des biens et l’anéantissement de la famille étaient toujours, à ses yeux, le dernier terme du progrès politique; seulement, pour tenir compte des préjugés et des faiblesses de ses compa-

1 Les Harangueuses d'Aristophane en sont la preuve. ■

LA GRÈCE

triotes, il voulait bien, disait-il, leur tracer le plan d’une société, moins parfaite à la vérité, mais plus en harmonie avec les idées de son siècle *.

Ainsi que nous l’avons déjà dit, dans celte nouvelle cité modèle, la propriété et l’égalité marchent d’accord. Le territoire est divisé en cinq mille quarante portions, nombre égal à celui des citoyens actifs, c’est-à-dire, de ceux qui ont droit de participer à l’administration de l’État et de porter les armes. Chaque lot de terre est inaliénable et indivisible ; ils sont répartis par la voie du sort. La possession des métaux précieux et le prêt à intérêt, de même que les professions industrielles et commerciales, sont sévèrement interdits aux ckoyens actifs. Les métiers sont exercés par des esclaves, sous la direction d’une classe d’artisans libres privés du droit de cité; le commerce est confié aux étrangers les moins corrompus. Chaque citoyen actif peut, à sa mort , léguer à l’un de ses fils la portion de terre qu’il a possédée ; mais les lois s’opposent formellement à ce que plus d’une portion se trouve aux mêmes mains.

Les citoyens peuvent avoir des richesses mobilières, jusqu’à concurrence du quadruple de la valeur de leurs terres. Malheureusement, Platon oublie de dire comment ces richesses mobilières sont acquises par des gens qui ne peuvent ni travailler, ni posséder de l’argent et de l’or, ni prêter à intérêt, ni faire le commerce. Peut-être a-t-il compté sur le butin fait à la guerre.

Tous les citoyens sont nourris, à la table commune, aux frais de l’État.

Mais comment maintient-on l’équilibre entre le nombre des citoyens et celui des lots qui leur sont assignés? Rien de plus simple : quand la population prend trop de développement, les magistrats interdisent la génération ; et si, malgré cette précaution éminemment morale, le nombre des citoyens devient encore trop considérable, on fonde une colonie à l’étranger. Quant aux femmes, elles ne sont pas communes; mais elles partagent les travaux de l’homme, et elles doivent même, au besoin, affronter les périls de la guerre.

l toi», liv. V.

Certes , nons ferions injure à nos lecteurs si nous croyions devoir leur signaler les aberrations qui servent de base à ces républiques idéales. Mais que faut-il penser de Platon? Doit-on, avec Jefferson voir un sophiste de bas étage dans un homme auquel la postérité adulatrice a donné le surnom de diom? Faut-il arracher de son front cette auréole de science et de poésieque vingtdeux siècles d’hommages non interrompus semblent y avoir définitivement fixée? S’il nous était permis d’émettre un avis dans cet important débat, nous dirions que Jefferson a poussé la sévérité à l’excès. Sans doute, si Platon ne nous avait laissé que les plans de ses cités idéales, la postérité ne saurait se montrer trop sévère. Mais que de nobles pages n'a-t-il pas écrites sur le mépris de la volupté et de la douleur, sur l’inanité de l’opinion des hommes, sur le désintéressement, sur l’amour du bien public et le mépris des richesses ! Que d’éclairs de génie, que de torrents de lumière n’est-on pas délicieusement surpris de trouver dans ses œuvres! Et puis, ne convient-il pas de tenir compte des idées morales et religieuses du siècle où il a vécu? La lumière qui devait dissiper les ténèbres n’avait pas encore paru à l’horizon. Les peuples, selon l’expression majestueuse de nos livres sacrés, étaient encore assis à l’ombre de la mort.

Du reste , on aurait tort de croire que tous les écrivains de l'antiquité se soient humblement inclinés devant le génie et les vertus de Platon. Aulu-Gelle l’accuse de larcin et de mœurs infâmes , Théopompe de mensonge, Athénée d’envie. Que nous importent ces appréciations dont l’impartialité est loin d’être démontrée? Nous préférons juger l’homme par ses œuvres *.

< Mélanges politique» el philotophiqurt, t. II. Lu jugement» émis par Jefferson «ont rarement conformes à l’équité et h la vérité. L’auteur n’eat, d’aillenrs, rien moins que chrétien.

s Quoi qu’il en soit, il est certain que M. Pierre Leroux a poussé (‘exagération h l’exccs quand il a dit : « On ne s’approche de Platon que comme on s’approche du Christ, avec respect et amour ( Encyclopédie nouvelle, x» Égalité). »

LA GRÈCE

Page 1