LES FINS
I. — FoNDEMENTS ET ASPECT GÉNÉRAL DE LA THÉORIE DES BUTS DU SOCIALISME DE M. DE MAN
Mais les socialistes scientifiques, ainsi que l’a remarqué M. VANDERVELDE, ne sont pas « architectes sociaux ». Marx n’est pas un constructeur, le but auquel 1l tend est considéré par lui sous un aspect plus négatif que positif, pourrait-on dire. C’est la lutte qu’il préconise surtout, et une lutte destructive qui aboutira à la suppression des classes et du pouvoir politique, de la propriété, de la famille bourgeoise, de la religion, des nationalités. Il n’a pas établi un plan de la société future. Il est vrai que la fin du paragraphe IT du Manifeste, par exemple, contient quelques indications positives ; mais ENGELs prend la précaution de nous avertir, dans une préface rédigée par lui, qu’il ne faut pas « attribuer trop d’importance à ce passage ». Ce qui importe avant tout, pour Marx, c’est le fait de la lutte actuelle des classes ; il fait confiance à l’évolution historique sur ses résultats et il ne lui semble pas nécessaire de rechercher les détails d’organisation de la société nou-
velle.
Mais de l’attitude générale de Marx on peut déduire que l’avenir — qu’il n’entreprend pas de prédire — lui apparaît principalement comme le domaine d’un régime économique nouveau, où il n’y aura plus de classes séparées par des inégalités matérielles ; la mentalité ne saurait que s’y modifier aussi, mais par voie de simple conséquence ; Marx l’indique en ces termes « la révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété ; rien d’étonnant si dans le cours de son développement elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles » (1).
Enfin l’avènement du socialisme apparaît à Marx comme une « rupture » nette entre deux régimes et deux mentalités ; la réalisation du socialisme est pour lui un avenir ; celui-ci, radicalement opposé au présent, découlera de la lutte des classes que chacun se doit de renforcer au lieu de sacrifier à la tendance réformiste qui ne ferait que retarder l’avènement de la société future.
L’attitude de M. ne Max est bien différente, différente aussi de celle de la plupart des autres théoriciens socialistes postérieurs à Marx. Avant Marx, les saintsimoniens et d’autres comme FourRIER et OWEN, ont bien tenté de prévoir les détails d’organisation d’une société nouvelle. Mais les disciples de Marx, à son exem- ‘ple, ne cherchent pas à poser les fondements de l’ordre social futur. SoreL, lui-même, qui reconnaît la fausseté des affirmations pseudo-scientifiques de Marx, adopte une attitude voisine de la sienne quand il estime que la lutte doit être un des principaux objectifs du socialiste ;
(1) Manifeste du Parti Communiste.
il termine sa première édition des « Réflexions sur la violence » en déclarant que les discussions sur le sociaisme doivent désormais porter sur « la violence éclairée par l’idée de grève générale » et que « toutes les vieilles dissertations abstraites deviennent inutiles sur Je futur régime socialiste ».
M. pe MAn, tout en reconnaissant la nécessité d’une lutte pour l’avènement d’un ordre social meilleur, cher- -che à poser dès à présent la physionomie de cet ordre nouveau. Il dresse un plan détaillé des réformes économiques et politiques à réaliser, il estime que celles- <i doivent être acquises le plus rapidement possible ; “mais son attitude originale consiste plutôt dans le fait -qu’il considère que, le socialisme étant la recherche d’une amélioration à la fois matérielle et morale, il est -déjà, et doit être réalisé dès à présent en chacun par une sorte de révolution psychologique sur la nécessité de laquelle il insiste plus encore que JAURÈS, auquel cet aspect de sa pensée permet de le rapprocher. M. ne Man s'efforce en effet dans sa doctrine de tenir compte de toutes les exigences de la nature humaine qui aspire à autre chose qu’à une lutte destructrice, et dont l’esprit a, autant que le corps, des désirs impérieux et exigeants.
Quel est donc le fondement, la signification profonde de ses conceptions sur les fins du socialisme ? N’est-1l pas nécessaire de le rechercher avant d’en indiquer les aspects principaux ou d’ordre plus pratique ?
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Ca
T1 convient d’abord de remarquer que le but du véritable socialisme ne consiste pas, pour M. px MAX, en un
idéal abstrait et reculé dans l’avenir, mais dans un objectif qui correspondant aux aspirations naturelles de l’homme, doit être toujours présent à sa pensée, constituer la raison de ses actions, être à l’origine de chaeune d’elles ; il y a donc identité, dans la conception de M. ne Max, entre les fins, les buts du socialisme, et ses mobiles, ses motifs.
C’est d’ailleurs sous ce titre : « les motifs du socialisme » qu’il présente, dans une annexe de « Au delà du Marxisme », les principes essentiels de sa pensée en la matière. (Cf. les « Thèses de Heppenheïm »). Le sociahisme, est-il indiqué dans la première partie de cet exposé, est la tendance de la volonté vers un ordre social équitable. Il considère ses revendications comme justes parce qu’il juge les intérêts et les relations sociales d’après un critérium moral universellement valable. La conviction socialiste suppose une décision personnelle de la conscience. L'interprétation causale et scientifique du devenir historique peut mettre en lumière des conditions et des obstacles à la réalisation de la volonté socialiste, mais ne peut motiver la conviction dont cette volonté procède. La volonté sociale ne peut être déduite de causes données dans le milieu capitaliste (notamment de la lutte d’une classe pour l’intérêt et le pouvoir) ; elle doit être motivée par une doctrine des objectifs fondée sur le caractère général de certains jugements moraux des valeurs sociales. Ce qui implique la croyance que les valeurs vitales sont supérieures aux valeurs matérielles ; que chaque être humaïn est responsable du sort de toute l’humanité dans la mesure où sa volonté peut l’influencer ; que le sens du devenir historique est
l’accomplissement d’une tâche assignée à l’humanité,
et dont la réalisation est de concevoir le vrai, le beau, le bien avec une responsabilité égale pour tous — done des droits égaux, et une dignité égale —. Parmi ces droits égaux : le droit à la vie, le droit à l’autonomie personnelle, la possibilité. de participer autant que les autres à la fixation des règles communes. La validation générale de tous ces principes fait du socialisme une revendication qui s’adresse à tous, quelle que soit leur situation sociale. Dans ces conditions, la lutte des classes en tant qu’effort d’émancipation est une condition indispensable à toute autre revendication socialiste. Mais les mobiles d'intérêt et de désir de puissance y doivent être subordonnés à ceux, généralement humains, qui reposent sur le jugement moral, et le sentiment du droit ; c’est « l’être humain dans le travailleur » qui doit être son objectif. La lutte des classes, dans ces conditions, découle du socialisme, et non le socialisme de la lutte des classes.
Il ressort de la lecture de ce bref exposé, et de celle de tout l’œuvre de M. ne Max, notamment de celle de « L’Idée Socialiste », que le socialisme repose, dans sa conception, sur un fondement éthique. M. pe Max insiste sur l’importance de ce principe très général et indiscuté qu’il y a une obligation morale universelle et une vérité humaine. Il reconnaît que la notion de cette obligation et de cette vérité n’a pas un contenu fixe, saut dans ce qui constitue l’existence même d’un sentiment d'obligation morale chez l’homme, et quelques principes très simples tels que : les valeurs morales sont supérieures aux valeurs matérielles ; l’égoïsme est inférieur à l’altruisme : chaque être humain est responsable du sort de tous les autres dans la mesure où il lui est pos-
sible de l’influencer. Il constate que les hommes ne sont pas à tout moment et partout d’accord sur la teneur de cette loi humaine, et la conception du vrai, du beau et du bien ne lui paraît pas pouvoir être immuable. II ne semble pas non plus faire sienne, malgré la sympathie qu’il lui témoigne, telle conception exprimée par Marx dans ses œuvres de jeunesse, et dans laquelle l’humanité est considérée comme devant arriver au terme d’une longue évolution, à la connaissance parfaite de la vérité (1). Cet optimisme évolutionniste paraît, sinon étranger, du moins accessoire à sa doctrine. Il estime surtout que l’homme s’efforce perpétuellement de perfectionner les notions éthiques et que c’est dans cette recherche . plus que dans ses résultats que réside la vérité humaine, la conformité de l’homme à sa destinée. Quant aux notions successives et parfois opposées du vrai, du beau et du bien, elles sont ainsi conciliables, parce qu’elles correspondent à une même aspiration, à un même souci de moralité, et qu’elles visent un même objet, à la fois intérieur et extérieur à chaque homme, et qui ne peut être appréhendé que partiellement par lui. Maïs telle conception d’un moment paraît à M. ne MAN avoir une valeur absolue dès lors qu’elle correspond, d’une part à une attitude de recherche honnête, et d’autre part aux nécessités spirituelles et matérielles de ce moment. Il faudrait presque transcrire ici mot pour mot un long passage de « L’Idée Socialiste » sur « le devenir de la vérité ». La vérité et la beauté, y déclare M. ne Max, ne
(1) « On peut alors concevoir l’évolution des intentions morales, des “contenus de la connaissance comme une réalisation progressive, sinon rectiligne, des normes qui ne doivent être connues que peu à peu par les hommes avant de pouvoir configurer leur vie sociale telle que l’exige la nature des besoins et de la raison humaine » (Henri de Man « l’Idée Socialiste », chapitre XIII).
sont pas des réalités qu’il suffit d'éclairer pour les reconnaître, mais la lumière même que nous projetons sur la réalité, et grâce à laquelle nous pouvons seulement la comprendre dans sa signification véritable. Ainsi le débat sur le caractère absolu ou relatif de la beauté et de la vérité n’a plus de raison d’être, car toute vérité ou beauté est absolue quand, relativement à telle situation historique, elle représente tout ce qui est accessible de la réalité. Il reste vrai, cependant, que pour qu’il y ait connaissance, il faut qu’il y ait un être connu, objet absolu et inconditionné ; et le caractère absolu de cette vérité que nous cherchons n’est pas contredit par le caractère relatif des vérités que nous trouvons. Ce que l’on appelle « relativité de la vérité... serait plutôt la relativité historique de l’erreur ». Et plus loin: ces relativités ne veulent pas dire qu’il n’y a pas une vérité qui, pour nous, à tel moment, ne puisse avoir le caractère absolu d’un commandement moral et même vital. Chaque but correctement compris représente une connaissance vraie, une tâche morale. Et M. ne Max se réclame ici de Pascar, de Péeuy, de Sarnt-THomAs D’AqQuIN, de KaxrT, de HreceL qui a écrit que le devenir de la vérité se réalise par une « danse de vérités ivres ».
Aiïnsi, M. pe MAX estime qu’il y à une obligation morale universelle qui se traduit par la recherche du bien ; que cette recherche peut aboutir suivant les moments à des résultats différents ; mais que ces vérités successives n’en ont pas moins l’exigence absolue d’un impératif moral (1).
(1) Il paraît intéressant de rapprocher une fois de plus la pensée de M. de MAN de celle de M. Ramon FERNANDEZ. On lit dans « L’Homme est-il Humain » à la page 259 : « On ne trouve quelque chose de vraiment solide en soi que lorsqu'on y découvre l’image de ce qui n’est pas
L'idée socialiste en particulier ne lui apparaît pas comme un idéal abstrait, une utopie aux principes invariables, mais comme le résultat d’un choc entre les hommes et les choses. Elle appartient, dit-il dans le chapitre XIII de « L'idée Socialiste », à une phase déterminée de l’histoire de l’humanité. maïs dans cette phase elle est irrésistible. Et il n’y a pas contradiction entre ce caractère à la fois relatif et absolu de l’idée socialiste qui, d’une part, correspond aux nécessités d’un moment, et d’autre part, à ce moment, est impérative, parce qu’elle est la manifestation d’une aspiration permanente de la nature humaine. Elle contient, d’ailleurs, de ce fait, certains éléments immuables. N’implique-t-elle pas une configuration du monde dont l’aspect général correspond à un idéal toujours valable et conforme aux tendances profondes de l’homme ? Kt les deux principes du respect de la personnalité et de la nécessité d’une société « juste et fraternelle >» des personnes humaines, qui sont à la base du socialisme, ne sont-ils pas également revendiqués par la tradition humaniste ? M. pe Max, dans le chapitre I du « Socialisme constructif »
soi. Ce n'est pas assez dire que les hommes vivent de leurs relations réciproques ; ils sont ces relations. Et la conscience de ce qu'ils sont vraiment les délivre. Il est des vérités qu’il convient d'affirmer sans les pudeurs de la prudence. Il est vrai que la morale humaine, aujourd'hui, et quels qu’en puissent être les répondants économiques, ne peut être qu'une morale socialiste (sans tenir compte du problème de l’application de cette morale à la politique). Celà veut dire que l’homme qui souhaïte le bien doit souhaiter l'application des valeurs humaines à l'ensemble de l'humanité, mais celà veut dire tout aussi bien que l’homme qui veut se penser vraiment et correctement lui-même doit souhaiter une égalisation du niveau des consciences. Tout effort pour disjoindre et opposer morale socialiste et morale sociale est condamné à. un complet échec. On peut toujours, il est vrai, renoncer à la vie morale ; mais il est bon que celui qui y renonce sache qu'il condamne son intelligence. I1 y à ainsi dans chaque époque de l’histoire, des correspon-
a entre les conditions de l'intelligence et les conditions de la volonté ».
insiste en particulier sur l’importance que présente à ses yeux la nécessité du respect de la personnalité humaine (1). Le socialisme doit être rapporté, indique M. DE MAN, « à l’objectif final de l’autonomie des personnes ». Le respect de la personnalité qui est considéré en général comme un écueil pour les systèmes socialistes, est, au contraire, l’un des points d’appui principaux du système de M. pe Max. Si l’objectif général du socialhisme est; en effet, pour la majorité des théoriciens et des hommes d’action socialistes, l’égalisation des situations morales et matérielles, beaucoup ont tendance, d’une part, à considérer la communauté abstraite comme supérieure aux individus qui la composent, et, d’autre part, à sacrifier les valeurs morales aux valeurs matérielles. Il ne peut en résulter qu’un étouffement des personnalités en vue du bien-être collectif. M. ne Max, lui, insiste au contraire sur les individus plus que sur la collectivité, et sur les nécessités morales plus que sur les intérêts matériels. Mais l’idéal socialiste de M. DE Max ne néglige pas pour cela les valeurs matérielles. S'il oriente surtout ses efforts vers le développement de l’être moral, il considère que celui-ci n’est possible qu’au moyen de changements des situations économiques. L'aspect de la vérité qui s’impose aujourd’hui à l’homme entraîne à son avis les constatations suivantes : dans l’état actuel des choses les situations matérielles sont telles que certains individus sont à ce point sacrifiés économiquement qu'il leur est impossible de
(1) Si M. de Man revendique pour l’homme la liberté morale, son programme économique soumet pourtant l'individu à une contrainte matérielle. Ne peut-on trouver paradoxale cette alliance d’une contrainte matérielle persistante avec l'indépendance d'esprit ; toute contrainte me finissant-elle pas par amoindrir et annihiler la personnalité ?
développer leur personnalité ; quant à ceux qui sont favorisés matériellement et pourraient avoir les moyens de développer leur être moral, ils sont responsables de ces inégalités, puisqu'il leur appartient en partie de les faire disparaître ; mais ils se refusent à le constater, s’accrochent au passé, ont une attitude intellectuelle et morale fausse. Il est ainsi nécessaire que changent les situations matérielles et l’attitude psychologique de chacun, de façon que les opprimés puissent aller au-delà de leur idéal trop souvent matérialiste, et que les autres fassent l’effort de franchise et de générosité qui leur permettra de retrouver une mentalité véritablement humaine.
Les réalisations matérielles dont M. pe Max reconnaît la nécessité, les conquêtes politiques, changements économiques, seront indiqués plus loin avec quelques détails, le Plan du travail dressé par M. ne Max et le Bureau d’Etudes Sociales ayant fait l’objet d’un ouvrage spécial et étant particulièrement valable pour la Belgique pour laquelle il a été conçu. Les grandes hgnes de ce programme pratique de socialisation peuvent cependant être indiquées rapidement ici. M. ne Max en donne d’ailleurs des aperçus dans « L’Tdée Socialiste » et « Au delà du Marxisme », et notamment à la fin du chapitre XIII de « L’Idée Socialiste ». Deux objectifs principaux doivent être envisagés, déclare M. ne Max : l’instauration d’une société sans classes, et une transformation correspondante du régime de la propriété. Les limites et le contenu positif de l’idée de socialisation sont ensuite précisés par M. ne Max. La socialisation englobera les seuls moyens de production pour lesquels il y a séparation sociale entre producteurs et tra-
vailleurs salariés ; elle ne touchera pas aux moyens de production qui ne constituent que des instruments de travail. Et une simple nationalisation ne suffira pas, c’est une socialisation véritable qui s'impose. La relation de droit privé qui subordonne le travail salarié ne devra pas être remplacée par une subordination de droit public. L'Etat devra seulement être l’autorité qui établira le droit sur le fondement duquel s’édifiera une forme de production sans classes hiérarchisées. La socialisation de la propriété devra, enfin, être accompagnée d’une socialisation du pouvoir législatif qui devra réaliser au plus haut degré un régime de liberté et d’autonomie juridique. Ce sont, affirme M. pe MAN, les fins mêmes de la démocratie. Maïs cette démocratie n’aura pas nécessairement les formes d’un régime parlementaire ; ce qui est essentiel c’est que la forme adoptée se révèle apte à réaliser la volonté d’autonomie économique et politique de l’intégralité des citoyens. Les droits de collaboration juridique donnés à certains syndicats de producteurs, aux coopératives de consommateurs sont déjà, à ce point de vue, des réalisations partielles de la socialisation désirable ; maïs ce droit de simple collaboration doit devenir un droit de véritable détermination autonome ; la propriété commune des grands instruments de production doit pouvoir être utilisée par les associations de producteurs et être garantie par des règles de droit public. Et le droit nouveau sera foncièrement opposé à l’ancien ; celui-ci était fondé sur la propriété, celui-là le sera sur le travail. M. pe Max fait remarquer ici que la forme prolétarienne du socialisme disparaîtra ainsi, le travail n’étant plus le signe d’une infériorité sociale, mais la valeur la plus haute de l’ordre culturel et social.
: 4 II. — Après avoir recherché les fondements de la pensée de M. ne Max sur les fins du socialisme et tenté de décrire l’aspect général de cette pensée, il importe d’insister sur certaines notions dont l'intérêt ou l’importance ressortent plus particulièrement à la lecture de son œuvre.
M. pe Max reconnaît la difficulté de la réalisation du socialisme, d’un changement des institutions, du mode de vie et de la mentalité, qui corresponde parfaitement aux exigences matérielles et spirituelles de la nature humaïne en général, et aux nécessités particulières d’un moment. Aussi dans « Au delà du Marxisme » et « L’Idée Socialiste » se livre-t-il à des considérations qui font ressortir tantôt le danger ou la fausseté de telle tendance, de tel objectif communément envisagé, tantôt l’importance de tel autre communément négligé.
C’est ainsi qu'il souligne à plusieurs reprises dans son œuvre les inconvénients d’une attitude « utopiste » et met en garde contre deux tendances opposées l’une à l’autre qui incitent soit à l’hédonisme, soit à l’ascétisme absolus.
Critique de l’ « utopisme »
« C’est une illusion d’optique », dit M. ne Max dans « Le Socialisme Constructif », « de rechercher l’utopie réalisée à la fin, tandis qu’en réalité elle est le mobile au point de départ d’une activité que soutient un sentiment nouveau des valeurs ». M. pr MAN ne veut pas :
dire par là qu’il ne peut y avoir de réalisation parfaite du socialisme, que l’idée socialiste n’est qu’une « utopie » au sens courant du terme. Ce n’est pas le fait qu’un régime socialiste parfait soit ou non réalisable qui le préoccupe principalement. L'’attitude de « utopiste » à laquelle s’oppose sa pensée, c’est plutôt la façon dont des théoriciens comme PLarton, Thomas Morus, FouRRIER posent, sur l’organisation du monde socialiste, des principes élaborés a priori, ayant pour leurs auteurs une valeur d’absolu, dont l’application réalisera, à leur sens, la perfection, et qui, surtout, sont posés plus pour l’avenir que pour le présent. De telles construc- tions rationnelles ne peuvent, de l’avis de M. pe Man, servir la cause du socialisme, celui-ci étant un mouvement qui correspond à des besoins et à des aspirations présentant un caractère d’exigence et d’actualité. Dans le chapitre V de « Au delà du Marxisme », intitulé « L’Utopie Socialiste », M. ne Max indique que l’utopie socialiste risque de rester un idéal abstrait et sans vertu si elle n’est que le fruit des élaborations de l’esprit. La véritable « idée socialiste » naîtrait, plutôt, de désirs refoulés que de calculs désintéressés de l’intelligence, et à son origine affective tiendrait la variété des aspects qu’elle présente à côté des principes très généraux sur lesquels reposent toujours ses formes diverses. Et M. ne Max passe en revue les différents facteurs sentimentaux qui inclinent au socialisme. Il énumère l’instinct « combatif sublimé », l’instinct de « protection sociale », qui, doublés de « l’instinct contructif », peuvent aboutir à des conceptions différentes. Les systèmes socialistes sont nombreux, en effet, qu’il y ait « socialisme scientifique », « économique », « national »,
< eugénique », mais la racine commune de toutes ces. constructions repose, dans la pensée de M. ne MAN, sur des états affectifs. Aussi lui semble-t-il que l’idée des buts de socialisme, de l’utopisme (le mot étant pris au sens large) qui a évolué en se rapprochant de la vie, de l’homme, donne ainsi une force plus grande au mouvement socialiste ; M. ne Max remarque en effet que l’utopisme « pur » d’un PrarTox est devenu ensuite l’utopisme « pratique et rationnel de Marx » et qu’il tend de plus en plus maintenant à être « pratique et éthique », à tenir compte des difficultés d’application, à se fonder sur la psychologie de l’individu et la morale. Ce rapprochement de l’idéal d’un avenir social vers le présent individuel est une des caractéristiques qui, dans les tendances de la pensée socialiste moderne, paraît à M. pe MAN devoir être encouragée, car elle permettra de continuer les progrès déjà réalisés en cette matière par Marx. |
M. pe MAN insiste à ce propos sur l’attitude de Marx qui, à son avis, a une valeur supérieure dans ce domaine à celle des théoriciens qui l’ont précédé. On a vu surtout à un certain moment, dans le socialisme, indique M. De Max dans le chapitre I de « L’Idée Socialiste », l’idéal de la société à instaurer plutôt que le résultat d’un mouvement actuel. Cette conception du socialisme état de l’avenir a subsisté même après que Marx eût créé des bases pratiques qui eussent pu permettre de dépasser le marxisme. MARx considère en effet le marxisme plus Comme un « mouvement » que comme un état à venir. Maïs si part là Marx dépasse l’utopisme pur, il va aussi trop loin, de l’avis de M. ne Max, dans les critiques qu’il lui adresse. D'une part, en effet, il ne:
tient pas compte du caractère de liberté des décisions personnelles qui font ce mouvement, celui-ci lui apparaissant comme déterminé ; d’autre part, dans ces facteurs déterminants, il néglige les facteurs spirituels, les motifs de caractère éthique, utopique, pourrait-on dire.
Il semble que l’opinion propre à M. pe Max puisse se résumer de la façon suivante : toute idée sur les fins du socialisme est à la fois représentative et créatrice ; elle représente l’objectif dernier auquel on tend, et en même temps est à la source de chaque action. Mais il n’est pas nécessaire que cette idée soit condensée en un système ; il suffit, pour justifier le mouvement socialiste et tous les actes individuels qui le composent, d’une orientation intellectuelle générale, d’une configuration d’ensemble du monde vers laquelle fait aspirer un sentiment d’indignation provoqué par l’état de choses actuellement existant. Peu importe qu’il y ait plusieurs idéaux, pourvu que l’idée générale d’une société juste et fraternelle leur soit commune, et que chaque homme se sente incliné vers elle par les exigences de sa nature propre. Cette configuration du monde suffira pour l’avenir (que peut-on prévoir des nécessités de demain ?) ; elle suffit aussi pour le présent, car elle est doublée d’un sentiment actuel du devoir accompagnant les aspirations et les intérêts individuels nés des circonstances présentes. Quant à ces aspirations et à ces intérêts, il ne doit pas y avoir conflit entre eux ; la réalisation du socialisme est subordonnée à la condition essentielle que les intérêts soient toujours subordonnés aux idées et aux valeurs morales. Il importe surtout que chacun n’hésite pas à agir en ayant présent à l’esprit l’idée de ses devoirs généraux d’homme, qui ne peuvent d’ailleurs
manquer de correspondre avec les nécessités bien comprises de sa nature propre.
Aiïnsi la perfection générale des mentalités et l’harmonie de l’organisation sociale ne pouvant être atteintes d’emblée, du moins M. pe Max pense-t-il que tout acte humain ayant une valeur d’absolu, une pensée, une décision, une activité personnelles orientées vers le but socialiste sont déjà un accomplissement, une réalisation du socialisme. Il y aura ainsi, écrit-il dans le chapitre XTIT de « L’Idée Socialiste », incorporation de la fin dans le mouvement comme en étant le motif ; unité du moyen : « la formation de l’homme », avec la fin : « la formation de l’humanité ».
Critique de l’hédonisme et de l’ascétisme
À côté de l’erreur de méthode qui consiste à reculer dans le domaine de l’avenir la réalisation du socialisme, M. De Max met en garde contre deux tendances opposées qui lui paraissent également dangereuses : tendance hédoniste, tendance ascétique.
Il à été déjà indiqué que M. ne Max estime que l’intérêt ne peut être considéré comme ayant un rôle prépondérant dans la formation de l’idée socialiste. De méme, il considère que malgré la part importante qui doit être réservée, dans les objectifs du socialisme, aux acquisitions matérielles, à la satisfaction des intérêts économique légitimes des masses actuellement opprimées, il faut éviter de croire que celles-ci constituent le but principal du socialisme. Les intérêts économiques aujourd’hui existants des travailleurs lui paraissent ne
pouvoir correspondre avec l'intérêt général de l’humanité. Ils ne traduisent d’ailleurs eux-mêmes qu’un aspect des besoins du prolétariat qui a aussi des aspirations d’ordre plus élevé ; ils sont appelés à se modifier et déjà évoluent dans un sens qui n’est pas favorable au socialisme. En un mot, l’intérêt économique actuel de la classe ouvrière devrait se fondre avec l'intérêt général de l’humanité, les intérêts actuels d’un groupe devraient être considérés d’assez haut et envisagés seulement comme un aspect de l’intérêt universel. Au lieu de cela, des motifs égoïstes, remarque M. De MAN, ont pris la place des motifs d'intérêt général, et les socialistes sont souvent enclins à croire que le socialisme se confond avec la cause des intérêts économiques actuels du prolétariat. L’union de l’idée socialiste avec les intérêts du prolétariat, si elle est une fin à réaliser, n’est pas un point de départ donné, constate avec regret M. DE Max, dans le chapitre XIV de « L'’Idée Socialiste » (1).
Cette prédominance actuelle des mobiles et des objectifs de caractère strictement matériel, hédoniste, tient, pense M. ne Max, à l'influence de Marx qui avait dû mettre l’accent à son époque, sur les aspects économiques des problèmes pour renforcer le mouvement socialiste et lui donner une base pratique et des objectifs concrets. Maïs les effets de sa doctrine sont allés plus loin qu’il ne l’aurait sans doute souhaité lui-même ; la tendance acquisitive grossière et poussée à l’extrême qui s’est dessinée avec force après lui ne peut que com-
(1) Les exemples fournis par la Russie socialiste de la première heure, par la France d'aujourd'hui, sont bien caractéristiques de cette différence qui existe entre l'idéal socialiste de M. de MAN et la réalisation actuelle du socialisme.
86 LE SOCIALISME DE M. HENRI DE MAN promettre, maintenant le succès du mouvement en l’alourdissant, et l’entraver en favorisant la politique étroite, l’égoïsme de classes ou d'individus, le réformisme opportuniste et intéressé, au détriment du véritable révolutionnisme serviteur de l’idée. Et il semble à M. pe Max qu'il est d’autant plus difficile de lutter contre cette tendance qu’elle s’appuie sur une sorte de philosophie, une manière de religion que les théories de Marx ont rendue possible, et que se sont formé les masses parce qu’elle leur permet de se faire une image de l’univers conforme à la société économique nouvelle qu’elles désirent.
À côté de cette tendance hédoniste et matérialiste, M. pg MAx fait remarquer qu’une attitude trop strictement ascétique serait aussi fausse et dangereuse. Ces deux tendances se présenteraient à la fois dans la pratique du mouvement parce qu’elles sont les deux aspects opposés (chapitre XVI « L’Idée Socialiste») d’une méme tension entre les motifs reposant sur de purs besoins et les motifs reposant sur de purs jugements. La protestation socialiste contre le capitalisme est d’une nature double, souligne M. ne Max : mais si elle se limite à une protestation contre la distribution des richesses, elle incline à la tendance hédoniste ; si elle se limite à une protestation contre l’ordination des valeurs, elle incline à la tendance ascétique. Et si l’hédonisme mêne à l’embourgeoisement au lieu de conduire au socialisme, l’ascétisme est aussi un non sens : comment et à quoi bon tenter d’endormir dans la masse la conscience de besoins et de désirs qui sont inséparables de la nature humaine ?
Le moyen d'éviter ces deux tendances extrêmes, M.
DE Man le recherche dans le chapitre XVI de « L'’Idée Socialiste ». [1 pense que l'équilibre devrait être réalisé entre elles au moyen d’une hiérarchie des valeurs : tout ce qui correspond au véritable sentiment socialiste devrait prendre la place de ce qui s’y oppose ;-les intérêts égoïstes ou immédiats devraient être sacrifiés aux intérêts plus généraux et permanents ; les objectifs éthiques ne devraient jamais être sacrifiés pour des intérêts économiques ; M. ne Max reconnaît qu’il est impossible d’établir sur ce point des principes absolus ; mais de toutes manières, il paraît essentiel à M. pe Max que soient abolis les antagonismes actuels des classes qui font dépendre la considération sociale de la richesse, de la propriété. Ainsi le scandale du luxe pourrait disparaître.
Ce problème du luxe préoccupe M. pe Max qui lui consacre une étude des plus intéressantes. Ce qui fait le luxe, souligne-t:l, c’est moins l’usage de tel ou tel objet que l’esprit dans lequel il est utilisé. La bourgeoisie, aussi bien dans sa culture intellectuelle que dans ses façons matérielles de vivre, recherche le luxe, le raffinement, plus pour la barrière qu’ils dressent entre elle et le prolétariat que pour ce luxe et ce raffinement en eux-mêmes. Le prolétariat, de son côté, regarde avec convoitise ce domaine réservé plus parce qu’il ne lui est pas ouvert que pour ce qu’il est en lui-même. Aussi c’est avant tout la mentalité qui devrait changer, pense M. pe Max ; le problème du luxe doit être posé d’abord comme une question de « style de vie », ensuite seulement comme une question de « niveau des revenus ». Ainsi il ne lui paraît pas nécessaire de supprimer les superfluités, les loisirs, mais plutôt de les rendre acces-
sibles à tous sans distinctions ; car la hiérarchie sociale, qui tient aujourd’hui au caractère plus ou moins confortable ou raffiné de l’existence, tiendra, dans une société où chacun aura loisirs et facilités matérielles, à la valeur des œuvres personnelles, aux services que les individus se rendront les uns aux autres, à leur désintéressement. L'éducation des masses qui tendent de plus en plus à « l’embourgeoisement » est donc à refaire entièrement et la difficulté de cette tâche n’échappe pas à M. pe Max — difficulté d’autant plus grande que ce que chacun doit comprendre, c’est bien autre chose que la nécessité de tel ou tel sacrifice matériel déterminé ; c’est la nécessité pour tout homme de transformer sa conception de la vie, de baser ses pensées et ses actes sur des principes opposés à l’hédonisme, sur une hiérarchie des valeurs autre que celle qui découlait du seul prestige de la richesse.
Les valeurs matérielles doivent être subordonnées aux valeurs morales. Et la vérité humaine consiste pour M. De Max en un mode de pensée et de vie à la fois personnel et commun, malgré l’apparente contradiction des termes. M. ne Max insiste en effet sur le fait que ce n’est pas à la « communauté » mais plutôt à la « chose », à la matière, à l’inertie que peut se heurter la personnalité. Pourquoi abstraire l’individu de ses relations avec les autres hommes, puisqu'il est de par sa nature un être social ? Les relations et les rapports entre individus doivent être au contraire facilités pour le plus grand bien de chacun des individus, et cultivés les sentiments. de solidarité et de responsabilité morale. Cette mise au point sur laquelle insiste M. nr Max et qui, au lieu d’opposer collectivité à individu, complète ces deux notions:
l’une par l’autre, n’est-elle pas l’une des réponses les plus valables que pourraient faire les socialistes à ceux qui leur reprochent de sacrifier l’individu à la communauté ? (1).
Quant à la question de la limite des dépenses qui est considérée aussi comme l’un des problèmes insolubles du socialisme, elle ne serait plus, pour M. ne Man, qu’une affaire de conscience personnelle car, indépendamment des difficultés pratiques qu’il soulèverait, un ascétisme imposé du dehors n’aurait aucune signification véritable. Il existe certainement pour tout individu une limite quantitative des dépenses, mais cette limite varie pour chaque homme d’après ses goûts, ses aptitudes, ses besoins, et c’est à lui de juger en toute honnéteté de ce qu’il est juste qu’il fasse ou non. M. DE MAN insiste cependant sur la nécessité de certains sacrifices. pour les chefs du parti socialiste qui, pour faire comprendre aux masses la vanité du prestige extérieur, peuvent être tenus de se priver de certains biens dont ils pourraient user, moins exposés aux regards de la foule, de la façon la plus légitime. Et il s’élève avec véhémence, dans « L’Idée Socialiste », contre les fastes de représentation, le confort étalé par les hommes politiques de tous les partis. C’est ainsi que, dans une conférence qu'il a prononcée assez récemment devant un groupe de jeunes avocats belges, M. De Max a expliqué comment il s’écartait le plus possible de toutes les manifestations qui, par leur caractère de luxe extérieur, peuvent dangereusement impressionner le prolétariat.
(1) On ne peut cependant manquer de remarquer qu’il ne suffit pas: qu’un auteur, particulier comme M. de Man, déclare ne pas opposer la collectivité à l'individu, pour en inférer que les socialistes en général ne sacrifient pas l'individu à la collectivité. ‘
Et à côté de ces sacrifices personnels que M. ne Man demande aux chefs socialistes pour ne pas entraver l’éducation des masses, il leur donne aussi à la fin du chapitre XVI de « L’Idée Socialiste », cet autre conseil qui ne peut être passé sous silence, parce qu'il illustre le changement radical qu’il voudrait voir réaliser dans tous les esprits. Il désirerait que leur attitude ne soit pas négative, qu'ils considèrent le prolétariat non comme une classe d’opprimés, mais comme un ensemble de travailleurs, une valeur positive. Car seule la fierté dü prolétariat à l’égard de son travail, pense M. ne Max, peut donner à toutes les formes de l’action prolétarienne la conscience de faire œuvre créatrice et permet de transformer un complexe d’infériorité sociale en un sentiments de supériorité culturelle.
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