‹ Le socialisme de M. Henri de ManChapitre 6 sur 15 · III. — La Révozurion PsvoHoLOGIQUuE · texte numérisé non relu

III. — La Révozurion PsvoHoLOGIQUuE

Après avoir indiqué les tendances contre lesquelles M. pe Max juge nécessaire de mettre en garde, il importe de souligner quelques aspetes du point de vue positif de sa doctrine sur les fins du socialisme, dont les grandes lignes ont déjà été indiquées plus haut. On ne saurait trop insister sur ce qui apparaît comme l’objectif principal du socialisme à la lecture de son œuvre, c’est-à-dire sur la réalisation dans chaque homme d’une véritable révolution psychologique.

Je ne suis pas socialiste, déclare M. pe Max au début du chapitre XVI de « Au delà du Marxisme », parce que je crois à la réalisation d’une vision socialiste de

l’avenir plus qu’à celle de n’importe quel autre idéal, mais « parce que je suis convaincu que le mobile socialiste rend les hommes plus heureux et meilleurs » — et plus loin : « le socialisme signifie le bonheur présent d’être actuellement vivants ou il ne signifie rien du tout. La conception de cette idée a été le dernier pas sur le chemin qui m’a éloigné du marxisme ». Quant au bonheur des générations futures, qui ne doit cependant jamais être perdu de vue, M. ne Max le considère comme prenant surtout sa valeur dans les actes présents que son idée suscite ; il ne peut être considéré à l’heure actuelle que comme un phénomène de l’imagination, et, s’il prend aujourd’hui une valeur véritable, c’est parce quil est la source de la confiance, de l’espoir nécessaires aux hommes pour agir. Il donne, d’une part, son sens le plus élevé à la vie intérieure et personnelle de chacun, et suscite des actions qui, d’autre part, considérées objectivement, ont une efficacité réelle pour le bonheur de l’humanité. « Ce qu’il y a d’essentiel dans le socialisme, c’est la lutte pour lui », affirme M. pe MA, et, reprenant une formule d’un jeune socialiste allemand qui illustre bien sa pensée : le but du socialisme n’est pas « paradisiaque » mais « héroïque ». Dans cet héroïsme il voit déjà le bonheur et une réalisation parfaite du socialisme. Il croit, en effet, à la réalisation du socialisme « comme à une obligation morale, mais non comme à une nécessité naturelle ». Le socialisme n’est pas pour lui une panacée qui pourra en une fois changer la physionomie du monde, mais « un devenir qui commence avec le premier acte qui s’inspire consciemment de lui et qui ne prend fin qu'avec le dernier de ces actes ». Peu importe, pour M. pe Man, ce que le lendemain nous réser-

ve, ce qui compte c’est que nous mettions chacun « nos vigueurs au service de nos aspirations », Car ce que nous réalisons par nos propres moyens et à l’intérieur de nous-mêmes est indestructible. Quant au bonheur, il est fait du sentiment que chacun peut avoir de sa propre dignité, et non de jouissances matérielles ; si l’action socialiste rend les hommes heureux, c’est qu’elle les rend meilleurs. L’amélioration de la qualité du bonheur importe seule, indique M. ne MAX, tandis le marxisme croit à tort, à son avis, que c’est l’augmentation de la quantité de bonheur qui sera réalisée par le socialisme. Tout d’abord, remarque M. pe Max, celle-ci représente une constante sociales ; et c’est la qualité qui importe et non la quantité ; les progrès matériels qu'il recherche, le socialisme ne doit les envisager que comme un moyen d’atteindre des jouissances d’ordre plus élevé. Mais il faut éviter, ajoute-t-il, le puritanisme moral, qui: tend à faire de toute obligation personnelle une contrainte générale et à rendre plus sévères pour autrui que pour soi-même. Si une « moralité en partie double » pouvait être admise c’en serait plutôt une qui inclinerait vers l’indulgence à l’égard des autres : « Assigne-toi un but éducatif, maïs n’essaie pas de l’imposer aux autres ; contente-toi plutôt de les libérer des obstacles qui obstruent le chemin du bonheur qu'ils désirent ». Car le socialisme est une « revendication de la personnalité humaïne à elle-même » et, pour la société, tout au plus une simple « tentative de persuasion qui recherche l’assentiment du jugement raisonné ». Ce qu’exige de chacun M. »e Max, c’est, au fond, une attention et une bonne volonté constantes, un effort de toutes les heures vers telle action que la conscience éclai-

rée de l’homme lui indique comme étant celle qu’il doit faire, et M. pe Max fait remarquer que le fait qu'il ne croit pas que le bien et la vérité aient un aspect immuable n’incline pas, ainsi, à moins d’action, mais à plus d’action. Nous nous rendons compte, dit-il, qu’étant donné le caractère conditionnel de notre connaissance, c’est par le critérium réel de son aptitude à servir de levier à notre volonté morale que nous l’estimons. Le changement en profondeur dans les façons de vivre et de penser, qui est plus nécessaire qu’un changement dans la façon de gouverner, et que M. DE Man demande à chacun, JAURÈS déjà en avait souligné l’utilité, quoique peut-être avec moins d’insistance. On trouve pourtant dans tel passage d’un « Discours à la jeunesse » : « Surtout qu’on ne nous accuse point d’abaisser et d’énerver les courages.. Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces, c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action. Le courage, dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit... de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde, et des perspectives plus étendues ; le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe ; le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale ».

M. De Max reconnaît la difficulté de cette révolution intérieure et ne pense pas que les masses puissent opérer à l’heure actuelle un tel revirement. Le renouveau spirituel du socialisme ne peut être, pour commencer, pense-t-il, que l’expérience d’une élite (1). Mais cette minorité éclairée ne devra pas attendre d’être sûre. qu’elle sera suivie pour agir ; car « ce ne sont pas les beaux rêves, maïs ce sont les belles actions qui rendent la vie belle ». Par cette minorité éclairée, M. pe Man entend les intellectuels au sens large, ceux dont l’activité principale est de penser, qu’ils soient philosophes, hommes de lettres, hommes politiques. La place qu’il leur donne dans sa théorie du socialisme est des plus importantes et demande à être signalée. Une tendance qui, récemment encore, était assez communément suivie, inclinait, en effet, à faire considérer les intellectuels comme des « bourgeois », leur occupation ne consistant pas dans un travail matériel et leur éducation et leurs manières étant éloignées de celles du prolétariat. Pour M. ne Man, les intellectuels ont, au contraire, un rôle des plus importants dans le mouvement socialiste. Il fait remarquer que, dans l’état actuel de la civilisation, ce sont eux qui en fait constituent la puissance gouvernante, l’Etat, celui-ci ne se confondant pas dans la réalité avec la puissance capitaliste à laquelle il est assujetti. De même les intellectuels sont les détenteurs

(1) Cest au moment où M. de MAN insiste sur la nécessité du rôle des intellectuels pour le relèvement du socialisme, et élabore en quelque: manière une sorte de théorie des élites, que l’on remarque peut-être le mieux la distance existant entre son idéal et la réalité du mouvement socialiste actuel, action imprévoyante et égoïste des masses.

de l’esprit du peuple, la civilisation actuelle est leur œuvre ; et leur travail, par son caractère complexe où entrent surtout des éléments qualitatifs, se différencie du travail matériel, et implique bien autre chose qu’une simple disposition à servir.

Ainsi, puisqu'ils ne sont pas seulement es serviteurs du capitalisme, qu'ils assument également un rôle directeur, 1l paraît naturel à M. pe Max que beaucoup d’entre eux soient socialistes, tentent de s’émanciper du capitalisme et de « vouloir un meilleur maître ». M. De Max estime que l’importance de leur rôle dans le mouvement socialiste ne saurait trop être mise en lumière. La révolution psychologique dont il indique la nécessité, l’ordre nouveau qui doit être établi, et dans lequel la notion de service social prendraït la place du prestige dû à la richesse, seraient facilement réalisables, pense M. pe MA, si la volonté sociale des intellectuels changeaït d’orientation. La « joie au travail », le plasir qui découle de la responsabilité dans la création, accompagnant le travail des intellectuels plus encore que le labeur matériel, il lui semble notamment que ceuxei sont les mieux placés pour faire ressortir aux yeux du prolétariat ce qui, dans le régime actuel, empêche pour tous l’épanouissement de ces sentiments légitimes. M. pe Max pense même que le socialisme tel qu’il a été conçu jusqu'à présent dans les esprits est l’œuvre des intellectuels et n’existerait pas sans eux ; un ouvrier ne se fait-il pas intellectuel dès lors qu'il s’élève audessus de ses intérêts immédiats et met à la place du mobile acquisitif celui de service et de construction sociale ? M. pe Max reconnaît, toutefois, que la mentalité des intellectuels proprement dits diffère souvent de cel-

le des prolétaires, les intellectuels étant plus individualistes. Il faudrait, pense-t-il, pour que le socialisme prenne une bonne direction, que l’ouvrier ne persiste pas à considérer le socialisme comme sa chose, qu’il fasse disparaître son égoïsme de classe, et que, de son côté, l’intellectuel dépasse l’égoïsme individuel excessif qui d'ordinaire le caractérise ; que l’un ne croïe pas seulement en la matière, que l’autre ne croïe pas seulement à l’esprit ; et si pour chacun le socialisme est « le produit d’une volonté personnelle inspirée par le sentiment du bien et du droit, cette volonté aura la même valeur » et sera véritablement socialiste, quelle que soit la situation de celui de qui elle provient.

Aiïnsi M. DE Max pense que la contribution des intellectuels dans la rénovation spirituelle que doit apporter le socialisme est essentielle, puisque ce sont eux surtout qui comprennent quel est le rang des valeurs morales.

Mais les rénovateurs du socialisme n’auront pas, pense M. pe Max, à former une culture et une morale nouvelles, à poser des principes inconnus jusqu'ici. Les fondements de la morale, ses points essentiels, M. pe Max considère en effet qu’ils sont immuables et indépendants de toute expérience sociale. Seules ses formes, ses aspects, ses modalités changent suivant les époques et les pays, aussi lui paraît-il vain de vouloir opérer dans ee domaine un changement radical ; surtout en opposant une culture ou une morale strictement prolétariennes à une culture et à une morale bourgeoises. La civilisation n’est pas d’une classe mais d’une époque,

affirme M. pe Max, et que l’on considère les façons de sentir ou les conceptions morales, philosophiques, religieuses, la science, il y a actuellement, pour tous les hommes, culture bourgeoise. Les prolétaires, aussi bien que les capitalistes, vivent sur le vieil héritage chrétien et humaniste. On ne peut dire qu’il y ait actuellement une culture prolétarienne, affirme M. px Max dans le chapitre VIII de « Au delà du Marxisme », celle-ci n’est qu’un « concept propagandiste » ou une « spéculation théorique sur l’avenir » ; le prolétaire étant irresponsable, et dépendant, par son travail, des capitalistes, il ne lui est possible de produire dans aucun domaine des œuvres originales, et s’il y a quelques créations artistiques d'inspiration socialiste, M. ne Max fait remarquer qu’elles se rattachent toutes plus ou moins à la culture bourgeoise et sont surtout appréciées par les bourgeois. L'esprit bourgeois est dominant ; c’est celui de l’époque à laquelle nous vivons, et M. ne Max pense que ce serait une erreur de croire que le socialisme a donné naissance à une mentalité nouvelle.

M. pe MAN remarque en outre que cette mentalité d’aujourd'’hui, qui repose encore sur les données de la véritable culture bourgeoise, est cependant une mentalité déformée ; la société capitaliste contredit en bien des points des principes qu’elle prétend respecter, et ses aspirations primitives ; elle n’est plus en accord avec son vieil idéal de justice, d'égalité e tde liberté ; la classe capitaliste n’a plus que des liens historiques avec la classe bourgeoise du Haut Moyen-Age et elle est tombée dans un conservatisme égoïste et étroit. Quant à la classe ouvrière, qui n’est pas tenue de conserver ses privilèges par le mensonge, elle a un idéal ma-

tériel et ne désire au fond rien d’autre que d’égaler la: classe bourgeoise. Ce conservatisme, cette obstination à: garder des institutions et un régime économique usé, c’est même, de l’avis de M. ne MAN, une des atteintes: les plus graves au véritable esprit bourgeoïs primitif dont l’un des aspects essentiels était la souplesse, le dy-. namisme, l’esprit critique « socratique et révolution-. naire ».

Aussi, pour que le socialisme fasse œuvre valable, il n’est pas nécessaire qu’il crée des valeurs nouvelles, mais qu’il établisse un équilibre psychologique et social: qui corresponde à l’ancien équilibre bourgeois. C’est ainsi que l’on peut dire, écrit M. ne Max, que la « cause: de la classe ouvrière et la cause de la culture ne sont qu’une seule et même cause » (chapitre IX, « L’Idée: Socialiste »), car la classe ouvrière étant déshéritée, n’ayant pas de privilèges à garantir par la mauvaise. foi comme la classe capitaliste, oriente plus naturellement que celle-ci ses regards vers l’avenir. Encore fautil qu’elle s’élève au-dessus de sa mentalité actuelle, égoïste et intéressée. M. ne Max fait remarquer à ce propos que JAURÈS, avant lui, avait insisté sur cette nécessité, et sans même qu’il ait à rappeler la pensée du grand socialiste français, on serait tenté de citer: ici ces paroles de Jaurès dans lesquelles la parenté de leur doctrine sur ce point apparaît de façon frappante. « Aïnsi la révolution sociale, en brisant la bourgeoisie, agrandira et ennoblira son œuvre ; elle lui donnera unehaute signification humaine, et c’est avec fierté que les fils de bourgeoïs pourront entrer dans l’ordre nouveau. Ils y retrouveront l’œuvre de leurs pères, dégagée de: tout intérêt de classe, haussée à l’idéal humain, élargie-

à tous les hommes. Ainsi la mort sociale de la bourgeoisie comme classe sera pour elle ce que serait pour les hommes la mort organique si, après les épreuves de l’agonie, ils retrouvaient dans une vie plus lumineuse et plus large le sens de leur vie passée. Donc pour les deux classes antagonistes, pour le prolétariat et pour la bourgeoisie, la révolution sociale sera une ascension. Elle apportera au prolétariat, sous des formes nouvelles de propriété, des garanties positives de liberté et de bien-être, des possibilités nouvelles d’action, et elle apportera à la bourgeoisie, avec le sens plein de son œuvre historique, une révélation de noblesse morale et de grandeur. C’est en montant toutes deux que les deux classes se confondront:; c’est sur un sommet que sera proclamée l’unité humaine ». Par contre, M. DE Max ne partage pas les vues de Trorsky, bien qu’il apprécie, dans l’œuvre de celui-ci, son souci de sauvegarder les valeurs spirituelles. À plusieurs reprises, et notamment dans le chapitre XIV de « L’Idée Socialiste », M. Dg Max s'élève contre la conception du théoricien russe pour qui la culture socialiste proprement dite ne peut être qu’un aboutissement, la fin d’un processus dont nous vivons le commencement, la culture d’un monde où il n’y aura plus ni prolétariat, ni révolution, ni dictature, où la personnalité s’élèvera à un type supérieur, mais qu’il rejette dans l’avenir et ne croit pas actuellement réalisable. M. pe Max insiste au contraire sur la nécessité d’un changement immédiat de la mentalité de chacun, changement qui devra s'appuyer sur des valeurs déjà acquises par l'humanité.

Il regarde à la fois devant lui et derrière lui ; et la « morale socialiste » qu’il conçoit comme une « morale de l’humanité » n’est pas tant un ensemble de principes nouveaux que les principes traditionnels qui, s'ils étaient respectés, suffiraient à la tâche qui s’impose à chacun. Il ne s’agit pas, d’ailleurs, indique M. pe MAN dans le chapitre XV de « L’Idée Socialiste », d’une morale dogmatique, la morale existante est une morale en devenir dont les fondements sont stables, mais dont les aspects peuvent changer, et le progrès que réalise le socialisme est une des transformations de cette morale. M. ne Max reprend ici les notions bergsonniennes de morales statique et dynamique ; il est intéressant de le suivre dans les réffexions qu’elles lui suggèrent. II est inutile d’insister sur la distinction posée par M. BerGsox entre la morale statique, fixée et intrarationnelle, et la morale dynamique, aspiration suprarationnelle ; de l’avis de M. ne Max, Bercsox fait trop fi de la raison qu'il ne fait intervenir que pour résoudre la tension qui apparaît entre les tendances inclinant à la morale statique et les élans créateurs de la morale dynamique, et ne considère les phénomènes psychologiques intervenant à la formation de la morale dynamique que comme de simples représentations. Pour M. pe Max ce sont de véritables idées qui constituent l’essentiel du processus créateur de la morale dynamique. Enfin il reproche à BErGson de concevoir trop exclusivement l’opposition entre celle-ci et la morale statique comme une opposition entre l’individu et la société, les intellectuels, les initiés, et la masse inerte, car la raison est une valeur universelle. Pour M. pe Max, la révolte de la raï-

son contre les circonstances sociales amène à des revendications nouvelles de la morale dynamique. Mais cette révolte ne peut avoir lieu que si les circonstances sociale sont reconnues comme allant contre les postulats de la morale statique existante. M. ne Max voit déjà dans cette dernière un élan agissant sans arrêt. Cette morale statique correspond, à son avis, à certaines tendances naturelles contre lesquelles se heurtent souvent les institutions ; et la morale dynamique correspond à une orientation rationnelle qui peut s’opposer aussi aux institutions. Aussi fait-il cas de l’une et de l’autre ; « s’appropriant à la fois cette protestation de la nature et cette protestation de la raison, le socialisme en appelle aussi bien à la morale statique de la subconscience collective infrarationnelle qu’à la morale dynamique de la conscience personnelle suprarationnelle ». La première correspond à un héritage précapitaliste subconscient, elle permet de condamner ce qui est au nom de ce qui a été. La seconde, qui implique une élaboration rationnelle, permet de condamner ce qui est au nom de ce qui n’est pas encore. Mais il n’y a pas de solution nette de continuité entre elles, dans la conception de M. De Max ; le progrès moral en marche ne consiste pas, pense-t-il, dans un renversement des principes ; il doit consister surtout en une façon plus exigeante et plus concrète de considérer les actes, en un accord entre la vie et les principes. Il suffit que le socialisme exige de la société existante « qu’elle prenne au sérieux sa propre morale ». On voit que, malgré certaines distinctions voisines, le point de vue de M. ne Max est assez éloigné des conceptions de BerGson sur la morale ; ce qui semble les distinguer, c’est notamment le fait

que M. pg.MAx insiste sur l’origine rationnelle du progrès de la morale et sur la continuité de la morale statique et de la morale dynamique, tandis qu’il semble, à la lecture des « Deux Sources de la Morale et de la Religion », que BErGson s’attache davantage à souligner ce qui les sépare.

L'héritage moral du passé, dont M. ne Max pense qu’il doit être exploité, ce n’est pas un ensemble de principes valables seulement pour quelques hommes, mais pour l’humanité entière. C’est l’héritage « humaniste précapitaliste » (on a vu que pour lui l’âge du véritable humanisme était le Haut Moyen Age au moment de l’épanouissement de sa culture) qui consistait en une conception de la morale comme d’une obligation commune à tous les hommes. C’est donc une morale « laïque » que devra être la morale socialiste, pense M. ne Max. Ce n’est pas à dire qu’il pense que l’état socialiste doive être opposé aux religions, que l’autorité de chaque religion sur ses fidèles doive être combattue ou niée, au contraire. Et M. ne Max fait remarquer, à la fin du chapitre XV de « L’Idée Socialiste », que l’objection qu’une telle morale sans règles établies et précises ne peut vivre, est contredite par les faits eux-mêmes. N'est-ce pas cette morale laïque qui dure depuis des millénaires et qui même subsiste seule depuis un siècle ? Certains préceptes religieux, ajoute-t-il, ont bien contribué à sa formation, mais ils sont assez entrés dans les esprits pour qu’une sanction ecclésiastique ne leur soit plus nécessaire. Et d’autres règles de la mo-

rale laïqué ne pourraient correspondre avec certaines règles religieuses ; tel est l’esprit de tolérance. Enfin le choix d’une église doit dépendre de la libre initiative personnelle ; il n’appartient pas à l’Etat d’imposer une religion aux citoyens. Et dans une remarque finale, M. DE Max ajoute qu’il ne faut pas méconnaître que l’évolution qui à permis d'’aller au-delà de la prétention à l’exclusivité des normes des morales religieuses réalise, au fond, une impulsion qui a son point de départ dans le christianisme. La « morale dynamique » de « la reli- -glon » aurait triomphé de la « morale statique de l’Eglise » comme le Nouveau Testament avait triomphé de l’Ancien. Le socialisme paraît à M. ne Max plus près que les églises de la morale du Christ qui a simplement « produit » une morale et ne l’a « point codifiée ». Cette réflexion pourrait soulever des protestations de la part des hommes d'église qui répondraient sans doute que l’Eglise est héritière directe du Christ, que les règles qu’elle a posées ont été prévues par lui et ne s’écartent pas de son esprit, que seule la mentalité des fidèles est en faute, que s’il est une mentalité catholique ou protestante statique, il en est aussi une dynamique. Mais quel chef ecclésiastique pourrait reprocher à M. pe Man, ‘comme on peut le reprocher au bolchevisme ou au racisme, de plaider la cause d’un dieu nouveau, d’ériger en divinité la communauté matérielle des hommes ou telle race ? Son œuvre est respectueuse de toutes les croyances et toujours au service des valeurs spirituelles les plus hautes. Et si M. De Max y traite très rapidement de la question religieuse et n’y aborde pas le problème : de Dieu, quelles que puissent être ses idées sur ce sujet, elle paraît imprégnée du véritable esprit chrétien dont “elle se réclame.

Page 1