LE MOUVEMENT
M. pe MAN, dans un exposé suceinct de sa théorie: annexé par lui à « Au delà du Marxisme » (thèses de HgPpeNxeIM), pose tout d’abord le fondement moral de son socialisme ; il remarque ensuite que le caractère absolu de cette justification éthique des revendications augmente l’élan de la lutte pour le socialisme. En effet, si les intérêts immédiats peuvent se contenter, à la rigueur, de quelques modifications du cadre capitaliste, des exigences supérieures nécessitent, pense-t-il, des changements plus radicaux. Et M. ne Max précise que le mouvement syndical y gagne notamment en force, étant orienté vers des objectifs nouveaux tels que la joie au travail, et que le mouvement politique en est aussi renforcé de différentes façons : 1°) les scrupules religieux ne peuvent lui être opposés ; 2°) les intellectuels et les paysans peuvent être compris dans l’action socialiste ; 3°) la lutte pour la paix et le désarmement est facilitée ; ainsi que 4°) le progrès des institutions démocratiques ; 5°) et la lutte contre l’embourgeoïsement, puisqu'il faut transformer les bases mêmes de la
civilisation actuelle ; 6°) enfin l’activité journalière prend une valeur absolue, ses réalisations étant une concrétisation graduelle de l’idée socialiste elle-même. M. DE Max conclut : « Pour ces motifs, la justification de la volonté socialiste préconisée dans les thèses précédentes est capable de rendre la lutte pour le socialisme plus consciente de ses objectifs, plus énergique par ses moyens, et plus vaste par le domaine de ses réalisations ».
Il importe de rechercher dans l’œuvre de M. pe Max quelques précisions sur sa conception de l’action socialiste, dont il a ainsi présenté l’essentiel dans ces thèses de HePpPrENHEïIM. La science du mouvement a, à ses yeux, la plus grande importance sous ses deux aspects : étude de la réalité passée et présente du mouvement socialiste, ‘et élaboration, à la lumière de cet examen, de directives qui permettront d’orienter le mouvement actuel dans la meilleure voie. Dans le chapitre XV de « Au delà du Marxisme », il indique que le point capital de la tâche du théoricien ne doit pas être l’étude de la plus-value, mais celle de la réalité de la vie d’atelier, car pour résoudre la question de l’ordre juridique à venir il faut étudier le devenir de cet ordre dans la vie objective des hommes d’aujourd’hui. Le mouvement ouvrier est de- “venu un complexe contenant les efforts d’un grand nombre d’hommes aux aspirations diverses ; il faut le questionner sur sa signification, de manière à pouvoir tenir compte de tous ses éléments, et à résoudre au mieux les problèmes qui se posent. « Il ne s’agit plus maïntenant d’accuser le passé, mais d’édifier l’avenir » ; les fondements de la doctrine socialiste d’aujourd’hui sont donnés par le mouvement socialiste actuel. Et cette science
-du mouvement doit être, ajoute M. px Man, « pragmatiste, volontariste, pluraliste, institutionnaliste ». Telle est, d’ailleurs, l’attitude propre de M. ne MA, soit qu’il fasse des études historiques, soit qu'il étudie la réalité des milieux ouvriers contemporains dans lesquels il-a lui-même voulu pénétrer. Pour s’éclairer dans la tâche présente, il oriente surtout ses recherches vers l’action socialiste efficace dans ses résultats, et librement con- -sentie ; il l’envisage sous tous ses aspects, et de quelque personne qu’elle provienne ; et, dans les institutions, examine l’empreinte de l’homme.
Le mouvement socialiste n’avait pas fait de la méme manière l’objet des études de Marx, qui considérait a priori les événements de la vie sociale comme des phénomènes ayant leurs lois propres, plus que comme étant le libre résultat de l’action humaine. Marx a cherché surtout à démontrer scientifiquement que l’avènement du socialisme serait l’aboutissement d’une évolution économique en cours ; à sa suite, des théoriciens comme Kavrsxy se sont donné pour la plupart pour tâche prin- -cipale d'appuyer, de justifier, ou de combattre ces affir-
mations, et il semble que par là pourrait s’expliquer en ::
partie le dédain fréquent de la littérature socialiste néomarxiste pour tout ce qui est psychologique et proprement humain, et sa limitation au domaine économique ou abstrait. BERNSTEIN, pourtant, s'inquiète autant du mouvement socialiste de son temps et des nécessités présentes que des dogmes marxistes ; et Jaurès étudie l’esprit du socialisme et cherche à dues à ses contemporains la filiation intellectuelle du mouvement ou- -vrier et de la civilisation bourgeoise.
D'autre part, M. pe Max signale lui-même dans son
œuvre que PRouDHoN, déjà, avait une attitude à laquelle s’apparente la sienne propre, et il insiste dans le chapitre XV de « Au delà du Marxisme » sur « l’institutionnalisme » du contradicteur de Karl Marx. Pour lui, déjà, indique-t-il, la lutte de la classe prolétarienne n’est pas la réalisation d’une idée donnée à priori, mais le mouvement est lui-même la source d’une création constante d'idées a posteriori ; la révolution n’est pas seulement un déplacement de la puissance politique, mais le résultat de l’évolution journalière des institutions sociales qui sont créées surtout en dehors de la vie politique ; la révolution est une question de capacités humaines plus qu’une question de puissance, la capacité de gouverner ne pouvant découler que de l’aptitude à produire et à administrer. Cette révolution, continue M. DE MAN, a son point de départ dans « l’action directe » des ouvriers, créatrice « d'institutions », et qui se manifeste, par exemple, dans l’activité syndicale. Des institutions comme le contrat de travail, le règlement d’atelier, sont l’expression de certaines aspirations de la classe ouvrière, et par son origine psychologique et par son effet psychologique l’institution créée par l’initiative autonome éduque la volonté juridique elle-même. C’est dans la réalisation des institutions ouvrières que s’élabore la capacité politique de la classe ouvrière qui la rendra capable de prendre le pouvoir politique et de l'utiliser. M. ne Max insiste donc particulièrement en ce passage sur l’importance du facteur spécifiquement humain, sur l’acte libre et éclairé que toute sa doctrine d’ailleurs met au premier plan.
M. Thierry MAULNIER, qui a consacré dans « Mythes
socialistes » (1) deux études très intéressantes au socialisme de M. pe Max, remarque à ce propos : « M. DE Max est done de ceux qui opposent, à la théorie marxiste orthodoxe de la maturité révolutionnaire, la vertu de l’acte révolutionnaire. Qui dit acte dit intervention humaine dans le jeu naturel des effets et des causes, événement qui trouve sa source en l’homme même ; liberté. On a plaisir à retrouver ici sous la plume de M. DE Max l’idée mère des révolutions : l’idée qu’une révolution consiste non pas à accomplir et à consacrer une évolution naturelle, mais en quelque sorte à la forcer, à lui faire violence, à devancer la causalité matérialiste, à gagner de vitesse le déterminisme : ce que M. ne Max exprime à peu près par le mot d’anticipation. Faire une révolution, c’est en effet anticiper, décider quand les événements hésitent, introduire la liberté humaine dans le jeu selon la haute symbolique antique qui représentait les cheveux par lesquels il convient de saisir la fortune, flottant en avant d’elle ». Dans ce livre, M. Thierry Maurxier insiste, toujours au même point de vue, sur la parenté des idées de M. ne Max et de celles des hommes du parti néo-socialiste français pour qui est essentielle l’importance de l’acte humain (théoriciens pour les idées desquels M. ne Max a d’ailleurs lui-même affirmé sa sympathie). « C’est toute une partie du socialisme qui va au-delà du marxisme et se rapproche de M. pe Max. La preuve la plus claire nous est fournie par ce fameux « Plan de Travail », œuvre de M. ne Max qui a été adoptée comme charte de revendications par le Parti Ouvrier Belge. Mais nous avons un exemple
(1) Mythes Socialistes. — THIERRY-MAULNIER. — Editions de la N. R. F. Gallimard, Paris.
plus proche : les idées de M. ne Max ce sont, développées par un intellectuel avec beaucoup d'intelligence, de: nuances et de continuité doctrinale, les idées mêmes qui furent agitées à nos congrès néo-socialistes français. C’est ainsi que les accusations portées en France contre le déterminisme de Marx, suspect de ralentir et de rejeter dans un éloignement messianique la révolution prolétarienne, en en faisant le terme naturel et inéluctable de l’évolution capitaliste, ces accusations se retrouvent dans l’antidéterminisme de M. ne Max et dans sa critique de ce qu’on pourrait appeler le quiétisme révolutionnaire. Tout comme nos DéAT accusaient naguère le marxisme d'’incliner à une attitude fataliste par une confiance excessive dans le déroulement mécanique des faits et une trop grande certitude finale, de même Henri DE Max, qu'il s’agisse de l’instauration d’une culture: socialiste ou de la révolution matérielle elle-même, s’attaque au mécanisme — mécanisme qui n’est point à proprement parler marxiste — selon lequel l’évolution du monde est conçue comme indépendante de toute impulsion libre de la volonté humaine ».
T1 a été déjà indiqué plus haut quelle est l’opinion de M. ne Max sur la direction que doivent prendre les actions humaines dans le mouvement socialiste ; elles doivent avoir un but principalement éthique auquel elles ne doivent jamais sacrifier pour la satisfaction d’intérêts matériels immédiats ; mais la transformation des conditions économiques d’existence ne doit pas pour cela être considérée comme secondaire puisqu'elle est nécessaire à la satisfaction de besoins matériels essentiels, et que, sans elle, l’épanouissement des personnalités morales et intellectuelles serait irréalisable. L’essentiel est de
ne jamais perdre de vue la prédominance des valeurs. spirituelles. Des difficultés nombreuses ne peuvent manquer de se présenter dans la pratique, et il importe de: préciser quelques-unes des règles d’action que M. »E MAN a pu poser, et qui s’appuient à la fois sur le fondement moral de sa doctrine, et sur les constatations qu'il a faites en considérant la pratique du mouvement socialiste contemporain.
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I — Il faut tout d’abord insister sur le caractère de généralité de son socialisme. Celui-ci lui apparaissant comme une revendication de la nature humaine en général, et non comme une lutte pour les intérêts économiques d’une seule classe, il en fait le devoir de tous les hommes. Il est inutile de revenir ici sur le rôle de: premier plan qu’il attribue aux intellectuels.
En ce qui concerne les capitalistes, bénéficiaires des injustices de la civilisation actuelle, M. ne Max estime tout d’abord que c’est pour eux un devoir moral d’être socialistes. C’est plutôt par le caractère d’exigence éthique de sa doctrine que par des arguments économiques que M. pe Max fait appel aux capitalistes et pourrait les influencer. N'est-ce pas d’ailleurs à cause de son caractère trop strictement économique que la doctrine marxiste dessert actuellement le socialisme ? M. Ramon FernanDez (1) fait à ce sujet une remarque très intéressante dans « L'Homme est-il humaïn ? » ; les marxistes n’ont pas assez tenu compte, dit-il, « des réac-
(1) « L'Homme est-il humain ? ». — Ramon FERNANDEZ. — Editions de la N. R. F. — Gallimard.
tions de la conscience sur l’inconscient, et du fait, entre autres, que les valeurs morales, quoique fonctions de l’économique, peuvent acquérir et acquièrent en fait une .vie indépendante. D'où il sort que le grand péril du marxisme courant n’est point l’excès de confiance du prolétariat, mais le scepticisme du capitaliste qui lui permet de renoncer, au nom de Marx lui-même, aux obligations morales qui ont fait la noblesse des anciennes classes dirigeantes ».
M. »e Max considère cependant que le régime dont profitent les capitalistes n’est pas viable, et qu'ils n’auraient aucun intérêt matériel sérieux et durable à essayer de le maintenir. Le système capitaliste lui paraît se déformer et craquer de toutes parts. La concurrence a disparu, note-t-il dans le dernier chapitre de « L’Idée Socialiste », et a été remplacée par le monopole. Le marché mondial s’est rétréci ; les états sont devenus des organisations économiques fermées ; les classes moyennes citadines et paysannes affluent au fascisme, et par là favorisent l’orientation rétrograde du système capitaliste vers le nationalisme et le néo-féodalisme ; la concurrence entre entrepreneurs a été remplacée par une concurrence entre les économies nationales faisant rechercher la réduction des salaires, l’abaissement du coût de la vie et du pouvoir d’achat ; enfin la foi dans les valeurs sociales actuelles du capitalisme diminue, et même, si les causes cycliques ou purement politiques de la crise étaient surmontées, ajoute-t-il, il ne pourrait y avoir qu’un ralentissement passager de la descente <ar elle correspond à des causes permanentes de la erise économique. La meilleure explication théorique de la force inéluctable de ces causes permanentes lui paraît
avoir été donnée par Marx et Rosa LuxeMBourc, dans les théories de l’accumulation du capital et de l’impérialisme ; mais il pense que, même dans le cas où ces théories exigeraient une révision, les faits caractéristiques de la chute du haut capitalisme ne peuvent être niées : tels sont la baisse des salaires, la baisse des profits, la sous-consommation ; le fait que la productivité croissante du travail industriel s’accompagne d’une augmentation du chômage, et d’une baisse du pouvoir d’achat des masses, lui paraît même suffisant pour prouver le caractère rétrograde de la civilisation capitaliste. L'’effondrement n’est toutefois pas inévitable, ajoute M. DE Man ; les capitalistes pourraient être tentés de sauvegarder à toutes forces l’édifice branlant ; et il est plus facile à ceux qui souffrent davantage du régime actuel d’exécuter l’arrêt de mort de ce régime qui a cessé de correspondre au bien général et à la justice sociale. Ce prolétariat, dont c’est le rôle naturel, avec l’aide constante des intellectuels, d’instaurer l’ordre nouveau, <e n’est pas seulement, pour M. pe Max, la classe ouvrière, mais encore toute la classe laborieuse, et aussi bien les petits fonctionnaires, les petits employés de commerce, le « prolétariat en faux-col » qui, malgré certaines apparences de vie plus bourgeoise, n’est pas moins opprimé matériellement et moralement que la classe ouvrière. On voit qu’il s’adresse, en fait, à tous. Et à ce point de vue encore, on ne peut manquer de rapprocher de l’attitude de M. px Max celles des néosocialistes français de MM. Déar, Marquer et Mox- TAGNON qui ont, avec insistance, et notamment au fameux Congrès du parti socialiste de juillet 1933, attiré l’attention du parti sur la nécessité d'élargir le
socialisme en faisant appel aux classes moyennes et à la jeunesse en qui sont les « ferments révolutionnaires », l’unité de la classe ouvrière ne pouvant suffire au mouvement socialiste.
IT. — Aïnsi qu'il a été déjà exposé plus haut, M. DE Max estime que le mouvement ouvrier se doit d'éviter l’embourgeoisement, de sacrifier les valeurs matérielles aux valeurs spirituelles ; que le prolétariat doit éviter d’adopter les modes de pensée déformés de la civilisation capitaliste dégénérée, les préjugés bourgeois qui font dépendre la considération sociale de la richesse, du train extérieur de vie ; la notion de travail et de valeur personnelle doit remplacer les anciens eritériums de valeur.
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IIT. — Il importe, par contre, d’insister ici sur certains problèmes particulièrement délicats de la vie socialiste et d’examiner les idées de M. ne Max en ce qui concerne l’attitude réformiste ou révolutionnaire, la violence, le nationalisme et le cosmopolitisme.
Réformes ou Révolution ?
M. pe MAN, dans le chapitre IX de « Au delà du Marxisme >», constate que le « socialisme, dans le temps » va « de la Révolution à la Réforme ». Il remarque que dans les corps élus ou dans les groupes de fonctionnaires, 1l y à toujours une opposition, purement
propagandiste au début, qui « devenue puissante ferait obstacle à la réalisation de ses propres revendications si elle n’assumait pas tout au moins une partie de la responsabilité du pouvoir », et abdique nécessairement ainsi une partie de son révolutionnisme. C’est la tendance réformiste qu’il constate et dans le domaine politique et dans le domaine syndical, où la lutte aboutit nécessairement à un ordre contractuel, et dans le domaine coopératiste où le prolétariat ouvrier doit compter avec l’industrie bourgeoise.
Cette déformation lui paraît découler surtout de ce que le but éloigné est souvent perdu de vue dans la pratique et se fait mythique et lointain du fait que les moyens nécessaires pour l’atteindre deviennent à sa place les véritables raisons d’agir ; et M. ne Max esti- me que ce déplacement tient aux effets psychologiques
de l’ascension sociale des masses ouvrières, et prineipalement à l’ « organisation ». Au début, le but parti- culier et immédiat de toute organisation : syndicat, mutuelle, apparaît comme identique au but plus large de la révolution de tout l’ordre social, et les créateurs sont courageux et désintéressés ; mais la génération suivante a une mentalité et des objectifs différents. Au lieu de faire des sacrifices sans rechercher de profits, elle recherche les avantages en évitant les sacrifices. En même temps la distance se creuse entre la masse et les chefs de l’organisation ; ces derniers deviennent des professionnels, des bureaucrates pour qui le but final se transforme en un simple instrument de propagande. Et ce nouveau type du fonctionnaire social, loin d’être modifé, ne peut guère que s’accentuer, car son existence devient indispensable à mesure que l’organisation se dé-
veloppe ; les tempéraments héroïques ne suffisent pas, il faut des orateurs, des caïssiers, des commis de bureaux ; et l’itiniative intellectuelle qui leur est laissée, et qui prend de plus en plus d’importance, se ressent nécessairement de leur prudence systématique, et de la routine par laquelle ils se laissent entraîner. La vie des organismes de lutte ouvrière rend par ailleurs nécaissaires les ententes avec les partis qui détiennent le pouvoir et la richesse, ententes qui pratiquement se réduisent à des compromis, et obligent au respect de l’ordre établi ; et d’autre part, les rapprochements personnels entre adversaires, au cours de l’action, peuvent provoquer, chez les esprits faibles, des changements d’opinion.
Ces tendances générales au réformisme, M. ne Man les constate sous des aspects différents et à des degrés divers dans le mouvement politique, le mouvement syndical et le mouvement coopératif.
A l'inverse de ce que proclamait Georges SOREL, qui opposait l’attitude militariste des syndicats au réformisme parlementaire, le mouvement politique paraît à M. pe Max conserver davantage un caractère révolutionnaire. Il remarque toutefois qu’il en est souvent autrement, et signale à ce propos le cas de la Russie Soviétique où les syndicats ont fréquemment exprimé le mécontement des ouvriers extrémistes contre les hommes politiques, plus tolérants. Maïs, d’une façon générale, il lui semble que l’esprit révolutionnaire se maïintienne davantage dans l’activité socialiste politique, les partis étant moins sujets à se bureaucratiser que les syndicats ou les coopératives, puisqu'ils ne sont pas des organismes économiques. Les partis politiques lui pa-
raissent cependant tendre aussi à une certaine modération ; et il remarque dans « Au delà du Marxisme » ce fait paradoxal que dans le stade actuel de l'influence politique croissante de la classe ouvrière, on peut attendre au moins autant de réformes socialistes des gouvernements bourgeois que des gouvernements socialistes ; les minorités devant être ménagées, les gouvernements bourgeois sont en effet forcés, pratiquement, de sacrifier aux socialistes, tandis que les socialistes sont forcés de sacrifier aux capitalistes ; ce qui fait que les partis socialistes consacrent leur force à conserver ce qui existe, et les partis bourgeois conservateurs à le transformer, bien qu'ils souhaitent en réalité le contraire. M. ne Max ne s’attarde pas, d’ailleurs, à déplorer la tendance réformiste des partis socialistes. Il estime, en effet, que la révolution du mode de production, pour indispensable qu’elle soit, ne devra être réalisée que lorsque la production actuelle aura retrouvé une activité normale et que la situation de crise de l’économie, due aux antagonismes nationaux d’après guerre, se sera améliorée. Il pense qu'avant de changer de fond en comble le mode de production, il faut d’abord assurer l’existence de cette production et qu’il est, pour cela, nécessaire avant tout de liquider les conséquences psychologiques de la guerre mondiale qui a rendu si difficile l'édification d’une unité politique et économique du monde.
En ce qui concerne le mouvement syndical, M. DE Max constate que la tendance au réformisme y est en général encore plus accentuée que dans le mouvement politique, les syndicats étant tenus d’avoir une organisation matérielle, une caisse à défendre, des fonction-
naires qui sont tentés de considérer l’organisation en elle-même comme un but. L’attitude de la social-démocratie allemande, en 1914, lui fournit, à ce sujet, un exemple typique et il rappelle avec ironie cette parole d’un théoricien allemand de cette époque : « le socialisme, c’est l’organisation ». M. ne Max remarque, par ailleurs, qu’il y a, dans les syndicats, de fréquents antagonismes entre la masse des syndiqués, à tendances combattives extrémistes, et la partie dirigeante, retenue par le souci de maïntenir les acquisitions qu’elle a pu faire, et de défendre sa caisse. M. VANDERVELDE qui à étudié de façon particulière le mouvement syndical en Belgique, constate que dans ce pays « l’organisation syndicale est la plus forte et forme ce que LASSALLE appelait « un morceau de constitution » (1). Mais il pense, comme M. pe Max, que l’on peut à juste titre se demander si la situation juridique, les droits et les appuis financiers acquis par ces syndicats ne peuvent risquer d’affaiblir « leur ardeur militante et de transformer ces associations de combat agissant sur le terrain de la lutte des classes en des groupements réformistes plus ou moins bureaucratisées » ; M. VANDERVELDE trouve, aussi, naturel que des organisations si bien pourvues soient « moins disposées à des coups de tête qu’un groupement qui n’a rien à perdre » et il cite à ce propos M. DE Max. Mais il ajoute que l’opposition soulignée par ce dernier entre la masse combattive et les dirigeants lui paraît plutôt utile que déplorable, car elle établit une tendance moyenne raisonnable contenant, d’une part, les excès des masses, et empêchant, d’autre part, la bureaucratisation des dirigeants.
(1) Revue Economique Internationale. — Octobre 1935.
En ce qui concerne les coopératives, M. »g Max constate que le déplacement des mobiles, qui se produit dans chaque organisation entre jeunesse et âge mûr, s’y accomplit plus vite encore que dans le mouvement syndical ; car leur fonction est d’atteindre un but de rénovation sociale par des moyens strictement commerciaux. Leur programme de principe est la suppression du profit, mais la concurrence les force à conserver un mobile acquisitif ; et leur activité principale résidant dans le commerce et le crédit, une bureaucratisation plus importante encore que celle des syndicats ou du parti politique leur est nécessaire ; peu à peu les caractéristiques qui différencient des entreprises privées, tels que l’absence du capital rétribué, le partage des bénéfices, disparaissent en partie. Dans les coopératives ouvrières les plus importantes, la meilleure volonté des dirigeants, remarque M. ne Max, ne peut empêcher que la gestion des affaires par les consommateurs associés ne devienne un mythe, autant que, dans les entreprises capitalis: tes, la direction par les assemblées d’actionnaires.
Le moyen de remédier à cette tendance réformiste inévitable dans les syndicats et les coopératives, M. DE Max le voit surtout dans une modification de l’esprit de chacun qui doit tenter de renouveler constamment les buts médiats en les accordant avec le but final, celuici ne devant jamais être perdu de vue ; M. ne Max reprend ici l’un des principes de HéceL « le but doit être déjà poursuivi dans les moyens », et nous avons vu que dans le domaine politique, il déclarait, dans « Au delà du Marxisme », qu’une tâche de rénovation psychologique était aussi avant tout indispensable.
Dans le chapitre XVII de « L’Idée Socialiste », dont
la rédaction est postérieure à « Au delà du Marxisme », il précise toutefois que, si un changement de mentalité est indispensable, que si les motifs véritablement révolutionnaires basés sur l’idée doivent remplacer les motifs réformistes basés sur l’intérêt, il est urgent qu’un changement se fasse aussi dans la méthode d’action. Il a cru longtemps, dit-il, qu’un réformisme retrempé dans l’esprit révolutionnaire serait suffisant — et s’il l’avait pensé, ajoute-t-il, c’est parce qu’il existait alors. des forces agissant dans ce sens de rénovation intime et personnelle — maïs si ces forces existent encore, elles ne lui semblent plus être que l’apanage d’une élite, tandis que le régime actuel lui paraît de plus en plus intolérable. Aussi croit-il maïntenant nécessaire que cette impulsion spirituelle des chefs soit accompagnée d’un mouvement des masses, appuyé sur l’intérêt issu de la nécessité sociale, et allant dans le même sens que cette impulsion spirituelle. Et il croit nécessaire de poser des règles contenant des revendications concrètes, positives et impérieuses. Pour faciliter le passage des méthodes réformistes à une méthode plus radicale, il établit tout d’abord ce principe qui lui paraît essentiel : à savoir qu'il faut supprimer la différence entre « programme minimum pratique » et « programme maximum théorique » ; et il met à l’étude, et rédige avec l’aide. des techniciens du Bureau d’Etudes Sociales le Roue Plan du Travail.
Les principales dispositions contenues dans le plan seront indiquées plus loin ; il suffit de noter ici quel est son esprit général, les conditions que M. ne Max a exigé qu’il remplisse, et qu’il pense devoir convenir à tout programme de cet ordre : le renversement du système
de production lui-même doit tout d’abord y être considéré comme une exigence immédiate et directe. Il doit consister en un programme élaboré dans le détail et qui pourrait être immédiatement réalisé comme programme de gouvernement ; prévoir un ordre de priorité des mesures à réaliser ; envisager un passage énergique des entreprises monopolisées à l’expropriation sans états intermédiaires ; le socialisme devra toutefois auparavant conserver et consolider le secteur économique libre ; enfin le plan doit être à la fois un instrument de propagande et un programme de gouvernement ; et si tous les pays se doivent d’en établir un, chacun devra se hâter d’en dresser un le concernant et de pratiquer lui-même la socialisation, une socialisation générale ne pouvant venir que d'états déjà socialisés.
ss. ve
* + Le refus de la violence
M. pe Max pense qu’une telle méthode d’action, qui permettra de dépasser le réformisme, sera aussi un moyen de dépasser 1’ « anti-réformisme » qui considère: la révolution comme une « conquête militaire » du pou-voir.
Il s'élève à plusieurs reprises, dans son œuvre, con-tre tout appel à la violence, que son emploi soit un instrument de conquête du pouvoir ou un instrument temporaire de gouvernement. Dans ce domaine aussi, Marx qui professait une théorie de caractère plutôt évolutionniste, reconnaissait en même temps, dans ses études sur: les transformations des institutions politiques ou éco-
nomiques, le rôle historique de la force au sens de coercition politique, fiscale, et celui de la violence proprement dite. Il appelait celle-ei une « accoucheuse » qui renforce le mouvement social. De même, il considérait la dictature comme un moyen utile de transition entre deux états sociaux successifs. Et bien que ses études aient été limitées au capitalisme, et qu’il n’aït pas insisté sur la nature des moyens qu’utiliserait le prolétariat au moment de l’effondrement de ce régime, ses disciples, fait remarquer Georges Sorez dans ses « Réflexions sur la Violence », ont étendu « pour raisonner sur le prolétariat, ce qu’il avaient appris dans l’étude de la bourgeoisie ». « Suivant eux le prolétariat doit acquérir la force comme la bourgeoisie l’a acquise, s’en servir comme elle s’en est servie, et aboutir à un Etat socialiste remplaçant l’Etat bourgeois ». Ainsi l’influence de Marx qui, par certains de ses aspects a pu incliner à la paresse et au réformisme, par d’autres à incliné au révolutionnisme violent, notamment par l’accent qu’il met toujours dans son œuvre sur l’importance de la lutte des classes. Proup’Ho, dont l’infiuence a sans doute été moins grande que celle de Karl Marx, et malgré tout ce qui, d’une façon générale, le sépare de ce dernier, n’a pas une attitude nettement opposée à la violence. Si la Révolution de 1793 lui paraît digne d’admiration, ce n’est pas, toutefois, pour le déchaînement de force brutale par lequel elle s’est manifestée, mais pour le changement de mentalité qu’elle représente. Et, ainsi que le fait remarquer M. ne Ma, Proupxon met en garde contre une révolution politique qui ne serait qu’un simple déplacement de l’autorité, parce que la coercition politique est impuissante à opé-
rer une transformation économique. C’est surtout dans Georges SoreL que l’on trouve une apologie de la violence pour elle-même. Le réformisme parlementaire d’un Jaurès, qui inclinait à une extrême prudence et à certaines compromissions, lui paraît incapable de servir véritablement la cause du socialisme ; aussi, voulant redonner sa vigueur au mouvement socialiste, se fait-il l’apôtre d’une lutte des classes plus violente, ayant pour principal objectif la grève générale. À JAURÈS qui proclame sa haïne de la violence, il s’oppose en faisant valoïr la nécessité de cette dernière, et s’attache à justifier son emploi. À côté de son efficacité pratique, il vante sa vertu morale : la violence du syndicalisme révolutionnaire ne sera pas celle des hommes de 1793 qui, justifiant leurs actes par la raison d'Etat, faisaient œuvre de vengeance personnelle ; elle ne servira pas l’ambition de quelques-uns ; elle aura simplement la valeur des « démonstrations militaires » et « tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance » (1) ; la grève générale prolétarienne aura toutes les qualités des guerres antiques ou napoléoniennes, elle rendra plus « héroïque » l’attitude des socialistes ; par le rôle qui sera donné à tous les militants elle inclinera à la modestie, et en même temps exaltera en chacun le sentiment intime de sa véritable valeur personnelle ; elle fouettera même l’honneur bourgeois endormi ; vaut-elle, d’ailleurs, moins que la ruse ? et n’estce pas par la lutte que la morale chrétienne et les idées libérales ont été grandies ? Les arguments ne manquent pas à SoreL qui déclare même : « La violence proléta-
(1)Georges Sorpz. — « Reflexions sur la violence ».
rienne, exercée comme une manifestation pure et simple de lutte des classes, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque, elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation ; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie ». L'influence de G. Sorez sur les esprits et sur la pratique du mouvement socialiste semble avoir été très grande et durer encore. En dehors de lui, aussi bien que sous son influence, le culte de la violence, d’une façon générale, a même été à un certain point de vue renforcé pendant la durée de la guerre mondiale, et dans la période immédiatement postérieure, la grande guerre ayant donné lieu à d’innombrables actes d’héroïsme et de dévouement. « On voudrait que de la guerre il ne sortit que du mal », a écrit M. Henri De MONTHERLANT (1) ; « Bien des problèmes en seraient simplifiés. Or cet archet frotté de sang tire de l’homme des accents profonds que lui seul peut faire rendre ». Et : « Quelqu’un de mon temps a pu écrire que la guerre était la plus tendre expérience humaine qu’il eût vécue ». Le caractère propre de M. pe MoNTHERLANT et sa formation intellectuelle l’inclinaient sans doute de façon particulière à considérer la guerre comme une occasion exceptionnelle de grandeur et de beauté humaine. Mais son œuvre de jeunesse n’aurait pas été appréciée comme elle l’a été si elle n’avait correspondu à un état d’âme répandu chez ses contemporains. La guerre mondiale et la révolution russe, considérées avec plus de recul, et compte tenu de leurs résultats, ont sans doute
(1) H. de MONTHERLANT. — « Le songe ».
donné lieu par la suite à des pensées différentes. La violence semble avoir conservé pourtant de nombreux adeptes (les luttes qui ensanglantent l'Espagne en sont, à l’heure actuelle, un pénible témoignage).
Au moment où M. ne Max écrivait « La Psychologie du Socialisme » (« Au delà du Marxisme »), le mouvement syndicaliste était profondément imprégné des idées de Sorel, et partisan de l’action directe, et, au besoin, de la lutte violente. M. ne Max, alors surtout partisan d’une révolution psychologique, s’oppose de façon radicale, dans ce livre, à la tendance dominante. Il déclare qu’il se sent de plus en plus révolutionnaire, mais qu’il croit à une tâche beaucoup plus essentielle et plus profonde que la révolution dans la façon de gouverner. C’est la façon de vivre qui, à son avis, doit d’abord être changée, et comment une métamorphose intérieure serait-elle favorisée par la violence ? Par son caractère éthique, l’essentiel de sa doctrine est, en effet, profondément exclusif de la notion de violence et cette raison suffirait à l’en éloigner. Sans même que M. pe Max ait eu à s'élever contre son emploi, l’incompatibilité de la violence avec sa doctrine générale serait apparue avec évidence à la lecture de son œuvre. M. ne Max indique cependant, à côté de son inefficacité pour atteindre des fins psychologiques, d’autres raisons de son mépris pour la violence. Raisons. de sentiment comme l’horreur ressentie devant les atrocités commises pendant la guerre, et d’autres, plus intellectuelles ; c’est ainsi qu’il dé. nonce une idée de Marx correspondant à un préjugé populaire et d’après laquelle la violence est considérée, sans motif valable, comme un « sublime tribunal ». Il fait remarquer également que le sacrifice qu’elle impli-
que, et qu’il ne déplorerait pas s’il était nécessaire, est absurde, éar employer la violence pour atteindre tel but, c’est en réalité se détourner de ce but. La violence au service d’une révolution, dit-il, n’agit pas à ce point de vue différemment de la violence guerrière ; elle éloigne de l’objectif que l’on désire atteindre. M. ne Max considère enfin que toute doctrine préconisant la lutte violente est dangereuse parce qu’elle est tentée d’attirer l’attention sur l’œuvre de destruction à accomplir sans se préoccuper du travail essentiel d’édification qui devrait suivre. L’exemple fourni à ce propos par la révolution allemande de 1918 lui paraît illustrer de façon caricaturale ce défaut qu’il reproche particulièrement à l’attitude marxiste. En ce qui concerne la Russie, M. DE Max fait remarquer dans « Au delà du marxisme », et également dans le chapitre XVII de « L’Idée Socialiste », que le succès immédiat de la révolution russe ne peut être un argument en faveur de la violence, car si la Russie était un pays capitaliste, son jeune capitalisme n’était que la conséquence du régime tsariste et l’état d’esprit des masses n’était pas imprégné d'idées et de sentiments correspondant à ceux des pays capitalistes de l’Europe Occidentale.
De même que M. ne Max refuse l’emploi de la violence pour opérer un changement dans l’ordre social, il l’écarte comme moyen passager de gouvernement. « Je crois que les partis ouvriers socialistes de l’Europe ont parfaitement raison (écrit-il dans le « Socialisme constructif ») de reconnaître les dangers du chemin de la dictature, et de préférer l’autre moyen, qui consiste à se servir de la démocratie et à laisser dépen-. dre de leurs adversaires la possibilité pour l’ascension:
du prolétariat de s’accomplir sous une forme démocratique ou non ». Et ailleurs : « Le marxisme de la dictature comme phase de transition (« Au delà du marxisme », chapitre IX) méconnaît les faits fondamentaux, à savoir qu'il n’y a pas de dictature sans dictateur, et que celui qui est devenu dictateur renoncera malaisément à son pouvoir ». De plus le dictateur s’use, et ceux qui le remplacent auront-ils le même esprit ? On ne peut adopter davantage, ajoute M. pe Max, la formule de Max Apzer : « Le passage à la non violence par la violence », qui paraît aussi contradictoire que l’idée de combattre la guerre par la guerre.
Aussi est-ce d’une façon radicale qu’il rejette la violence. Le socialisme ne doit pas se dire, écrit M. De MAN, « Je ne me servirai de la violence que si on l’emploied’abord contre moi ». Il doit faire lui-même tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher, de quelque côté que ce soit, tout prétexte à son emploi. C’est être de mauvaise foi que de déclarer : « Nous ne l’emploierons quepour nous défendre contre la violence de l’adversaire », et l’arme la plus puissante contre elle ne peut être, conclut M. pe Man, que son « refus ».
pa Du Nationalisme à l’Internationalisme
L'un des éléments essentiels du socialisme qui préte aux eritiques les plus vives, c’est son caractère d’internationalisme auquel on adresse le plus souvent le reproche d’utopisme. Mais si tous les socialistes sedéclarent internationalistes et posent leur socialisme-
comme réalisable pour toute l’humanité, leurs attitudes varient dans la façon de concevoir le détail de la question. Karl Marx voit, dans les intérêts économiques actuels du prolétariat de tous les pays, les prémisses des liens qui cimenteront l’organisation internationale de l’humanité future ; à sa suite les masses ouvrières se considèrent comme dépositaires d’une mission sacrée par laquelle, réalisant l’abolition du régime capitaliste qui oppose les hommes et les nations, elles poseront les bases d’un ordre nouveau où tous seront égaux en droit dans tous les pays du monde. Dans ce domaine encore, M. ne Max se sépare du socialisme traditionnel. Il importe de souligner dès l’abord qu'il est, aussi, radicalement internationaliste, en ce sens qu’il souhaite voir supprimer tous les obstacles d’ordre intellectuel ou matériel qui séparent les peuples comme ceux qui, à l’intérieur d’un même pays, séparent les hommes des différentes classes. L’humanisme chrétien poussé que réalise sa doctrine ne pourrait conduire à d’autres conclusions. Mais l’internationalisme de M. ne Max tient compte des faits, et notamment de l’état actuel de la civilisation, et il n’exclut pas le culte des citoyens pour leur pays. Dans une conférence qu’il a faite en 1932, et dont le texte a été ensuite publié en librairie sous le titre de « Nationalisme et Socialisme », M. ne Max se livre à une étude du nationalisme ; il fait remarquer tout d’abord que « c’est seulement depuis la révolution française de 1789, qui créa sur le continent européen les conditions favorables pour le développement du capitalisme, que s’est élaborée entre le peuple et l’Etat la relation caractéristique à laquelle nous songeons depuis quand nous parlons de nation ou de nationalisme ». Et
il insiste ensuite sur une distinetion qui lui paraît contenir les éléments d’une solution au problème des apparentes contradictions entre socialisme et nationalisme. Il oppose au nationalisme autoritaire qui met sa fin en lui-même, le nationalisme libertaire dont les revendications libératrices sont contenues, continuées et accentuées dans celles du socialisme. Seul le nationalisme autoritaire, pense M. pe MAX, peut présenter des dangers économiques, politiques et sociaux, et l’art des gouvernements doit être de quitter le nationalisme pour le socialisme au moment où le nationalisme commence à vivre de ses revendications au lieu de vivre pour elles. (C’est le même critérium que M. ne Max pose pour guider le mouvement socialiste proprement dit et l’empécher de tomber dans l’impasse du réformisme). Seul le socialisme peut, conclut M. ne MAN, réaliser les justes desiderata de la liberté nationale, parce qu'il est seul à pouvoir conduire au mieux la lutte contre les causes sociales profondes de l’humiliation linguistique et de l’oppression des peuples, par l’absorption des revendications du nationalisme. « Le socialisme lutte pour la nation, contre le nationalisme ; en libérant toutes les nationalités, il rendra superflus tous les nationalismes ». Au cours de cette étude, M. ne Max cite, pour illustrer sa pensée, des exemples tirés de l’histoire contemporaine. Le nationalisme polonais, naturel et légitime sous la forme libertaire du début, se serait déformé, avec Prrsunsxky, en prenant un caractère autoritaire ; de même le nationalisme « Moloch » irlandais dénoncé par B. Sxaw lui-même. Au contraire, il rend hommage à Masarvx qui, après avoir assuré l'existence de la nation tchèque a su s’écarter du nationalisme autoritaire, et
aller directement au socialisme. Mais ce cas est, pour ainsi dire, isolé, et M. ne Max déplore que chacun n’ait pas le droit, dans les pays autoritaires où le service militaire est obligatoire, de « se déclarer citoyen du monde » et de se soustraire pour des motifs de conscience, à cette obligation.
Déjà dans la « Psychologie du Socialisme » (« Au delà du Marxisme ») il professait les mêmes idées, et il importe d’insister à ce sujet : les marxistes ont fait mine, en effet, de s’étonner récemment (février 1937) devant une prise de position très franche dans laquelle M. De Max s’est rangé aux côté de M. Spaax, Ministre des Affaires Etrangères, et s’est déclaré partisan d’un socialisme « national ». Les déclarations que M. ne Max a faites alors : « Je préfère un socialisme national véeu à un socialisme international parlé », ne sont pas en contradiction avec les idées antérieurement professées par lui. Dans la « Psychologie du Socialisme » (« Au delà du Marxisme >»), qu'il écrivit en 1923-1924, son attitude est déjà très objective ; il y tient peut-être même - un compte plus grand des différences qui opposent les nations que dans « Nationalisme et Socialisme ». En effet, les distinctions qu'il pose dans « Nationalisme et Socialisme » restent assez théoriques et ne peuvent ser vir pratiquement de guide à un homme d’Etat ou à un: simple particulier. Dans la « Psychologie du Socialisme » (chapitre 10 et chapitre 15), au contraire, M. DE Max s'élève à deux reprises de façon plus précise contreles dangers d’un internationalisme hâtif et platonique. Le chapitre 10 intitulé « Du cosmopolitisme au socialpatriotisme », est introduit par une citation de GoRTKHE bien significative de son contenu : « Rien de vivant n’est
une unité, c’est toujours une pluralité ». Il constate que le mobile primitif du cosmopolitisme socialiste est refoulé par celui du « social-patriotisme ». Il remarque une différenciation croissante des mentalités, des méthodes, des organisations socialistes, et, entre les différentes nations qui tendent chacune vers l’autonomie intellectuelle, une accentuation des mobiles qui favorisent, à l’intérieur de chacun de ces pays, l’intégration de la classe laborieuse dans la communauté nationale. Le point culminant de cet état de choses se situe au début de la guerre, ajoute M. De Max. En ce qui concerne tout d’abord le domaine strictement économique, la tendance impérialiste se manifeste ouvertement à cette époque ; mais elle aurait déjà existé auparavant, et Marx ne l’aurait pas discernée, note M. pe Max. Il n’aurait pas vu que-les antagonismes d'intérêts économiques entre peuples atteignent aussi le prolétariat. Ce fait pourtant paraît indéniable à M. pe Max, puisque les intérêts des ouvriers sont liés à ceux des patrons, et que, dans un pays, les deux groupes sont intéressés de même à la politique de l’Etat. M. pe Max en donne comme exemple . la question des réparations après la guerre, qui intéressait de facon opposée la classe ouvrière en France et en Allemagne. Mais les conflits nationaux qui diversifient le mouvement ouvrier ne se réduisent pas, ajoutet-il, aux oppositions d'intérêts économiques ; les difficultés sont surtout d’ordre politique et psychologique. Les mentalités diffèrent suivant les pays et il est impossible aux gouvernements même socialistes de ne pas tenir compte de l’existence d’une mentalité, d’une culture, d’une langue nationales. M. ne Max examine la réalité avec sa franchise habituelle, et remarque à ce sujet
que la classe ouvrière se serait même ouverte au sentiment national avec d’autant plus de facilité qu’elle a pris plus de vitalité et que son existence a été consacrée par le suffrage universel. M. ne MAN remarque égale. ment que tout élément intellectuel commun, comme l’héritage de l’antiquité classique, est incorporé par les différents pays d’une façon différente ; le socialisme ne lui paraît pas échapper à cette loi de diversité et il constate que, dans chaque pays, il présente des tendances différentes. M. ne Max estime que nous ne sommes pas près encore d’avoir dépassé ce stade de différenciation des civilisation ; et si certains ont pu penser le contraire, M. de Max pense que c’est parce qu’ils ont confondu le contenu de la civilisation avec ses conditions techniques, comme les moyens de communications matérielles, par exemple. Les perfectionnements techniques lui paraissent, au contraire, pouvoir favoriser aussi bien l’épanouissement des civilisations closes que celui de groupements plus ouverts. M. ne Max est donc assez pessimiste en ce qui concerne la réalisation prochaïne d’une « communauté mondiale objective ». Celle-ci ne pourra apparaître, à son avis, que lorsque aura été créée une mentalité qui réunira en un large accord les esprits et les volontés subjectives. Le maximum de ce que l’on peut espérer, conclut M. ne Max, n’est pas la disparition de tous les antagonismes, maïs la création « d’un état juridique qui assurerait à chaque nation la possibilité de défendre ses intérêts et d’affirmer sa volonté propre sans devoir s’armer pour la guerre ». Toute action faite dans un but internationaliste doit se tenir à l’abri des illusions, écrit M. ne Max. Mais en face des événements actuels on ne peut que constater que
l’internationalisme socialiste évolue, dans sa lutte avec l’internationalisme « fasciste », dans un sens opposé à celui que souhaite M. De Max.
Un peu plus loin, dans le chapitre XV du même ouvrage (« Au delà du Marxisme »), il envisage à nouveau cette question délicate et se livre en particulier à une critique de l’attitude marxiste. Le marxisme qui a été l’instrument intellectuel de l’internationalisme, est de. venu pour lui une entrave, pense-t-il, car il a favorisé la naissance de la fiction d’une Internationale unie a priori malgré la pluralité des nations, au lieu de considérer que c’est par cette pluralité même, en passant par elle, que ce résultat pourra être atteint. M. ne Max reproche par ailleurs au marxisme d’avoir esquivé la t4che concrète de lutte contre le militarisme et la guerre, sous prétexte de préoccupations doctrinales, et aussi par une sorte de fatalisme théorique considérant qu'il est vain de lutter contre la guerre autrement que par la lutte des classes parce que le militarisme n’est qu’une conséquence du capitalisme. Enfin M. pe Max reproche au marxisme l’intransigeance intellectuelle par laquelle il aurait empêché la mise en pratique d’un internationalisme véritable, et servi seulement de point d’appui à la social-démocratie allemande dans ses élans vers l’acquisition de la souveraineté intellectuelle et administrative de la deuxième Internationale.
Le meilleur moyen de servir la cause de l’internationalisme c’est, pense M. ne Max, de déblayer les obstacles intellectuels qui s’y opposent et qui étaient considérables avant la guerre de 1914. Tout d’abord être sincère : les théoriciens partaient du principe de solidarité internationale absolue qui ne correspondait à rien et ne
correspond pas davantage à une réalité présente. II faut, au contraire, à son avis, reconnaître les tendances diverses des nations, et que toutes les questions comme le désarmement, les réparations, soit traitées avec autant d’entente que possible ; il faut pratiquer une politique de « réalités » et non une politique de doctrine comme fut celle de l’Internationale en 1914, et préférer aux vastes congrès les petites conférences où se fait le travail le plus utile. Avec la sincérité, M. ne MAN préconise la tolérance et la largeur d’esprit ; il pense qu'il faut éviter de juger les idées d’autrui avec parti pris et étroitesse, examiner les actes des partis plus que leur doctrine, cesser de voir dans les différentes manières nationales de penser et de s’exprimer des manifestations de niveaux inégaux de la connaissance ; considérer plutôt qu’elles sont des manifestations d’égale valeur (parce qu'également vivantes) de réalités morales particulières ; n’être exigeant que pour soi-même et opportuniste et indulgent si l’on attend quelque chose des autres. Et l’une des tâches les plus urgentes du socialisme dans cet ordre d'idées, M. pe Max la voit dans la liquidation de ce qu’il appelle la « psychose de la guerre ». (Mais lequel des Etats belligérants a-t-il admis, depuis les quelques années qui nous séparent de la parution de « La Psychologie du Socialisme », ce que M. ne Max souhaitait que l’on pût constater : que chacun reconnaisse que « la faute de tout retombe sur tous » ?). M. »g Max, à la fin de son exposé sur l’internationalisme, évoque la pensée de Jaurès. Le cas n’est pas si fréquent des théoriciens socialistes qui aient attiré l’attention sur la nécessité de tenir compte du fait des nationalités pour qu’on ne fasse pas à ce propos un rap-
prochement rapide entre leurs idées à ce sujet. Jaurès insiste sur le caractère d’objectivité d’une telle attitude : « Le socialisme ne se sépare plus de la vie, il ne se sépare plus de la nation » (1) ; il remarque que ceux-là même qui veulent remplacer l'Etat centralisé par une fédération ou des communes ou des groupes professionnels transforment la patrie ; il ne la suppriment pas ; et Proupxon était Français furieusement » ; le progrès que réalisera le socialisme en créant une vie internationale ne lui paraît pas pouvoir échapper aux lois ordinaires de la vie. « C’est dans les grands groupements historiques que doit s’élaborer le progrès humain. L'esprit... a accepté de se produire dans la na- ‘ture, selon la nature ».... « Dans la hiérarchie de la vie, comme ARISTOTE et A. Comte l’ont montré magnifiquement, le supérieur suppose l’inférieur. Il s’y appuie, mais il ne le supprime pas. Il le transforme. Il se l’agproprie »….. « de même les nations s’élèveront dans l’humanité sans se dissoudre ». Les néo-socialistes français ont professé aussi des idées analogues ; M. Déar, dans son discours prononcé au Congrès du parti socialiste d: juillet 1933, déclare que le parti à une tendance fâcheuse à « se couper des classes moyennes, de la démocratie, de la nation », et M. Max Bonxarous, dans son commentaire, précise que l’attitude de M. Déar n’est pas da chauvinisme, mais découle d’une simple constatation de faits observés par M. Déar comme par F. Srmrann, à savoir que l’on ne peut tenir compte de ce qu’à l’heure actuelle c’est autour de l’axe national que gravite toute l’activité économique réelle.
(1) JAuRÈS. — « L’Armée Nouvelle ».
II reste à examiner maïntenant le programme pratique de-M. pg Max dont quelques principes ont été exposés dans ce chapitre ; leur étude pourrait ressortir d+ l’examen de sa conception des « fins » ou du « mouvement ». Nous avons tenu cependant à séparer de l’examen de la théorie générale du socialisme de M. pe Man, celui de son « plan ». Celui-ci a fait, en effet, l’objet de différentes polémiques et il a été étudié par des esprits bien placés pour cela pour leur compétence en matière politique, sociale, économique ou financière, et leur expérience. La théorie générale du socialisme de M. D Max paraît au contraire avoir moins attiré l’attention. (Ce n’est pas que ce modeste ouvrage ait la prétention d’embrasser toute l’étendue de la pensée de M. ne MAN ; mais le vif intérêt que nous avons pris à son étude nous. a incité à en faire le sujet de cet exposé).
Une autre raison nous a incitée à insister davantage sur la théorie générale du socialisme de M. ne Max. Il nous à paru que son programme pratique n’ayant été appliqué que récemment, et en partie seulement, il serait très difficile encore de discuter de ses mérites et de ses lacunes. De plus, il est surtout une œuvre de circonstances conçue pour un moment et pour un pays ; tandis qu’il nous semble que la tendance philosophiquede M. ne Max, malgré son caractère pragmatiste et les réflexions que lui suggère le spectacle de la réalité ac. tuelle, n’aurait pas été radicalement différente de ce qu’elle est s’il avait vécu à un autre moment de l’his toire. Les circonstances et le milieu social influent certainement sur l’esprit des individus, maïs la réciproque n’en est pas moins vraie ; et ne pourrait-on croire que: si un penseur de la valeur de M. ne Max avait eu, a:
temps de Marx, l’influence de ce dernier sur l’orientation de la pensée socialiste, cette dernière aurait peutêtre pris une direction différente de celle qu’elle a prise sous l’entraînement du matérialisme, du rationalisme et du déterminisme marxistes ?