BIOGRAPHIE DE PECQUEUR
spontanéité ; — La science morale dans ses rapports avec l'Economie politique ; — La morale en présence de la concurrence vitale et de la sélection de Darwin ; — Philosophie de Thistoire et lois du progrès ; barbarie chronique de l'Economie politique libérale et malthusienne ; — L'impôt progressif sur le revenu ; — Destination de la vie ; comment la science nous sauvera ; — De la sanction et de la responsabilité de nos actes; etc., etc.
Il mourut à l'âge de 86 ans à Taverny (Seine-et-Oise), le 18 décembre 1887 (1).
(1) Registres de l'état civil de la commune de Taverny.
Lorsque Pecqueur organisa son système, c'est-à-dire vers 1835, puisqu'on trouve déjà dans son premier ouvrage (1) les principes de sa Théorie nouvelle^ le socialisme était surtout représenté par trois écoles bien distinctes : le saint-simonisme, le fouriérisme et le communisme d'Owen,
§ I. ~ Le saint-simonisme.
Le duc de Saint-Simon était mort en 1825, après une vie d'aventures et d'excentricités (2), sans avoir donné aucun exposé complet de sa doctrine. « Précurseur plutôt que chef d'école, il avait jeté les idées à pleines mains, laissant à ses continuateurs le soin de les coordonner et d'en tirer les conséquences » (3). Ses disciples, très nombreux, parmi lesquels figuraient les noms les plus célèbres de l'époque (4), se réunirent pour con-
(1) Des intérêts du commerce (1^6).
(2) M. Emile Faguet dit que c*est un fou, mais un fou très intelligent (Politiques et moralisies du XIX^ siècle, t. II, p* 1).
(3) Georges Weiii, V Ecole saint-simonienne, p. 2.
(4) Olinde Rodrigue, Armand Carrel, Duveyrier, Péreire, de Lesseps, Garnot, Michel Chevalier, Auguste Comte, Heine...
tinuer son œuvre. Laissant de côté les idées de Saint- Simon sur la révolution théorique à opérer dans le^ sciences, ainsi que Inapplication de la méthode scientifique à Tensemble des travaux de Tesprit humain, les saint-simoniens s'occupèrent surtout d'économie sociale et politique : ils ont fait la critique de Tordre social fondé sur Tindividualisme et ont proposé un idéal tout différent (1).
Les conférences de la rue Taranne, organisées par Bazard et Enfantin formèrent VExposition complète de la foi saint'Srmonnienne (2). Le saint-simonisme procède par la méthode historique. Suivant lui, l'histoire, bien comprise, est une science certaine dont les lois, une fois connues dans le passé jettent un jour éclatant sur le présent et sur l'avenir ; elle montre la succession des trois états théologique, métaphysique et positif; elle nous enseigne que les peuples ont marché de l'isolement à l'union, de la guerre à la paix, de l'antagonisme à l'association. Le développement de l'humanité est progressif: l'âge d'or n'est pas derrière nous, il est devant nous.
Le saint-simonisme critique l'état social présent : la situation où se trouve placée la société européenne
(1) Henri Michel, Vidée de VEtaf.
(2) Le saint-simonisme procède bien des théories de Saint-Simon, mais il les dépasse souvent ou môme les modifie sur bien des points. — L'exposition fut rédigée par Carnot, Fournel, Duveyrier pour la première partie, et par Carnot et Bazard pour la deuxième partie (Charlety, Histoire du saint-simonisme , p. 62).
est tout ce qu'il y a de plus défectueux, aussi bien au point de vue des relations économiques qu'au point de vue des relations politiques et morales. Pour quelques <( heureux » que fait la concurrence, elle laisse sur le carreau « d'innombrables victimes » (1). C'est la guerre organisée d'individu à individu, de nation à nation. L'intérêt personnel est toujours en opposition avec l'intérêt général ; Tégoïsme domine partout avec l'absolue confiance de chacun en soi.
Egoïsme, constitutionnalisme , concurrence sont les trois résultats de la thèse individualiste et de la liberté.
La lutte et l'antagonisme sont partout ; dans les relations entre les sexes, la femme est « frappée d'interdiction politique et civile », dans les relations sociales en général, les rapports du maître avec le salarié sont « la dernière transformation qu'a subie l'esclavage » (2). La transmission héréditaire de la propriété crée au profit de quelques-uns « le privilège de vivre sans rien faire, c'est-à-dire aux dépens d'autrui » (3) ; le pouvoir spirituel est séparé du pouvoir temporel dans la doctrine catholique, qui établit la lutte perpétuelle de l'esprit
(1) Doctrine de Saint-Simon, Exposition^ !'• année, p. 91.
{2) Jbid.y !'• année, p. 175.— c Les saint-simoniens se sont servi les premiers de certaines idées critiques auxquelles les polémistes socialistes de la seconde partie du siècle donneront une extension considérable : L'exploitation des travailleurs par la classe possédante, la formation du prolétariat, la possession des instruments de travail (terre, argent et machines) par les capitalistes... » (Isambert, Les Idées socialistes en France de 4845 à 4848).
(3) Doctrine de Saint-Simon, Exposition, i^ année, p. 180.
iO INTRODUCTION
contre la chair, du bien contre le mal ; partout c'est le désordre et Tanarchie, dans la politique, dans la religion, dans les sciences, dans l'industrie, dans les beauxarts 11 faut remplacer la lutte et l'antagonisme par
la concorde et la cohésion. Le saint-simonisme convie l'humanité à une autre nature de rapports : il indique aux mortels divisés « un lien d'affection, de doctrine et d'activité, qui doit les unir, les faire marcher en paix, avec ordre, avec amour, vers une commune destinée, et donner à la société, au globe lui-même, au monde tout entier, un caractère d'union, de sagesse et de beauté ».
Le point de vue religieux domine tout le système des saints-simoniens. Ils étaient, disaient-ils sans cesse, « des hommes religieux ». Pour eux, la rénovation religieuse est le problème qui comprend tous les autres et dont la solution donne un nouvel aspect à tous les faits humains. Mais c'est une religion nouvelle qui doit remplacer le Christianisme, une religion « plus complète et plus sympathique » que lui et ne présentant pas les mêmes antagonismes (1). Ils reconnaissent l'existence de Dieu, mais, pour eux, « Dieu est tout ce qui est ». Leur premier précepte est celui-ci : a Sanctifiez-vous dans le travail et dans le plaisir » (2).
(1) De nos jours,To1stoï fait une tentative, analogue à celle de Saint- Simon, de rénovation du Christianisme (Isambert, Les idées socialistes, p. 59J.
(2) Nous ne trouvons chez Saint-Simon aucune trace de cette dan-
ÉTAT DU SOCIALISME AU MOMENT DE PEGQUEUR il
Au point de vue économique, c'est l'association qui doit remplacer la concurrence : « L'association, qui met un terme à Tantagonisme, n'a pas encore trouvé sa vraie forme. Elle est demeurée particulière. Les associations particulières ont lutté entre elles. L'antagonisme n'a donc pu prendre fin. Il disparaîtra le jour où l'association sera devenue universelle ^) (1).
Dans cette association, les industriels doivent avoir la place la plus importante. Saint-Simon a toujours affirmé la supériorité et la nécessité des industriels (2).
La nouvelle forme d'association comprendra trois classes : les savants, les artistes et les industriels, hiérarchiquement soumis aux premiers savants, aux premiers artistes et aux premiers industriels (3). Ces chefs administreront les intérêts matériels et intellectuels de la société dans les voies et selon l'esprit du maître : « l'amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Chacun sera classé suivant ses mérites, et sera rétribué selon ses œuvres.
A la tète de cette association, il faut une autorité pour écarter toute idée de lutte entre les membres de l'asso-
gereuse « réhabilitation de la chair », qui tient une place importante dans les tendances de ses disciples (Isambert, Les idées socialistes, p. 91). (\) Doctrine de Saint-Simon, Exposition^ 1" année, p. 171.
(2) Cette idée se trouve exprimée d'une façon violente, dans sa célèbre parabole qui lui valut les poursuites du gouvernement.
(3) Saint-Simon veut créer un « clergé de savants » (Emile Faguet, Politiques et moralistes, II, p. 20).
eiation. Cette autorité sera entre les mains d*un seul individu, qui sera en même temps chef temporel et chef spirituel : « Il n'y aura plus un Empereur et un Pape, il y aura un Père. ^) Il réglera tous les rapports entre les hommes. La loi écrite est peut-être suffisante dans l'état actuel de la civilisation, mais ne peut plus convenir pour une organisation plus parfaite. La loi nouvelle sera la « Loi vivante », c'est-à-dire que le Père sera seul législateur et juge.
C'est aussi ce chef unique et absolu qui sera chargé de recueillir et de distribuer les richesses sociales.
Le premier principe : « à chacun selon ses œuvres » suppose la suppression du droit d'héritage pour l'individu. Ce droit sera transporté de l'individu à l'Etat, au Père, qui recevra toute la fortune sociale par voie d'héritage et la distribuera à chacun suivant ses mérites (1 ).
Malgré le régime autoritaire et essentiellement hiérarchique qu'est le régime saint-simonien, on y trouve cependant, à un certain degré, l'idée égalitaire.
Ce n'est pas l'égalité absolue, bien entendu : les saintsimoniens repoussent cette sorte d'égalité : « Ils repoussent la communauté de biens, le partage égal de la propriété qui constituerait à leurs yeux une violence plus grande, une injustice plus révoltante que le partage inégal qui s'est effectué primitivement par la force des armes, par la conquête. Car ils croient à l'inégalité na-
(1) Le Globe, 5 novembre 1831.
turelle des hommes, et regardent celle inégalité comme la base même de Tordre social » (1). Ils ne sont donc pas communistes, mais s'ils admettent et veulent conserver les inégalités naturelles, ils ne veulent du moins conserver que celles-là seules. Ils veulent détruire les inégalités qui résultent uniquement de l'organisation sociale. « Ils demandent l'abolition de tous les privilèges de naissance, sans exception, et par conséquent la destruction de l'héritage, le plus grand de ces privilèges » (2).
C'est donc l'égalité « au point de départ des individus, à leur entrée dans la vie active » (3).
C'est encore dans ce but d'égalité qu'ils demandent Taffranchissement de la femme, son égalité avec l'homme, complète et absolue.
Les saint-simoniens ne sont pas des révolutionnaires, ce sont des réformateurs (4). C'est de la persuasion seule qu'ils attendent le succès de leurs idées (5). Si les hommes souffrent de la situation sociale actuelle qui est défectueuse, c'est qu'ils ne connaissent pas le moyen de changer celte situation. Saint-Simon est venu, qui
(1) Brochure adressée en 1830 par les saint-simoniens h la Chambre des députés.
(2) Ibid,, et Le Globe, 29 octobre 1831.
(3) M. Deschamps à «on cours (1901-1902).
(4) Saint-Simon était hostile à tout mouvement révolutionnaire II comptait beaucoup sur la prédication verbale et écrite des philanthropes [Système industriel, IIÏ, p. 34).
(5) L'éducation morale est le principal moyen sur lequel compte le saint-simonisme (Henri Michel, L*ldée de VEtat, p. 209).
leur a montré une organisation meilleure qu'ils peuvent établir s'ils le veulent. Le jour où ils seront convaincus de l'excellence de ce nouveau régime il est donc certain qu'ils l'établiront.
En 1832, le procès et la condamnation des saint-simoniens diminua considérablement l'enthousiasme et la vogue qu'avait obtenus cette théorie les années précédentes. Après un essai infructueux, mais réel, d'application de principes socialistes (1), le saint -simonisme, qui contenait en germe le collectivisme, a donné naissance au mouvement « capitaliste » le plus considérable du siècle. D'anciens saint-simoniens comptent parmi les seigneurs de la féodalité industrielle (2).
Les idées maîtresses du saint-simonisme devaient cependant survivre et on en trouve des traces profondes dans le socialisme postérieur.
§ 2. — Le fouriérisme.
Le système de Fourier est tout différent de celui de Saint-Simon : Fourier prétend faire œuvre scientifique : il base son système sur la connaissance du développement du monde et sur la loi de l'attraction et de l'harmonie universelles.
Sa cosmogonie est la suivante (3) : La terre, comme
(1) La Famille saint-simoDienne à Ménilmontant.
(2) Charlély, Histoire du saint-simonisme, p. 467.
(3) Théorie des quatre mouvements (1808) et Traité de l'Association domestique agricole (iS22).
toute planète a une vie et un développement propres, ^. semblables à ceux des êtres humains. Née il y a environ 5.000 ans, elle passera par les mômes phases que les individus : enfance, adolescence, maturité et vieillesse, et mourra vers Tâge de 80.000 ans. Fourier indique les phases successives qu'elle traversera pour arriver au bonheur complet qui se trouvera réalisé par l'application de son système. La terre, en même temps se sera améliorée : il n'y aura plus de climats malsains, plus de maladies, plus d'intempéries...
Sa psycogonie est fondée sur la loi de lattraction universelle. Newton avait découvert la loi de l'attraction matérielle et résolu le problème de l'harmonie matérielle des mondes ; lui,affirme avoir fait une découverte bien plus importante encore : celle de l'attraction passionnelle, qui résout le problème de l'harmonie sociale. 11 y a un Dieu bon et parfait et le monde est mal fait, constate-t-il ; Dieu se serait-il donc trompé? — Non. Si l'humanité ne fonction ne. pas avec la même harmonie qui préside à la marche des mondes, c'est que les hommes s'obstinent à lui donner une impulsion con-^ traire à l'impulsion divine (Ij. Entre le Créateur et la créature il y a eu 5.000 ans de malentendu. — Il a mis en nous et autour de nous tout ce qu'il fallait pour être
(1) La morale enseigne à l'homme à être en guerre avec lui-même, à résister à ses passions, à les réprimer, à croire que Dieu n*a pas su organiser sagement nos âmes, nos passions (Fourier, Œuvres choisies^
16 tNtAOOUCTIOK
heureux, et nous serons heureux si nous gouvernons d'après les attractions qu'il a mise en nous. D'après cela « toutes les passions sont saintes, et c'est Tey^or^ /wora/quiest immoral,car il rompt l'unité de l'être avec lui-même ».
L'homme a des désirs ; en vain la religion et la morale, méconnaissant l'œuvre de Dieu, lui opposent des barrières artificielles : elles peuvent amoindrir, mutiler l'homme, elles ne parviennent jamais à comprimer entièrement l'attraction qui est le ressort de la vie. Or, \
cette attraction dirige notre âme vers un triple but, à (
savoir : le luxe^ ou plaisir des sens ; les liens affectueux ; l
et le mécanisme des passions. « Dieu fit bien tout ce qu'il I
fit (1). » L'homme n'a donc qu'à comprendre et à suivre les indications de la nature. L'éducation au lieu d'étouffer et de prétendre réformer doit avoir pour but « d'opé^ rerleplein développement des facultés matérielles et intellectuelles, et de les appliquer toutes, même les plaisirs, à l'industrie productive ». « Les devoirs viennent des hommes, lattraction vient de Dieu. »
Cette impulsion défectueuse donnée jusqu'ici à l'humanité a donné des résultats néfastes. Au lieu de Tharmonie qui devrait régner partout, on ne trouve qu'antagonisme, et morcellement ; fraude dans le commerce, morcellement dans la culture, concurrence effrénée et incohérente, déperdition de forces sociales, crises,
(1) Fourier, Œuvres choisies, p. 23.
misère dans les classes inférieures, inégalité de gains et de jouissances, travail répugnant, ingrat, et mal rétribué, lutte entre les diverses classes, fourberie et mensonge dans les relations, méfiance, oppression de la masse au profit du petit nombre, voilà la civilisation, voilà ce que produit le laisser faire préconisé par les Economistes. Le monopole est odieux, mais la concurrence ne l'est pas moins. « On voit chaque classe intéressée à souhaiter le mal des autres et mettant partout l'intérêt personnel en contradiction avec le collectif ; l'homme de loi désire la discorde pour avoir de bons procès, le médecin souhaite de bonnes maladies, le curé de bons morts, l'architecte un bon incendie... »
En même temps qu'il conteste la valeur absolue de la civilisation au point de vue moral comme au point de vue économique, Fourier reconnaît qu'elle a eu son utilité temporaire dans le développement des destinées de l'humanité et qu'elle a préparé le stade suivant. Il a donc eu, lui aussi, autant que Saint-Simon, l'idée de (i mouvement », l'idée de T « évolution sociale ». La destinée actuelle de l'homme, si incohérente et si misérable est incompatible avec l'unité harmonieuse qui préside aux fonctions de l'univers, avec l'analogie universelle. Il faut donc rentrer dans les voies des créations normales et bien ordonnées. Ce ne sont pas les passions qu'il faut accuser ; ce n'est pas l'homme qu'il faut modifier, mais bien le milieu social, création de l'homme qu'il peut modifier à son gré.
A rincohérence et au morcellemenl doivent succéder la « combinaison » etT a ordre sociétaire ». Le monde est tout prêt pour cette métamorphose.
Le système social de Fourier est basé, comme celui de Saint-Simon, sur l'association : mais avec cette différence considérable que le principe d'autorité qui domine chez Saint-Simon est remplacé, chez Fourier, par la liberté la plus complète.
On voit aujourd'hui le riche qui ne travaille pas, et le pauvre qui travaille avec dégoût. Cela est anormal, et vient de ce que le travail n'est pas attrayant. Il n'est pas attrayant parce qu'on est obligé de travailler pour vivre, parce qu'on fait toujours le même travail, ce qui est monotone, et enfin parce qu'on est mal rétribué de son trfivail. Parconséquent pourque le travail soit attrayant, il taut qu'il soit libre, varié, et bien rémunéré. C'est ce que se propose Fourier dans son système d'association.
Il organise d'abord des « groupes », composés de 7 à 9 personnes. L'harmonie particulière du groupe résulte de l'amalgame des attractions tantôt divergentes, tantôt parallèles qui s'y trouvent. L'harmonie générale entre les divers groupes résulte de leur caractère soit identique, soit opposé. Dans la composition des groupes, toute passion est considérée comme un ressort. Chaque fois que dans un groupe il y a lieu de conférer un grade ou un titre on y procède par l'élection. Tous les membres d'un groupe ont voix délibérative : la majorité fait loi.
Les groupes sont réunis en a séries », puis les séries en « phalanges ». La phalange comprend environ 2.000 personnes, a 11 en sera de ces phalanges comme des corps célestes qui ont un mouvement sur eux-mêmes et un mouvement autour des corps roulant dans leur tourbillon ».
Le même mode électif, les mêmes rouages d'organisation qui sont appliqués aux groupes, sont appliqués aux séries et aux phalanges. La phalange est ï « alvéole sociale ». Elle habite un immense bâtiment: le phalanstère, dont l'architecture doit être grandiose et symétrique ; tout doit y être réglé pour Tutilité, la commodité, l'agrément et l'hygiène. Fourier en décrit tous les moindres détails avec un soin méticuleux. Tout y est organisé pour rendre la vie attrayante et libre, pour que chacun puisse y mener la vie qui convient le mieux à ses goûts et à son caractère.
La phalange enfin exploite une superficie d'une lieue carrée environ.
Ce noyau une fois formé, d'autres communes ou phalanges se formeront sur le même type. Les phalanges seront alors associées entre elles pour former les départements, les départements seront réunis en provinces.* etc. , et enfin de degré en degré on arrivera à former une association universelle^ couvrant le monde entier et ayant une capitale unique que Fourier place sur le Bosphore.
A chaque groupement correspondra une direction
propre, depuis Vunarçiie qui commandera à la phalange, jusqu'à Vomniarçue qui sera l'Empereur du monde.
Pour compléter cette vaste association, des « armées int/w^/nW/e^, autorités nomades et pacifiques», seront formées de tous ceux qui excellent dans les beaux-arts, dans les sciences, dans l'industrie ; elles se porteront sur tous les points où les appelleront Tutilité ou la gloire communes. Elles seront chargées des grands travaux du monde, ou de la réparation des grandes calamités.
Jans l'organisation phalanstérienne le travail sera attrayant. Il sera donc inutile de contraindre les individus à travailler : il suffira de les laisser agir au gré de leur <i papillone ». Mais à la variété dans le travail, Fourier oppose l'unité dans l'exploitation . Il n'y aura qu'une seule gestion pour la phalange, une seule exploitation agricole, une seule industrie de même genre. Le travail sera ainsi beaucoup plus productif et par suite bien plus largement rémunéré . Le travailleur changeant souvent d'occupation ne pourra pas acquérir de valeur professionnelle dans tous les genres de travaux qu'il fera, si ces travaux sont complexes ; aussi Fourierorganise-t-il la u division parcellaire » du travail poussée à ses extrêmes limites. Les hommes pourront ainsi choisir mieux encore le genre de travail qui leur plaira et y acquérir rapidement une capacité très grande» ce qui sera à l'avantage de la collectivité. Vient ensuite la répartition des richesses.
au ca-
Fourier n'a pas supprimé le capital. Les propriétés particulières englobées dans l'exploitation unique un phalanstère seront remboursées aux propriétaires de actions transmissibles représentant la valenr de leur apport (1).
Fourier fait trois parts des richesses sociales : une attribuée au capital^ l'autre au travail^ et la troisième au talent.
Il donne la plus grosse au travail |-—-j ; puis
pital ("Ta") ^tl^ plus faible au talent (-tô-) C^(^)
La répartition doit se faire enfin entre les individus. Fourier s'est rendu compte que le travail organisé uniquement sur la base de l'attraction passionnelle, agréable, libre, pourrait laisser des lacunes. L'activité des travailleurs se porterait tout entière sur les travaux les plus agréables au détriment des travaux les plus utiles. Pour assurer cependant ces travaux, tout en sauvegardant le grand principe de liberté, Fourier intro-
(1) L'intérêt ou dividende alloué aux actions n'est pas le même pour toutes : elles sont divisées en trois classes : les unes pour lesquelles le taux de l'intérêt sera énorme (40 0/0), les autres pour lesquelles il sera moindre et les dernières pour lesquelles il est très petit (5 0/0). Les actions de la première catégorie ne seront attribuées qu'à ceux qui n'en auront qu'une ou deux au plus. Les actions de la deuxième catégorie seront encore en nombre assez limité. Au delà de cette limite on n'aura plus droit qu'aux actions de troisième catégorie. Par ce mécanisme les^ petits capitaux rapporteront plus que les gros et il sera plus facile aux pauvres de commencer leur fortune qu'aux riches de l'augmenter (Gide : Fourier, (Euvres choisies^ Introduction, p. 26 et 27). ^
(2) Fourier, CEuvr es choisies j p, 189.
duit une autre attraction : l'intérêt pécuniaire. Il classe les travaux en trois catégories : les travaux de nécessité^ les travaux d'utilité, et enfin les travaux de simple agrément. Les travaux d'agrément sont les moins rétribués, les travaux utiles le sont davantage, et les travaux nécessaires plus que les deux autres. Le coefficient de rétribution sera déterminé de façon à assurer Taccomplissement complet et régulier de tous les travaux.
Fourier ne veut pas cependant que le besoin de vivre puisse forcer les individus à travailler. 11 fixe un minimum de rétribution dont les moins travailleurs seront toujours assurés (1).
Contrairement à Saint-Simon, c'est de la liberté que s'est surtout préoccupé Fourier dans tout son système. L'égalité s'y trouve aussi plus développée que chez Saint-Simon : l'éducation est la même pour tous : les fonctions accessibles à tous par l'élection, le travail libre, les sexes égaux (2)...
Cependant Fourier n'est pas communiste, bien que la garantie du minimum de rétribution soit du communisme : comme Saint-Simon il considère l'association
(1) Et ce minimum est « fort décent ». Il donne droit « à la nourriture aux tables de 3* classe, à 5 repas par jour ; aux vêtements décents et aux uniformes de travail et de parade, ainsi qu'à tout l'attirail industriel de culture et de manufacture ; au logement individuel d'une chambre avec cabinet ; et à l'accès aux salles publiques, aux fêtes de 8« classes et aux spectacles de 3® loges » (Fourier, Œuvres choisies, p. 206).
(2) « L'extension des privilèges des femmes est le principe général ^ de tous les progrès sociaux » (Fourier, Œuvres choisieSj p. 42).
lÊTAT DU SOCIALISME AU MOMENT DE PEGQUEUR 23
comme « aussi incompatible avec l'égalilé des fortunes qu'avec l'unîformilé des caractères » ; et il conserve la propriété individuelle, le capital et même Thérédilé (1).
Il réprouve toul moyen violent et c'est par la persuasion qu'il espère atteindre son idéal (2). Il espérait que la grandeur et la beauté de son système détermineraient en sa faveur des interventions fastueuses : il attendit tous les jours chez lui de midi à une heure le millionnaire qui devait lui apporter l'argent nécessaire pour entreprendre la réalisation de son système... Il essaya de^ créer une première phalange, pensant que les résultats merveilleux qu'il obtiendrait feraient naître d'autres phalanges et que de proche en proche le monde entier suivrait la voie qu'il lui indiquait. Ce fut sans succès.
Si on laisse de côté toutes les conceptions un peu folles d'une imagination extravagante que renferme sa cosmogonie, si on débarrasse tous ses ouvrages de la terminologie bizarre qu'il a inventée, si on néglige tous les détails puérils qu'il a introduits partout, si enfin on ré-
(1) A rinverse des collectivistes qui suppriment la propriété individuelle pour les instruments de production (terre et capitaux) et la maintiennent pour les objets de consommation, Fourier maintient la propriété (mobilisée, il est vrai, sous forme d'actions) pour la terre et les capitaux, mais semble vouloir la supprimer pour les objets de consommation par sa vie d'hôtel garni (Gide : Fourier, CEuvres choisies, Introduction, p. 41).
(2) Fourier ne veut pas hâter le développement normal du monde, mais seulement suivre l'évolution. Il dit même qu'il peut être mauvais d'introduire dans la société d'une époque, un caractère d'une période supérieure : témoin, le divorce libre, qui, pour lui, existera dans l'avenir, mais qui produirait actuellement les plus mauvais effets.
duit son système à ses conceptions les plus générales, l'ensemble de la théorie sociale de Fourier apparaît comme bien supérieure à ce qu'elle semble tout d'abord.
Sans avoir jamais eu Téclat du saint-simonisme, l'école de Fourier a laissé des traces bien plus profondes. Ce sont les idées de Fourier qui ont inspiré la formation de toutes ces sociétés coopératives de consommation et de production qui se multiplient depuis cinquante ans. Le mode de répartition des bénéfices, proportionnellement au capital, au travail et au talent est appliqué avec succès dans un certain nombre d'entreprises dites ft participation aux bénéfices >'(!). Enfin, les syndicats professiondels et les sociétés de secours mutuels forment également des applications de l'esprit « sociétaire » (2).
Une école sociale moderne, l'Ecole coopérative de Nîmes, peut être considérée comme issue du fourié-
(1) Le Familistère de Guise, fondé par Godin, un des principaux disciples de Fourier, offre un heureux exemple d'association organisée en grande partie sur les principes fouriéristes et qui prospère encore aujourd'hui. On y trouve l'unité d'habitation avec logements individuels ; des services publics : nourricerie, pouponnât, salles d'éducation, théâtre..., la liberté individuelle y est largement respectée. La répartition des bénéfices s'y fait en raison directe du chiffre des salaires, du travail et des intérêts du capital, f.a participation du travail est environ 8 fois plus considérable que celle du capital. Les travailleurs sont partagés en 4 catégories suivant leur capacité et leur ancienneté : auxiliaires (candidats),participants(1 part), sociétaires (1 demi-part),associés(2parts). Des assurances mutuelles garantissent les associés contre les maladies, les accidents, la vieillesse (Isambert, Les idées socialistes f p. 206).
(2) Ibid., p. 150.
risme, dont elle conlinue à propager les théories principales.
§ 3. — Le communisme d'OweD.
Contemporain de Saint-Simon et de Fourier, Robert Owen fut moins connu en France, mais il eut dans son pays, en Angleterre, une très grande célébrité.
C'est de Texpérience qu'Owen à tiré son système.
D'abord simple commis à Londres, à Stamfort, à Norwith, puis associé de riches filateurs à Manchester, il entreprit avec ceux-ci l'exploitation de la manufacture de New-Lanark qui avait été fondée en 1784 dans un comté écossais par M. Dale, qui fut son beau -père. Le territoire était ^mal cultivé, la population rare et misérable, les voies de communication clairsemées et mal entretenues. Lorsque la cession en fut faite à Owen l'établissement était loin d'être prospère. Les bras, manquaient et Ton avait dû prendre comme ouvriers le rebut de la population des trois royaumes. La débauche et la misère régnaient dans la colonie.
Owen entreprit de relever le niveau moral, intellectuel et matériel de la colonie.
Ce ne fut pas par des peines qu'il réforma ce milieu. Ce fut en prêchant aux ouvriers par la parole et par l'exemple : il les fit entourer d ouvriers vertueux dont la surveillance les contenait et dont la conduite était pour eux un perpétuel reproche. Quelques contremaîtres
sages et probes, formés par ses soins et sous ses yeux, lui servirent d'instruments pour faire pénétrer partout Tordre, la bonté et la vertu. Peu à peu la moralité grandit, les dissensions cessèrent, les incorrigibles quittèrent ce milieu où ils se sentaient déclassés ; l'ivrognerie même finit par céder.
Owen adoucit le travail, en réduisit les heures, n'admit les enfants qu'au delà d'un certain âge, améliora l'hygiène des ateliers...
Il s'immisça d'une manière efficace et bienfaisante dans l'emploi des deniers des travailleurs ; leur enseigna l'épargne et les aida de ses fonds.
Il créa des entrepôts de tous genres où on leur vendait les objets les plus nécessaires à la vie au prix coûtant du gros, et organisa des cantines qui leur procuraient des repas où ils trouvaient le double avantage de la qualité et de l'économie.
Une infirmerie et une école s'ajoutèrent même à la colonie.
New-Lanark devint une famille de 2.000 âmes ramenées presque au droit naturel et gouvernée par un patriarche. J
Quatre ans avaient suffi pour faire d'une société déré- J
glée et misérable, une société heureuse et exemplaire. \
Loin de conduire de cette façon la manufacture à sa |
ruine, Owen avait élevé à plusieurs millions le bilan des bénéfices de New-Lanark.
Pevant ce résultat merveilleux, Owen pensa que rien
ne s'opposait à ce que, en suivant les mêmes procédés on obtint les mêmes résultats dans toutes les sociétés humaines. New-Lanark était célèbre, les visiteurs y venaient en grand nombre (1), tout se prêtait à une propagande efficace.
Mais Owen crut nécessaire auparavant de compléter et d'exposer sa doctrine.
L'organisation de New-Lanark n'était pas une association, mais une spéculation privée et Owen n'avait pu y appliquer ses principes dans toute leur intégralité. Moins gêné dans ses allures d'écrivain que dans celles de gérant d'une commandite, il développa son système dans lequel l'organisation patriarcale de New-Lanark devint le pur communisme (2).
Owen est un disciple de Jean-Jacques Rousseau. 11 croit à r « ordre naturel » et à la « bonté naturelle » de rhomme,étouffée actuellement par une éducation défectueuse et par un milieu mauvais où les rapports naturels des hommes sont impossibles.
u L'homme n'est ni bon, ni mauvais en naissant, dit Owen, il est le jouet des circonstances qui l'entourent ; il devient mauvais, si elles sont mauvaises ; bon, si elles sont bonnes (3). »
L'homme n'est pas maître de modifier à son gré les
(1) Le tzar Alexandre I«' lui-même y vint.
(2) iVeio Views of society, or essays upon the formation of human characler, 1812.
(3) Owen, Outline of the rational System.
circonstances qui Tenlourent; il s'en suit que ses senliments et ses convictions ainsi que les actes qui en découlent sont des faits forcés et nécessaires contre lesquels il demeure entièrement désarmé : il les subit, il ne les règle point. Son caractère est un fait accidentel indépendant de lui ; sa volonté, résultat de convictions et de sentiments esclaves, n'a ni spontanéité, ni liberté. D'où il ressort que, jouet à la fois de son organisation qu'il n'a point réglée, et de circonstances d'éducation qu'il ne peut combattre, Thomme ne saurait, sans la plus révoltante injustice, être déclaré responsable de paroles ou d'actes auxquels il est poussé par un concours de nécessités inexorables. De cette absence complète de liberté dans l'individu, Owen conclut à l'irresponsabilité complète de l'homme.
Constatant que malgré le développement des forces productives, la misère des travailleurs va cependant chaque jour en augmentant, Owen conclut que dans l'état actuel de la production et de la distribution des richesses, la misère des classes laborieuses ne peut qu'aller en s'aggravant. Pour sortir de celte voie fatale il ne voit qu'une seule issue : celle de renoncer aux grands centres manufacturiers livrés à une perpétuelle alternative d'activité et de chômage, théâtres d'une concurrence acharnée, et de les remplacer par de petits centres à la fois industriels et agricoles, gouvernés selon ses principes.
Partagés entre la culture de la terre et la fabrication
des divers produits, les membres de ces colonies pourraient alors demander à Tune de ces natures de travail ce que Tautre leur refuserait, et tirer directement du sol une nourriture qu'ils ne parviendraient plus à se procurer par les voies indirectes de l'industrie.
Dans ces petits centres^ on pratiquerait la communauté des biens et Tégalité des droits.
L'irresponsabilité humaine excluant tout mode de louange ou de blâme, il ne doit y avoir ni récompenses, ni châtiments. Il faut même l'impunité pour les actes les plus répréhensibles. Dans l'école", ni blâmes, niélo-^ ges pour les enfants ; pas de discipline. Le travail étant rendu agréable et la sagesse habituelle, les habitudes d'ordre deviendront inhérentes aux individus. L'émulation est la seule garantie d'ordre et de dévouement sur laquelle compte Owen. Il avait supprimé toutes les autres à New-Lanark.
Une bienveillance absolue, une égalité tolérante, une grande liberté de mouvements, tels sont les principes de cette organisation.
Il ne doit y avoir qu'une seule hiérarchie, celle des fonctions et c'est l'âge seul qui la déterminera.
Jusqu'à 15 ans, l'enfant ne s'occupera que de son éducation. Au-dessus, l'adulte prendra rang parmi les travailleurs. Suivant l'âge on sera classé dans les agents de production actifs, dans les distributeurs et conservateurs de la richesse sociale, dans les agents chargés de pourvoir au mouvement intérieur de la communauté, ou
dans ceux chargés de régler les rapports avec les communautés environnantes.
Un conseil de gouvernement présidera à tout cet ensemble matériel, moral et intellectuel.
Toutes les communautés formées sur le même type se lieront entre elles et se formeront en congrès.
Owen consacra une grande partie de son immense fortune en annonces, meetings, articles, tracts, etc., l'administration, le commerce, le Parlement et le gouvernement lui-même l'applaudissaient et Tencourageaient, et vers 1817 tout semblait annoncer le succès... Mais à ce moment même Owen crut devoir compléter sa doctrine en exposant ses idées sur la religion et la politique. Il accusa toutes les religions de mensonge, d'impuissance et de violation des lois de la nature (1). Il déclara que fondées sur la responsabilité humaine et sur l'action de l'individu sur sa destinée, elles partaient d'une erreur pour aboutir à une injustice, la récompense ou la peine outrageant la bonté suprême et calomniant Dieu. La seule religion rationnelle ne pouvait être que la religion de la charité. Se tournant ensuite contre le radicalisme, il entreprit de démontrer l'impuissance de toutes ses mesures au point de vue social. Rapidement il eut à dos le clergé et le parti politique au pouvoir.
Arrêté dans ses desseins en Angleterre, il partit pour
(1) Reybaud, Etude sur les Réformateurs, p* 232*
TAmérique où il essaya d'appliquer ses principes à une colonie harmoniennedont il se rendit acquéreur. Mais il ne put réunir que le rebut de la société américaine et ne put jamais y introduire l'égalité absolue des droits.
D'autres centres se formèrent autour, mais dans chacun on déforma plus ou moins sa doctrine.
Son dernier essai qu'il revint faire en Angleterre, à Orbinston, n'eut pas plus de succès. Aucune expérience concluante ne put être faite.
Comme Fourier, Owen attendait le succès de ses idées de la beauté des résultats de son système, dont il ne doutait pas après le merveilleux succès qu'il avait obtenu à New-Lanark. Mais il ne tenait pas compte des différences profondes qui séparaient son système idéal de l'organisation de New-Lanark : celle-ci n'avait jamais été du communisme. Malgré l'insuccès de ses essais, Owen eut une très grande influence sur les idées socialistes de l'Angleterre: on le considère comme le père du coopératisme anglais (1).
A côté de ces trois hommes (2) qui ont consacré toute leur vie à la rechercha de la réforme sociale, il en est d'autres qui ont participé dans une plus faible mesure àl'éclosion des idées socialistes, mais, qu'il est utile d'indiquer cependant pour dégager les caractères généraux du socialisme de cette époque.
C'est d'abord Sismondi, calviniste fervent, réformiste
(1) DoUëans, Robert Owen, p. 2.
(2) Saint-Simon, Fourier et Owen.
et pacifique au premier chef. Ses théories seront plus tard celles des socialistes de la chaire (1), mais ceux-ci arrivent à leurs conclusions par des conceptions surtout historiques, tandis que lui y arrive par des conceptions surtout morales : il constate les misères ouvrières et dit qu'il serait bon, juste, équitable de les soulager (2),
Chez Victor Considérant nous retrouvons les principales idées de Fourier.
Pierre Leroux a comme principale préoccupation en matière sociale d'établir solidement les idées morales et les croyances. Philippe Bûchez est aussi très religieux : il considère la religion comme la base indispensable de toute morale et de toute science sociale ; il déduit de l'enseignement du Christ ses idées socialistes. Ses théories associationistes et religieuses ont dû inspirer les socialistes chrétiens de nos jours, protestants ou catholiques (3).
C'est encore Villeneuve-Bargemont,catholique orthodoxe, légitimiste et cependant socialiste, chez qui les idées morales et religieuses dominent toutes les réfor- ■ mes sociales. Vidal, le collègue dePecqueur à la Commission du Luxembourg et, comme lui, précurseur du collectivisme, affirme aussi des croyances religieuses et une morale altruiste analogue à la morale chrétienne (4).
(1) Schmoller, Ad. Wagner...
(2) Isambert, Les idées socialistes, p. 168.
(3) Ibid,, p. 239 et 248.
(4)I6irf.,p. 277.
Cabet déduit son communisme de la vie du Christ et des Evangiles (1), ainsi que de la devise de la Révolution (liberté, égalité, fraternité).
Proudhon est anti-théïste, mais il pose comme principes dominants de la science sociale la justice, la liberté et la morale.
Le xviii' siècle et la Révolution avaient suscité tout un courant d'idées philosophiques éminemment favorables à Téclosion des revendications socialistes dont on retrouve l'influence dans la sensibilité altruiste, l'humanitarisme qui domine dans toute la littérature de la première moitié du xix® siècle (2).
Le point de départ de Saint-Simon, de Fourier,d'Owen^ et des autres socialistes de cette époque est une critique de la société en se plaçant au point de vue du prolétariat. L'inégalité des conditions, la base de rémunération du travail et celle de la distribution des richesses leur apparaissent comme injustes. Pour eux, la justice réside dans l'égalité, bien que l'égalité qui réponde à l'idéal de justice de chacun d'eux soit bien différente.
Devant les mauvais résultats donnés par l'organisation actuelle, ils veulent détruire cette organisation et
(1) dabet, Le vrai Christiantsmei
(2) c La littérature,le romaiiile théâtre offrent des exemptes du même spectacle. Benoit Malon {Socialisme intégral, I, p. 145 et suiv.) cite pêle-mêle Béranger et Lamennais, Georges Sand et Eugène Sue, Chateaubriand lui-même comme adeptes de la cause ». H. Michel, Vidée
^ de VEtat, p. 273.
la remplacer par une autre, basée sur Tassociation, et dans laquelle ils suppriment la concurrence.
Les systèmes qu'ils proposent sont des constructions tirées en entier de leur imagination. L'idée religieuse ou morale, ou les principes de justice, de liberté, d'égalité y dominent toujours. C'est que chacun poursuit un idéal personnel de justice ou de morale. Leurs organisations sont des conceptions subjectives.
Ils attendent tous de la bonne volonté des hommes le succès de leur idéal. Opposés à toute idée de violence, réformateurs et non révolutionnaires, ils croient que Tordre actuel des choses n'est qu'une erreur, que les hommes se trouvent dans la situation actuelle uniquement parce qu'on n'avait rien trouvé de mieux jusqu'ici et que le monde va se transformer de lui-même devant l'évidenle supériorité de leur système.
D'une façon générale, on a caractérisé le socialisme de cette époque en réunissant toutes ces théories sous la dénomination de socialisme utopique.
Si l'on examine d'abord le premier ouvrage de Pecqueur (1), il semble que la conception objective du socialisme scientifique soit aussi la sienne.
Pecqueur recherche dans cet ouvrage les conséquences économiques et sociales produites par le développement des machines à vapeur (2). C'est de l'examen des faits qu'il part. Il constate que tous les changements qui se produisent sous cette influence se font dans le sens du groupement et de l'association : les exploitations industrielles modernes nécessitent la réunion des ouvriers dans les usines et la concentration des capitaux, et elles ont tendance à s'étendre et à se généraliser (3).
Il voit dans ces faits « les signes précurseurs, irrésis-
(1) Des intérêts du commerce.
{2) Ce sujet avait été mis au concours par l'Académie des sciences morales et politiques sous cette forme : Quelle peut être sur l'économie matérielle, sur la vie civile, surTétat social et la puissance des nations, l'influence des forces motrices et des moyens de transport qui se propagent actuellement dans les deux mondes? ( Pecqueur, Z)es intérêts du commerce, Préface, p. 1).
(3) Des intérêts du commerce y t. I, ch. m.
libles d'une révolution profonde, universelle » et il prévoit Tavènement des « gouvernements entrepreneurs ».
C'est l'histoire qui lui indique cette évolution : « Tout dans le passé et dans le présent, dit-il (1), semble tendre à la socialisation des instruments du travail. » « On s'achemine vers cet état de choses lentement, indirectement, par la voie tortueuse et inconnue delà fatalité, parla force des choses : on s'y achemine par la religion, par la politique, par la pratique économique, par les modifications du mécanisme industriel, et l'on aboutira par toutes ces routes à des institutions qui organiseront la socialisation, la formuleront et la décréteront loi sociale, article fondamental de la charte économique future. »
Cette transformation n'est pas due à une impulsion libre et réfléchie donnée par les hommes, elle se produit i( par la force des choses )) ^ « par une sorte de fatalité providentielle, à laquelle tous concourent presque à leur insu » (2) ; ce mouvement se produit « irrésistiblement )> (3) ; « la force des choses et la nature de l'homme poussent l'humanité en corps à accomplir librement les desseins préétablis par la Providence (4). »
On marche ainsi vers la socialisation générale, « universelle ». Le collectivisme prétend aussi être le résultat
(1) Pecqueur, Des intérêts du commerce^ t. II, p. 12.
(2) Ibid,, p. 13.
(3) Ibid., p. 492.
(4) /6trf., p. 142.
forcé de révolution sociale. 11 ne présente pas la socialisation des moyens de production comme une construction idéale et arbitraire, mais comme un régime qui a ses racines profondes dans la réalité et qui doit, parle jeu de forces immanentes, sortir des entrailles du régime capitaliste pour se substituer à lui.
Il ne prétend pas proposer un système, mais annoncer simplement le but vers lequel nous conduit le développement progressif de l'humanité, tel qu'illui apparaît se dégager de Thistoire. Ce sont, suivant le langage de Técole, les conditions matérielles déjà existantes, ou en train de se constituer, qui élaborent elles-mêmes une forme sociale nouvelle.
Mais le collectivisme va plus loin que Pecqueur. S'ins- 1 pirant de la doctrine hégélienne il prétend que le mouvement dialectique du monde réel s'effectue par la lutte des contraires, par le conflit entre le caractère privé du mode d'appropriation et le caractère social du mode de production, entre l'organisation systématique du travail à l'intérieur de chaque atelier et l'anarchie de la production au sein de la société, entre la capacité d'expansion de la production et la capacité plus restreinte du marché. Pecqueur a bien vu lui aussi ces contradictions dans l'organisation sociale actuelle, mais il n'en a pas fait les causes directes du mouvement social.
Dans son premier ouvrage Pecqueur a donc employé une méthode qui ressemble beaucoup à celle du collectivisme, mais il l'a abandonnée parla suite. Elle
est contraire en effet à ses idées, et même dans cet ou- |
vrage il la contredit souvent.
S'il jugeait ses prévisions aussi »< fatales » qu'il le dit, |
il ne serait pas nécessaire qu'il lutte avec tant d'ardeur i
« en faveur de ce qui doit être », en faveur delà justice, j
de l'égalité, de la morale. Karl Marx, conséquent avec ses théories, prétend n'avoir aucun souci de la justice, '
et lorsqu'il rencontre toutes les inégalités et les injus- j
tices qu'il signale dans la société, il ne s'élève point I
contre les hommes qui les font ou qui en bénéficient, \
il constate simplement les conséquences qu'elles font |
naître. \
^ Pecqueur au contraire est toujours préoccupé de jus- j
tice et de morale et il y fait constamment appel pour i
^ condamner ce qui est actuellement. '
De plus les idées profondément chrétiennes qu'il professe sont contraires à cette conception fataliste de '
l'évolution sociale.
Benoit Malon voit dans l'étude approfondie que fit Pecqueur de tous les philosophes du xix® siècle : Hegel, Schopenhauer, Darwin... la raison de ses « échappées d'évolutionnisme scientifique rompant à tout moment les mailles desserrées de son déisme chrétien » (1).
Mais celte manière de présenter la socialisation des instruments de production ne fut peut-être que le résultat de la façon dont l'Académie des sciences morales et
(1) B. Malon, 0\ Pecqueur d'après ses œuvreSy p. 14.
politiques posa le sujet de concours que Pecqueur traite dans cet ouvrage (i).
Enfin ce qui montre surtout que telle n'était pas Tidée de Pecqueur, c'est que dans son ouvrage principal, paru quelques années après (2), cette conception objective du socialisme a complètement disparu et que la méthode qu'il y suit est totalement opposée. j
11 y condamne même « les théories qui prétendent expliquer le développement de l'humanité par l'histoire ou la cosmogonie seules o. C'est à la volonlé des indi- ^ vidus qu'il attribue la première place dans l'évolution de la société. j
Pecqueur combat la psychologie deFourier et surtout celle de Owen : l'individu est libre de ses actes ; il peut faire le bien ou le mal, il s'agit de lui montrer le bien et de lui donner une règle de conduite.
Celte règle de conduite, il la demande à sa raison, et c'est sur sa raison seule qu'il s'appuie pour la justifier.
(( Il est en nous, explique-t-il (3), des notions innées ». La croyance de ces notions est irrésistible chez tous les hommes. 11 s'agit simplement de les dégager.*
Il ne reconnaît comme critérium de l'exactitude de ses raisonnements que sa raison. 11 n'admet pas que le consentement, même unanime, puisse lui donner la cer-
(1) Voir note 2, p. 35.
(3) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 49.
titude absolue. Tout au plus peut-il l'aider h corriger son raisonnement ou à le compléter.
^^ ^ La révélation peut aussi indiquer des principes, mais VM basée sur la foi seule, la révélation ne peut conduire à
; la certitude. Il faut Taide de la raison (1 ).
L'expérience, l'histoire peuvent encore éclairer la raison, mais ne peuvent la suppléer, car l'histoire ne fait que donner l'expression des sentiments de la majorité ou des plus forts à certains moments, et il est fort possible que ceux-ci n'aient pas raison.
Pecqueur recherche donc les principes qui doivent présider à l'organisation sociale.
Il nous indique lui-même les sources où il les a puisés. <K Si l'on nous demandait de qui nous procédons, ^ dit-il (2), quelle est notre origine ou notre filiation intellectuelle, nous répondrions : Jésus-Christ, Rousseau, toute la Révolution française, Saint-Simon, Fourier : Jésus-Christ et toutes les Bibles pour la formule fondamentale de la morale, pour la face spirituelle du problème économique ; — le saint-simonisme pour la face sociale, gouvernementale et historique ; — Fourier pour la face matérielle de l'association et de la solidarité ; — Rousseau et la Révolution française pour le côté politique et l'esprit d'égalité et de liberté. »
11 est naturel que Pecqueur ait trouvé dans Rousseau, Saint-Simon et Fourier des principes qui l'aient con-
(1) Théorie nouvelle, p. 57.
(2) Ibid,, latroductioD, p. IV.
duit au socialisme, mais on peut s'étonner qu'il ait déduit son socialisme du christianisme et de la Révolution française, sans que cela soit cependant extraordinaire puisque des auteurs contemporains éminents partagent cette opinion (1 ).
Les socialistes d'aujourd'hui, au contraire, considèrent l'anéantissement de tout esprit religieux comme une condition d'accroissement du socialisme (2), et parmi les adversaires du socialisme beaucoup regardent la diminution de la foi comme une cause des progrès du socialisme de nos jours.
C'est principalement de l'idée religieuse que part Pecqueur. Son premier principe, celui dont découlent tous les autres, est l'existence de Dieu, ^ Dieu créateur de tout, cause de tous les phénomènes de l'univers et, , , ( maître absolu de l'humanité » (3).
Selon lui, tous les devoirs et tous les droits viennent de Dieu : car le créateur seul peut obliger sa créature. Sans Dieu le fondement de nos droits et de nos devoirs serait en nous-mêmes ; nos désirs, nos besoins, nos passions, tout ce que nous voulons serait bien et licite. « La raison qui nous révèle le devoir, fonde aussi notre obligation .... Dieu est le principe et le but de notre
(1) MM. Emile de Laveleye, Aulard, Alfred Espinas ; M. Gabriel Deville se fait fort, s'il n'avait une base plus solide, de tirer toute la théorie collectiviste de l'article 2 de la Déclaration des droits de rhomme. Principes socialistes, p. 44.
(2) Karl Marx, Critique de la Philosophie du droit de Hegel,
(3) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 19.
i2 GHÀPiTHE PREMIER
vie et de nos actions, de nos devoirs et de nos droits (1) .))
Le devoir en général est donc « l'obligation de faire la volonté de Dieu » et le droil en général « tout ce que rhomme a liberté de faire ou de ne pas faire sans contrarier la volonté de Dieu, ou plutôt pour remplir son devoir » (2).
L'ensemble des devoirs et des droits ainsi définis forme la morale qui doit servir de règle aux individus. C'est la morale religieuse. Ce n'est pas la morale reconnu par telle religion déterminée, mais la morale proclamée par toutes les religions (3). Considérée dans ses principes la morale est une. Elle est absolue, indépendante des faits, des croyances et de la pratique ; « elle est préétablie dans la nature des choses par Dieu » (4).
Ainsi Jésus-Christ a enseigné l'égalité de tous les ^ hommes et leur a prêché la fraternité. Moïse et la loi juive avaient déjà enseigné ces principes qu'on retrouve dans la doctrine de Fô, aux Indes, comme dans celle de Confucius,en Chine. L'immortalité de Tâme est affirmée par toutes les religions primitives ainsi que les peines et
(1) Théorie nouvelle^ p. 21.
(2)76id.,p.21.
(3) Pecqueur est très religieux, mais il n*esl pas catholique : il repousse les religions <( exclusives ». Il ne faut pas faire de la religion, dit-il, <( un lit de Procuste pour les intelligences ». De la République
y de Dieu, p. 138.
(4) Théorie nouvelle., p. 166.
les récompenses de la\ie future... (i). Si les morales positives sont nombreuses, c'est que des principes on a déduit des conséquences différentes suivant le degré de développement de Tintelligence et de la science. Mais la morale-principe ou morale naturelle est une parce qu'elle est liée à la nature humaine qui est immuable. » Il s'agit donc de chercher à la découvrir pour se conformer le plus possible à Tordre providentiel (2).
Pecqueur prend comme point de départ les trois principes suivants : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas que Ton vous fît. Traitez les hommes comme vous voudriez qu'ils vous traitassent, et aimez votre prochain, l'humanité comme vous-mêmes et plus que vous-mêmes (3). ^
De ces trois principes il déduit la formule: Liberté^ égalité, fraternité, a formule immortelle arborée devant le monde par la Révolution française, formule sacrée, déjà suffisamment élaborée par l'Evangile » (4).
Ces principes sont inhérents à la nature humaine : l'homme, en étudiant sa nature, explique-t-il, les déduit forcément. Il s'aperçoit d'abord que les hommes sont libres et égaux : puis le spectacle des affaires humaines lui montre que tous les hommes sont solidaires. c< Frappé ensuite de la similitude des facultés et des
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle j p. 102 et ss.
(2) Ibid., p. 167 et 168.
(3) Ibid., p. 2.
(4)/6id.,p.3.
manières d'être des hommes, il affirme Tidentité de nature et de but de lespèce; l'unité du genre humain, et rhumanilé lui apparaît comme un être collectif ^> (i). Enfin il rattache tous ces effets à leur cause, « il pose Dieu au sommet de l'humanité et voit en elle une grande famille dont Dieu est le Père ; donc tous les hommes sont frères » (2).
^ Egalité^ liberté^ solidarité, fraternité^ unité^ tels sont donc les principes qui se posent et qui forment ce que Pecqueur appelle « la loi de l'homme ou morale indivi-
, duelle ».
^ Partant de ces principes, l'idéal de Pecqueur serait
, j^^.^ le communisme ; mais ce n'est qu'un idéal qu'il se voit
bien vite obligé d'abandonner comme organisation so-
^çiale. « Autant il serait beau, parfait, charitable, ditil (3), que de leur propre mouvement et en toute liberté, à tout moment de leur existence, les hommes pratiquassent la communauté fraternelle des biens ; autant il serait injuste, tyrannique, monstrueux, contre tout droit social, de la leur imposer. »
Une peut cependant s'empêcher d'en espérer la réalisation dans l'avenir : c Si le bonheur général l'exige, si les mœurs le comportent... si un jour la fraternité est à son summum dans toutes les âmes, peut-être une communauté effective abaissera-t-elle toutes les barriè-
(1) Théorie nouvelle^ p. 6.
(3)16id.,p. 637.
res, régime d'une communauté universelle et intégrale» (1).
Mais, concluant pour le présent, il rejette le commu-^ nisme comme loi sociale : « Faut-il pratiquer la communauté fraternelle des biens ? — Oui, par la liberté ; non, parTautorité » (2).
Il considère cependant le communisme comme '^ l'application la plus parfaite des principes de Jésus- Christ (3), et il conseille aux hommes de le pratiquer librement dans leurs relations entre eux ; il le leur donne comme « loi individuelle » (4).
Mais après la loi de l'individu vient la « loi commune, la morale sociale » (5). L'homme peut ne pas faire ce que lui ordonne la morale et la raison. « Il ne^ suffit pas que la loi de justice ou de solidarité soit connue de chacun, il faut encore qu'elle soit respectée et pratiquée par tous. » La société, par l'organe de la force publique, a le devoir de faire respecter cette loi.
La loi sociale comprend les principes d'autorité, ~'
(1) Théorie, nouvelle, p. 335.
(2) Ibid,, p. 637.
(3) c L'économie politique du Christianisme, c'est la communauté in« différente et fraternelle des biens et des efforts. Cette base économique nous ne Tavons point encore dépassée, et nous ne la dépasserons pas, car elle est seule parfaite. Il faut considérer les monastères comme Tapplication de ce principe.*»» (p. 683). Ecoutez d'abord Jésus-Christ,tous ses enseignements, tous ses préceptes autorisent ou prescrivent la communauté indifférente et fraternelle des biens... (p. 683).
(4) Ibid.y p. 638.
(5) Ibid., p. 174.
d'ordre, de hiérarchie, de sanction, d'égalité devant la loi, de justice et de liberté.
Enfin, rhomme « étant un être moral, religieux, aimant et sympathique, intelligent et sensible, industrieux et libre w, la loi sociale devra favoriser le développement de ces facultés normales de l'homme (1).
L'idéal dont l'humanité doit chercher à se rapprocher est l'unanimité et l'harmonie constante de croyances, de sentiments et d'idées entre tous les membres de la société. Mais les croyances, les sentiments, les idées ne s'imposent pas et il ne peut être question de les imposer.
On pourra cependant arriver à ce but par « l'universalisation et l'uniformité de l'éducation ».
11 faut inoculer les principes justes aux générations dès l'enfance, tout en laissant aux adultes le plus de liberté possible en tout.
L'autorité est nécessaire, parce que l'ordre est indispensable. Mais qui donc pourra exercer sur terre cette autorité, car tous les hommes sont égaux et nul n'a le droit de commander aux autres?
Ce droit ne peut appartenir qu'à l'ensemble du peuple
« collectivement » (2). a Ce sera le peuple qui sera l'in-
, terprète social et politique de la morale et de la raison » .
Mais l'adhésion du plus grand nombre n'est qu'une
(1) Théorie nouvelle y p. 208.
(2) Id., p. 336.
probabilité, et on ne peut considérer le dogme de la majorité que comme un pis-aller.
Il faudra donc, en conséquence, que la majorité « se sente dans la justice », que la majorité ne soit pas seu- ^ lement de la moitié plus un des votants, mais des deux tiers ou des trois quarts par exemple, et qu'il y ait harmonie et unité de croyances, d'intérêts, de tendances parmi les membres de la société.
Le peuple, cependant, n'est souverain « qu'en tant qu'il interprèle, avec sa logique et sa conscience, la souveraineté plus haute de la loi individuelle ». La souveraineté du peuple ou d'une majorité quelconque, dans le cas où elle serait en contradiction manifeste avec cette première souveraineté serait donc comme non avenue pour ceux qui auraient la conscience irrésistible de cette violation et le devoir par excellence serait de protester et de résister.
Mais alors Pecqueur tombe dans l'anarchie, car il y^ aura toujours des gens qui apprécieront différemment la justice, la morale ou même les faits.
Toute cette partie de l'œuvre de Pecqueur est confuse. La morale, la politique et la religion y sont mélangées dans de longues démonstrations souvent peu claires.
Pecqueur ne trouve pas appliqués dans les relations sociales actuelles tous ces principes qu'il s'est efforcé de démontrer. 11 veut donc les y faire pénétrer et pour^' cela il ne compte que sur la persuasion. Il réprouve tout moyen violent et veut tout simplement convaincre les '
hommes de la vérité de ses principes et de leur néces- ^sité. Il pense que leur pratique entraînera la transformation de la société et que la nouvelle organisation qui en résultera ne pourra être qu'une association dans laquelle les instruments du travail seront socialisés.
Comme Saint-Simon, Fourier et Owen, Pecqueur construit son système socialiste d'après Tidéal personnel qu'il se fait de la justice et de la morale. Cet idéal n'est [pas le même ; le résultat auquel il aboutira sera différent aussi, mais la méthode est la même et somme toute Pecqueur se range parmi les socialistes utopistes.
D'ailleurs il a conscience lui-même de faire œuvre utopique lorsqu'il déclare au début de l'introduction de sa Théorie nouvelle : « Nous abordons ici les questions de principe, nous recherchons ce qui doit être indépendamment du milieu actuel de la France ou du monde. Rien de plus capital à nos yeux que cette exploration de l'idéal et même de l'utopie ».
LA CRITIQUE DE l'ÉTAT SOCIAL PAR PECQUEUR.
Le régime économique actuel basé sur la propriété privée et sur la libre concurrence avait été déjà lobjet de nombreuses critiques. Fourier et Saint-Simon notamment l'avaient vigoureusement attaqué. Pecqueur approuve leur critique : il la juge même « faite de main de maître », mais il la reprend cependant pour la présenter^ d'une façon plus conforme aux principes qu'il a posés. Trois points, dans sa partie critique, méritent spécialement d'être examinés : sa conception de la propriété, "^ ses idées sur les rapports du capital avec le travail et enfin son jugement sur le libre échange. .
§ I . — La ppoppîété.
C'est l'étude de la propriété, considérée d'après les principes qu'il a énoncés, qui va conduire Pecqueur à la socialisation des instruments et de la matière du travail. '
Déjà dans son premier ouvrage il reconnaissait la légitimité incontestable de la propriété des fruits du labeur individuel, mais il refusait tout droit de propriété sur
50 CHAPITRE n
les instruments du travail, et sur les produits du travail ^^d'autrui, sur l'héritage (1).
Dans sa Théorie nouvelle^ il a développé et complété son étude sur ce point (2).
Considérant la propriété « au point de vue religieux », d après les rapports qui existent entre l'homme et Dieu, il conclut que l'homme ne possède rien. N'ayant pas même la propriété absolue de sa vie, puisqu'il appartient lui-même à Dieu, Thomme ne peut avoir la propriété absolue d'aucune chose. « Au point de vue moral », d'après les rapports de l'humanité au globe, il y a propriété certaine de l'ensemble des hommes sur la nature. Tout ce qui entoure l'humanité apparaît comme destiné par Dieu à son usage, pour sa conservation et son développement.
« Au point de vue social » enfin, c'est-à-dire au point de vue des rapports des hommes entre eux, Pecqueur reprend la théorie de J.-J. Rousseau : « Puisque l'humanité est un être collectif dont toutes les vies individuelles sont mutuellement solidaires et également libres, il n'y a aucun motif de préférence, et tous doivent être propriétaires constamment et toujours ou nul ne doit l'être. Chacun, isolément, n'a donc droit sur le globe que par participation et en parfaite égalité avec toutes les générations présentes et futures. » ^ C'est donc la négation du droit de propriété indivi-
(1) Pecqueur, Des intérêts du commerce^ t. II, p. 2.
(2) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 377 et ss.