CHAPITRE IV l'état et la production
Karl Marx s'est toujours refusé à discuter le fonctionnement futur du collectivisme, à « formuler, suivant son expression, des recettes pour tes marmites de l'avenir » : presque tous ses disciples ont suivi son exemple. Ils justifient leur réserve par leur théorie évolutionniste ; Je collectivisme, pour eux, doit sortir des faits et s'imposer ; peu importe donc ce qu'il sera, puisqu'il ne peut être question de le modifier.
Pecqueur, n'ayant pas les mêmes raisons de se taire, a préféré chercher la justification de son système dans ses résultats et il a voulu montrer comment fonctionnerait pratiquement sa nouvelle organisation.
Lorsque la socialisation des instruments du travail et de la matière du travail sera opérée, il n'y aura plus que des fonctions et des fonctionnaires.
Le rôle de l'individu sera très simplifié, sa besogne sera tracée, il n'aura qu'à exécuter les ordres qui lui seront donnés avec l'obéissance la plus complète: la moindre initiative de sa part ferait naître le désordre et l'anarchie.
Mais, par contre, le rôle du gouvernement sera accru
d'une façon considérable. Tout sera prévu, réglé, ordonné, exécuté par ses soins... « L'assemblée des représentants aura dans ses attributions le règlement, l'organisation et la haute direction de tous les modes d'activité et de toutes les relations sociales possibles. Non seulement elle légiférera en matière politique, ci- ^
vile et militaire comme par le passé ; non seulement ;
elle votera les impôts, les lois de douane ; mais la production, la circulation, la distribution et la consommation des richesses de tout ordre, en d'autres termes, l'industrie, la science et les beaux-arts seront ordonnés, disposés, régis souverainement par les représentants de la nation (1). »
L'Etat sera, somme toute, la justice, la science, la \
clairvoyance et la raison personnifiées.
Il est permis d'émettre des doutes sur la parfaite exécution de toutes ces attributions confiées à l'Etat. L'administration de services si divers, si nombreux ne peut que développer les abus qu'on signale déjà aujourd'hui dans les grandes sociétés : parasitisme, irresponsabilité, indifférence ou négligence des individus chargés de services anonymes, gaspillage, etc..
Pecqueur reconnaît l'impossibilité pour un pouvoir unique de réunir des connaissances assez vastes et assez précises pour diriger une organisation aussi complexe. 11 établit donc un gouvernement représentatif considé- ^
rable.
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 701.
l'état et la production 73
II y aura une double série de représentants.
D'abord des représentants généraux : ce seront des « hommes purement sociaux ou politiques, c'est-à-dire placés au seul point de vue de l'intérêt général et embrassant toutes les connaissances^ toutes les sphères dans leurs considérations » (I).
Ensuite des représentants spéciaux s'occupant exclusivement des questions pour lesquelles leurs connaissances les désigneront. Ils seront choisis par le personnel de la sphère d'activité sociale qu'ils sont appelés à représenter.
Il y a là une idée très juste qu'il serait peut-être désirable de voir appliquer dans les assemblées représentatives modernes, mais Pecqueur n'explique pas dans quelle situation seront ces représentants spéciaux vis-àvis des représentants généraux et quels seront leurs pouvoirs. Y aura-t-il deux chambres distinctes avec attributions séparées, ou bien une seule ; y aura-t-il dépendance des uns vis-à-vis des autres ? Pecqueur ne le dit pas et toute la valeur de cette dualité de représentants dépend de l'autorité donnée à chacun.
Pecqueur conserve le type d'administration actuelle pour son organisation. Pour répandre à travers tout l'organisme national les règlements de l'Assemblée, et pour renseigner celle-ci sur les besoins et sur la production locaux, il est nécessaire de joindre à la haute tète
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 373.
74 CHAPITRE lY
de radmiDÎstration « de petits centres » (1) fonctionnant isolément et sous sa direction. On donnera à chaque département une assemblée qui soit Timage en petit de la grande assemblée nationale et à chaque commune un conseil municipal sur le même modèle. Chacune de ces assemblées, indépendante vis-à-vis des autres corps constitués du même degré qu elle fonctionnera sous le contrôle hiérarchique de l'assemblée supérieure.
Cette organisation sera considérable. La double représentation des intérêts généraux et spéciaux, pour l'Etat et les « centres » secondaires créera un gouvernement colossal aux rouages innombrables.
Ce gouvernement si nombreux absorbera un grand nombre d'individus, enlevant ainsi à la production une grande partie de ses forces. On déplore aujourd'hui la quantité de gens employés aux besognes administratives. Sous le régime socialiste de Pecqueur, la proportion serait bien supérieure encore.
Pecqueur a pris pour base de son fonctionnarisme universel le fonctionnarisme actuel, mais son système modifie profondément le système existant, au point de vue de la production.
Si nombreux que soient aujourd'hui nos fonctionnaires, ils restent quand même l'infime exception. Si utile que soit leur zèle et leur activité, la vie économique a sa base en dehors d'eux. Ce n'est pas eux qui font vivre
(1) Théorie nouvelle, p. 702.
l'iétat et la production 75
la société ; aussi leur activité bien qu^importante n'est que secondaire et Pecqueur au contraire en fait la seule base de la société. ^
La transmission des fonctions et des instruments de la fonction par le sang est, selon Pecqueur, absurde et inique. Aussi ne veut-il qu'aucune fonction ne soit héréditaire ni même viagère (1). Le droit de possession viagère se rapproche trop du droit de propriété qu'il condamne.
11 y a, dans l'attribution des fonctions, des intérêts à sauvegarder et des principes à respecter : il y a intérêt à ce que les plus capables dans une spécialité soient chargés de cette spécialité ; il y a intérêt à ce que chacun puisse choisir son genre de production, car on travaille avec plus de goût et de zèle dans l'emploi qu'on a choisi ; il faut garantir la liberté des individus. 11 ne peut dépendre du caprice du pouvoir d'attribuer telle fonction à tel individu (i Puisque tous les hommes sont égaux, il n y a pas de raison pour que la naissance ou le sang fasse les uns agriculteurs et les autres ouvriers : ce qui doit déterminer le classement ou la transmission, c'est l'utilité générale, la liberté et l'égalité pour tous. Or l'utilité sociale, la liberté et l'égalité réclament évidemment que chacun aille à sa vocation et que les plus aptes dans un genre de travaux soient chargés de ces travaux (2). » L'individu doit pouvoir choisir sa
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 576.
(2) /6id., p. 579.
fonction, mais dans la limite de ses capacités. L'attribution des fondions, organisée par Pecqueur dans ce bul, est basée sur deux principes : le concours et l'élection (1). Des écoles établies dans chaque spécialité doivent former les candidats aux diverses fonctions. L'examen et le concours détermineront les plus aptes à les remplir. C'est ce que Pecqueur appelle « Télection scientifique » ou le « choix des capacités ».
C'est parmi ces « capacités » que seront choisis les titulaires des diverses fonctions correspondantes, suivant leurs mérites a civiques ». Us seront désignés par l'élection populaire, « Téleclion civique ».
Pecqueur introduit ce double système jusque dans le choix des représentants. 11 veut que des examens déterminent les candidats législateurs avant que l'élection puisse les nommer ù leurs fonctions.
Quelle que soit la valeur de ce système au point de vue politique, il est certain qu'au point de vue économique il est très défectueux. Le choix par concours et examens est évidemment très juste et offre de grands avantages, mais l'élection civique est absolument inutile et n'ajoute aucune garantie d'égalité, de liberté ou de justice.
Etant donné le nombre considérable de fonctions qui existera, puisque tout genre de travail deviendra une fonction, on peut se figurer la quantité d'élections qui
(1) Théorie nouvelle^ p. 582 et 711.
l'état Et LA PttODtCTION 77
occupera constamment tous les citoyens. Or, si l'électorat contribue à l'éducation politique des citoyens, il est bien certain, en tout cas, que toute élection est une cause de trouble ou de gêne pour la bonne marche des affaires. Sans parler des rivalités qu'elle suscite et des intrigues qu'elle développe, elle est une cause de pertes de temps considérable. Avec ces élections continuelles la nation sera dans une agitation perpétuelle, au grand détriment de la production.
Poursuivant son but d'égalité, Pecqueur veut que chaque fonction nécessite pour chacun une même quantité de travail.
Il reconnaît que l'égalité absolue voudrait qne Ton exigeât de chacun la même dépense de travail personnelle, en tenant compte des forces et des capacités individuelles de chacun ; mais cela serait absolument impraticable ; aussi est-il obligé de se résoudre « au moyen qui offre le moins de chances d'erreurs et d'injustice » qui est de demander à chacun une même quantité de travail absolu (1). D'ailleurs les examens ayant mis chacun dans la fonction pour laquelle il a les aptitudes nécessaires, l'erreur résultant des différences de capacités personnelles sera très atténuée.
Les fonctions devront donc être « équilibrées », c'està-dire quelles devront nécessiter une même quantité de travail, quelle que soit la spécialité du fonctionnaire
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle, p. 603.
qui les occupe et quel que soit son rang dans la hiérarchie.
L'individu est déchargé de toute préoccupation au sujet de l'utilité de la production, de la quantité à produire, de la qualité nécessaire et du temps opportun. Cette lourde responsabilité échoit à TEtat. Il faut donc une grande régularité dans la production, et il Tant, par '
conséquent, exiger de chacun laccomplissement régu- j
lier de sa fonction ; par contre, Pecqueurveul, dans ce même but, limiter la production de chacun ; personne ,
ne doit pouvoir produire au-delà de la tâche qui lui a '
été assignée, sans quoi il serait impossible à TEtat de connaître Tétat de sa production.
Comme conséquence du fonctionnarisme universel, rindividu ne peut pas être propriétaire des produits de sa fonction. Il doit exécuter les produits tels qu'ils lui sont commandés et les remettre à TEtat. C'est l'Etat qui, seul, a le droit de fixer le prix de vente de ces produits et de les mettre en circulation (1).
Il n'est pas question, dit Pecqueur, de la loi de l'offre et de la demande qui est souverainement injuste (2).
^La valeur vénale comparée des diverses utilités sociales résultera nécessairement et en général de la quantité
^ de travail mise à la production de chaque chose (3). La valeur de deux produits qui ont coûté la même quantité de travail est égale.
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 559 et 735.
(2) y6id.,p. 738.
(3) 16td., p. 737 et 738.
l'état et la production 79
CommeDt va-t-OD déterminer la quantité de travail contenue dans chaque objet? Comme la journée de travail est prise, en général, pour unité, et comme les journées de travail dans chaque sphère sont ramenées à Tunité par Téquivalence des fonctions organisée par les pouvoirs représentatifs, il suffira de savoir quelles spécialités ont produites les éléments qui entrent dans la production d'une chose, et combien de journées de ces spécialités y ont été consacrées pour connaître le travail total qu*aura coûté la production de cette chose. Et, comme la journée de travail se traduit en journées de fonctions équivalentes, cela revient à dire que le prix de revient et le prix de vente des produits de tout ordre se détermineront par des fractions de fonctions équivalentes (1).
En somme, le prix de vente des produits, c'est le prix^ de revient, et comme le prix de revient ne se compose, dans le système de Pecqueur, que d'un élément, le travail, le prix de vente en est tout simplement la reproduction et le prix de vente sera aussi une quantité de^ travail (2).
Mais, par suite de l'organisation de l'équivalence des
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 738.
(2) Les produits devront se vendre au môme prix quel que soit le lieu de la vente : [es frais de circulation devront être reportés sur tous les produits {Théorie nouvelle^ p. 739). i Détermination du prix vénal ^ des utilités abondantes par le prix de revient, déterminé lui-même par le nombre des journées de travail consacrées à leur confection » {De la République de DieUf p. 295).
80 GfiÀPlTtlfi IV
fonctions préalablement établies, chaque unité de travail vaut n'importe quelle autre unité de travail, donc I ce qui s'échange ce sont les produits du travail social des uns contre les produits du travail social des autres. | N'est-ce pas là tout à fait la théorie du travail socialement nécessaire de Karl Marx. i
Par conséquent l'ensemble des produits représente '
la quantité de travail socialement nécessaire à l'obten- |
tion de ces produits. C'est la réduction de l'ensemble des travaux de la société à l'unité qui permet de constituer un système monétaire très simple, dont l'unité est l'unité de travail socialement nécessaire. Cette monnaie n'a pas besoin d'être en métal. Ce sera un |
papier sur lequel sera porté le temps de travail sociale- 1
ment nécessaire que chacun aura fourni (1). Mais si l'emploi d'une monnaie est le procédé qui s'impose, il présente néanmoins un grave inconvénient que Pecqueur voit bien.
Ce système prétend conserver la liberté de consom- '
matiôn. Mais cette liberté de consommation offre un sérieux danger. Libres d'acheter ce qu'ils veulent, des individus ne vont-ils pas exagérer les achats d'une sorte i
de produits et priver les autres de la possibilité d'ache- 1
ter ces produits.
Ainsi le dérèglement des fantaisies individuelles pourrait déranger la proportion préalablement établie \
entre la production et la consommation.
(l)Pecqueur, Théorie nouvelle^ i[i. 745.
l'état et la production 81
Pecqueur a prévu le cas. Pour empêcher qu'il ne se présente, il faut admettre que l'individu n'aura pas le droit d'acheter d'un produit quelconque tant qu'il lui plaira. Mais alors cette fameuse propriété de l'individu sur sa rémunération se trouve singulièrement limitée et la liberté de consommation est bien restreinte. On crée une monnaie pour assurer cette propriété et cette liberté, et la monnaie, aussitôt créée, nous oblige par sa nature même à régler la consommation.
Pecqueur pense remédier à ce mal par son système d'abonnements (1) qui fournirait à l'Etat le moyen de régler la production sur les besoins de la consommation. Chaque individu indiquera au début de l'année sa consommation présumée et ses désirs pour l'année suivante. Muni de tous ces abonnements, l'Etat réglera la production en conséquence. Il est peu probable cependant qu'avec un semblable système les défauts d'adaptation delà production et de la consommation, que signale Pecqueur dans le régime actuel, ne soient aussi considérables. Ces abonnements ne peuvent être faits que d'une façon très vague et approximative pour tout ce qui ne concerne pas les objets de première nécessité.
Pecqueur a posé en principe que l'équivalence en travail devait déterminer le prix de vente des produits ; mais cette équivalence en travail ne peut pas subsister
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ 663 et p. 737.
intégralement dans tous les cas : Pecqueurest forcé luimême d^introduire un autre élément dans la fixation du prix de vente : Vutilité^ et cela fausse complètement son principe.
^ Le prix de vente, avons-nous dit, est déterminé par le prix de revient. Il faut cependant prévoir l'hypothèse où la quantité de certains produits sera inférieure à la demande. Si l'administration centrale veut néanmoins vendre ces produits à leur prix de revient, à qui les attribuera-t-elle ? Beaucoup de personnes en demandent et peuvent les paver. Sera-ce la faveur? Non ; ce serait contraire aux principes de justice et d'égalité.
Mais alors, dit Pecqueur, donner tout au prix de revient est impossible, quel autre moyen de fermer l'accès aux récriminations que de mettre au plus haut prix l'acquisition de ces produits qui sont en quantité insuffisante et que tous voudraient avoir? ^ On déterminera donc ici le prix de vente, non d'après ce que le produit vaut en journées de travail, mais « en raison de l'offre et de la demande » (1).
Pecqueur dit bien aussi que les ruptures d équilibre entre la production et la consommation ne seront pas aussi fréquentes que dans nos sociétés actuelles et cela à cause du système de l'abonnement et parce qu'il n'y
(1) Pecqueur, Théorie nouvelle^ p. 739; De la République de Dieu, p. 295. « Détermination du prix vénal des objets rares par le rapport et les variations des ressources réelles et des besoins ou de la demande ; et vente de ces objets au plus offrant. »