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VI. — Hébraïsme et Hellénisme en religion

Mais c’est surtout dans le domaine religieux que le g'énie hébreu a découvert les sources de la vie divine et a devancé le génie grec.

La religion primitive de l'Hellade était charmante et pleine d’une douce poésie comme le peuple grec lui-même. C'était l'écho de la nature vibrant dans des âmes d'artistes. Légendes enfantines, légères, naïves et sereines. Hymnes naturalistes inondés de lumière, divinités jeunes et belles comme la nature d’où elles sont sorties. |

Mais cette religion manque totalement d'expression morale, Jamais ces âmes de poètes ne paraissent soucieuses du bien et du mal dans l’homme et dans l'univers, de l'histoire de l'humanité et de son avenir, des rapports de l’homme et de Dieu.

« Ce qui caractérise la religion du grec ,autrefois,écrit Renan, ce qui la caractérise encore de nos jours, c’est Iè manque d’infini, de vague, d’attendrissement, de mollcsse féminine ; la profondeur du sentiment religieux allemand et celtique manque à ces races vives, sereines et légères.….Là est le secret de cette gaicté divine des poème homériques et de Platon : Le récit de la mort de Socrate dans le Phédon, montre à peine une leinute de tristesse. La vie c'est de donner sa fleur, son fruit ; quoi de plus?....La race grecque est la moins religieuse des races. C'est une race superficielle, prenant la vie comme une chose sans surnaturel ni arrière plan...»

Cette religion d'enfants devait crouler avec l'apparition

de la réflexion. Aussi dès le V"* siècle, voyons-nous l'Hellade mécontente de son vieux culte se tourner vers l'Orient pour

y chercher des religions qui parlent davantage à l'imagination et même au sentiment moral, qui donnent la joie,

- l'espérance. Et ce fut la religion des mystères, mystères de

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Dionysos, de Psyché,d'Isis, d'Osiris,de Sérapis,d’Anubis,d’Adonis,de Sabazius, de Mithra avec leurs spectacles étranges, leurs apparitions gigantesques, leurs alternatives de lumière et de ténèbres,leurs visions sur l’autre vie. Ces cultes demandaient au fidèle des expiations sévères, des jeûnes, des austérilés, des dévotions ferventes avec pleurs, chants passionnés, danses au son de la flûte, représentations commémoratives de la mort et de la résurrection d’un Dieu. Mais cette religion des mystères consistait plutôt dans la terminologie religieuse, dans les pratiques d'un culte que dans l'aspiration morale et dans l’accomplissement des devoirs Sociaux.’

En même temps que le culte des mystères, qui fut la relision des foules, se développait la philosophie qui fut la reliœion de l'élite. La philosophie grecque aussi bien que l’hébraïsme élabora l’idée d’un théisme monothéiste. Elle créa quelques uns des dogmes qui vont bientôt entrer dans le christianisme : hyposthases divines, immortalité, doctrine du Logos, incarpation des Eons. etc.

— Mais de quelque manière qu'on la considère, la religion hellénique se distingue profondément de l'hébraïsme par l’élément moral etsocial. L'hellénisme culte du Dieu-force ou du Die protecteur, ou bien philosophie monothéiste est une religion amorale. La volonté divine reste indifférente au bien et au mal, elle ne demande de l’homme ni sainteté ni justice.

L'hébraïsme au contraire voit dans la religion une loi divine et révélée, une discipline morale et sociale. L’hébreu possède ce qui manquait au grec, le sentiment du bien et du mal, la préoccupation des destinées du bon et du méchant, la croyance au péché, l'espérance dans le triomphe de la justice. La pratique riluelle qui jouait le rôle capital dans la religion des mystères, la construction théologique qui est le grand souci du théisme des philosophes, sont accessoires. La chose essentielle c’est la vie, c’est l’accomplissement de la loi de justice, le salut de la nation par la fidélité à Jéhovah. Etle credo est aussi simple que le rituel. {° Foi en Ja justice de Jéhovah le Dieu unique. 2° Pessimisme, croyance au péché,

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tristesse suggérée par l’iniquité foncière de la nature et le malheur des justes. 3’ Optimisme quant au triomphe final du bien, espérance indomptable d’une société parfaite où l'esprit de Jéhoyah sera répandu sur toute chair.

Le christianisme ne fait qu'élargir le cadre du Jéhovisme eb appliquer les doctrines hébraïques non plus à la nation d'israël mais à tous les individus de la grande humanité. Saint Paul développe encore cette religion primitive en y ajoutant une doctrine de la rédemption par l’homme type second qui par ses souffrances sauve le monde du péché originel et universel, qui nous justifie tous par sa justice et nous garantit la résurrection par sa résurrection. — C'est par la foi au Christ Sauveur et Dieu que nous obtenons le don divin de la grâce, par la foi et non par les œuvres.

Mais la doctrine fondamentale de l'hébraïsme essentiellement différente de la conception de l'antiquité classique, reste toujours la même. L'accomplissement de la justice est le but de l'humanité. Le monde sera transformé à la fin du présent siècle par uneinterventiondivineetle Messie viendra.

Dès la fin du premier siècle le vieil hébraïsme ainsi entendu commença à se modifier au contact du dogme métaphysique et de la religion amorale et polythéiste du monde gréco-romain. De ce contact est sorti une dogmatique grecque, un culte et une morale païenne. Les préoccupations dogmatiques ne tardent pas à remplacer les préoccupalions morales et eschatologiques. Les subtilités des écoles pénètrent le christianisme et étouffent la primitive simplicité de l'Evangile. C’est le temps des discussions sur l'hérésie et des conciles. On s’acharne avec fureur contre des fantômes métaphysiques,on excommunie l’adversaire,on est excommunié par lui. Le salut par la foi devient le salut par la gnose,la religion chrétienne l'adhésion à certaines formules, l'acceptation d’une confession de foi.

De cette élaboration théologique sont sorties les hérésies gnostiques, ariennes, manichéennes, etc., qui toutes sont des adaptations plus ou moins heureuses de Ja philosophie grecque à l'Evangile chrétien. Chez les gnostiques la méta-

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morphose est complète. La doctrine des hypostases, des Eons, du monde visible sorti du contact de la matière et du dernier Eon, le salut cosmique par l'Eon Christos tout cela est purement hellénique. C'est la philosophie païenne avec une certaine terminologie chrétienne.

Mais l’orthodoxie est grecque aussi bien que l’hérésie. A ce point de vue,entre Athanase et Arius il n’y a plus de différence. L'incarnation du verbe, les théories conciliaires sur la substance, la nature, les personnes, les volontés, la doctrine sur le Dieu agnostique, le dualisme entre l'esprit et la matière mauvaise etc., tout cela vient d'Athènes, de Rome et d'Alexandrie.

E£ le culte n’est pas plus chrétien que Je dogme. Le cortège des héros et des dieux reparaît avec la Vierge, les anges, les diables, les saints et les saintes intermédiaires entre le Dieu tout puissant et ses adorateurs. La conversion. des foules au christianisme ne fut au fond qu'un changement d'étiquette, que le passage d’une mythologie de dieux gréco-romains, égyptiens et syriens à une mythologie de couleur chrétienne. Au fond rien n’était changé.Pélerinages, chapelets, litanies, culte des images, reliques des saints, etc. D'accommodalion en accommodation le christianisme avait complètement renié ses origines juives et s'était fait polythéiste et fétichiste.

Non moins profonde l'influence du paganisme sur la morale chrétienne. La doctrine paulinienne de la Rédemption interprétée à la lumière du droit romain devient, le dogme de la substitution. Au lieu de considérer Jésus comme la Révélation parfaite de l'amour du Père, on y vit un protecteur contre la justice de Dieu. La croix, expression du pardon divin devint un moyen juridique d'échapper à la colère du Dieu jaloux. À la place du Dieu amour, la morale latine mil le Dieu égoïste créant et rachetant le monde pour sa gloire, demandant pour expier la faute Ce la race une certaine quantité de souffrance et de sang innocent, punissant le juste à la place du méchant, vouant ceux qui

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lui désobéissent aux peines éternelles du Hadès dans les tortures, dans l'étang de feu et de soufre.

Et à l'influence du jus romain s'ajoute l'influence de l'optimisme grec. La croyance au mal dans l'homme et dans la nature qui était le fondement de la morale hébraïque disparaît et fait place au semi-pélagianisme, de l'Eglise à la foi aveugle en la liberté humaine, en la bonté du monde et des individus:

L'idéal que le Christ et les prophètes avaient élevé si haut retomba bien bas. On fut sauvé par les œuvres et non plus par la foi. On ne demanda plus au fidèle la naissance nouvelle, la {transformation radicale du vieil homme égoïste par l’amour du Père céleste, mais seulement la fidélité à la tradition ecclésiastique, l’accomplissement du rite, la

soumission aveugle aux ordres du clergé. Enfin, à la place

de la prédicalion de la justice sociale, on proclama l’opus operatum du sacrement. La religion du mystère avec son sacerdotalisme théologico-ecclésiastique remplaçait la religion du cœur et de la vie sociale.

Mais voiei que depuis trois siècles une réaction puissante contre l’Hellénisme au nom des principes hébraïques de péché, de vie, de Messianisme, a commencé.

La Réforme a rétabli l'élément moral au centre même de Ja vie religieuse et a remis en lumière la doctrine du mal radical et de la justification par la foi que l’optimisme pélasien avait laissé tomber. La doctrine du salut par les œuvres, l'opus operatum des sacrements, le polythéisme fétichiste et le culte des saints ont été abandonnés par une moitié de l'Europe.

Mais au sein même du protestantisme subsistait l'élément dogmatiqueque les Réformateursavaient fidèlement conservé.

Ce n’est qu’au XIX"* siècle que des tentatives hardies ont

élé faites pour substituer au dogme qui ceroule le fait qui

reste, à la religion de la formule la religion de la vie.

Le trait capital -de la religion biblique c’est que Dieu se

. révèle à l’homme dansles faits de la vie sans jamais employer

le langage mystérieux de la théologie. Les messages divins

ne sont pas écrits dans les livres ni annoncés aux prêtres, aux hommes sages et aux intelligents; l'Eternel les réserve aux hommes simples, aux prophètes et aux apôtres pour qu'ils aillent et qu'ils annoncent au monde non pas les dogmes qu'ils ont reçus, mais les faits qu'ils ont vus.

Les faits : Dieu se choisit un peuple et lui parle le seul langage qui soit de mise en: religion, le service rendu, Île retire du pays d'Egypte, le dirige à travers le désert, lui donne une loi (non pas un credo), le punit lorsqu'il est infidèle, le comble de bénédiclions lorsqu'il est obéissant...voilà pour l'Ancien Testament.

Christ vient révéler l'amour du Père non pas tant par ses paroles, (il n'a pas écrit de dogmatique) que par sa vie (ila donné sa vie). La vie bienfaisante de Jésus de Nazareth, sa sainteté parfaite, les souffrances de son ministère, l’agonie de Gethsémané, la mort de la croix, la résurrection triomphante.. voilà pour le Nouveau Testament.

Le fait du péché, la rencontre du Christ vivant, l'expérience de la conversion... voilà pour la vie chrétienne.

Des faits et non des formules, la révélation d’une vie, la vision d'un idéal social conforme à la justice etnon pas un système théologique,c’estlà tout l’hébraïsme, |

Depuis quelques années la théologie moderne semble revenir à la conception hébraïque et de toutes parts on proclame la supériorité du fait sur le dogme et de l'expérience religieuse sur la spéculation métaphysique. (1) |

Il reste maintenant à retourner à la doctrine qui sert de couronnement à l'hébraïsme, à la foi au triomphe final, au bien sur le mal, à l'espérance du Royaume de Dieu sur la terre. |

Or voici que les foules étrangères et hostiles à l'Eglise officielle reviennent instinctivement à l'espérance hébraïque

(1) Ilest bien entendu que le point de vue de ces écoles nouvelles difrere totalement du point de vue de la vieille école rationaliste avec laquelle les adversaires la confondent volontiers. Le rationalisme qui fait une chasse aussi obstinée que mesquine au miracle et au surnaturel est la négation même de l'élément mystique en religion que l'école historique conserve avec peut-être plus de soin que l'école traditionnelle.

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