‹ Le socialisme des ProphètesChapitre 18 sur 41 · IL. — Israël peuple de Jéhovah · texte numérisé non relu

IL. — Israël peuple de Jéhovah

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Israël est le peuple de Jéhovah, aussi bien que Moab est le peuple de Camosh. Même chez les prophètes les plus universalistes Israël est la nation élue, le peuple que cherchent les peuples, le dépositaire de la thora celui qui doit porter dans le monde la religion du Dieu juste et bon. Un lien étroit unit Jéhovah à la nation qu'il s’est choisie comme le lien qui unit

l'épouse à l'époux. Le Dieu d'Israël aime son peuple jusqu’à

la jalousie. Il s’irrite lorsque la nation oubliant ses fiançailles avec lui se débauche aux Baals. N'est-ce pas lui Jéhovah qui lui a donné le blé, le vin et l'huile qu'elle offre à ses amants ? N'est-ce pas lui qui la protège contre ses ennemis et lui donne la paix et le bonheur ?

Mais, (et c’est ici la différence qui sépare la religion du prophétisme des autres religions sérmitiques ), en Israël le Dieu national, le protecteur jaloux est aussi le Dieu moral.La

conception éthique de la divinité a bouleversé les rapports

entre Jéhovah et sa nation. Et de ces prémisses : Jéhovah Dieu juste, Israël peuple de Jéhovah le prophétisme avec une clarté et une audace sereines, tire cette triple conséquence qui doit servir de thème à sa prédication :

Israël doit servir Jéhovah en réalisant la justice.

Si Israël ne réalise pas la justice 1l périra. La justice sera réalisée un jour par un Israël nouveau.

Comme on le voit, pour le prophète, il n y a que deux ter-

mes Dieu et la nation poursuivant un même but le triomphe du bien sur le mal, la société parfaite, le règne messianique. Il ne faut pas oublier en effet que la conception, que les prophètes se faisaient des rapports de la société et de l'individu diffère du tout au tout de la conception chrétienne. Les prophètes sont collectivistes, les chrétiens modernes sont indir vidualistes. Quand les prophètes nous parlent de péché, de

conversion, de salut, ils donnent d'ordinaire à ces mots une aulre portée que nous. Il s’agit pour eux de péché social, de conversion sociale et de salut social. La prédication chrétienne nous a habitués à ne considérer que l'individu créature immortelle et à laisser de côté les agrég'ats d'individus. Et dès lors il n’est.plus question que de conversion individuelle et de salut individuel.

C’est là la grande apostasie de l’Eglise....Il est vrai que Jésus suivant en cela le courant de la pensée juive et la prédication du Baptiste laisse à l'arrière plan le cadre de la vie nationale pour s'adresser non pas tant à la collectivité qu'aux membres de la collectivité. EL cependant fidèle au prophétisme, qu'il devait non pas abolir mais accomplir, Jésus n'a jamais considéré l'individu comme la vraie fin. La fin c’est le royaume, le salut universel, l'individu n’est que le moyen de cette fin. Le Christianisme a dépassé et con- - tredit l’enseignement de son fondateur. Il a cessé de bonne heure d'annoncer le Royaume pour ne plus s'attacher qu'au dogme grec de l’immortalité de l'âme.

Les conséquences de ce simple changement de point de vue sont extrêmement graves. Comme lindividu est immortel le juste trouvera dans le ciel d’amples compensations aux souffrances de la vie présente, et l’on pourra se contenter d’une injustice relative dans l’état de choses actuel.Le Royaume n’est pas de ce monde ; qu'importe que l'humanité soit plongée dans le mal, qu'importe que l’organisation sociale soit imparfaite, inique, qu'importe que les foules hébétées de vice et de misère, souffrent, pleurent et meurent pour permettre à quelques privilégiés de dominer et de jouir; le chrétien est citoyen des cieux. Passager et voyageur sur la terre, il n’a pas besoin de se plaindre du mauvais état d'une hôtellerie dont il délogera bientôt. Oh! sans doute, on parle bien encore du Royaume de Dieu, mais pour beaucoup de chrétiens, ce n’est là qu’une assez vague mélaphore. Et tout en répélant «que ta volonté soit faite sur la terre Comme au ciel » on reconnaît qu'il est nécessaire qu'un certain degré d’injustice, d'inégalité, de

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privilège, existe dans notre pauvre monde. De là l'origine de ce christianisme individuel et céleste que l’on a appelé fort spirituellement une agence d'assurances pour l'éternité, et qui prépare les individus à bien mourir beaucoup plus qu'il p'enseigne les sociétés à vivre.

Bien autrement morale et féconde est la religion des prophètes. Elle prépare à la vie, non à la mort. Elle ne cherche pas à accroître de quelques individus le nombre des habitants du ciel, mais à établir la justice et l'amour sur la terre. C'est sur la terre que doit être faite la volonté divine, c’est sur la terre que Jéhovah veut établir son trône et fonder le royaume de paix. Et ce royaume ne saurait être fondé que dans et par Israël, le am qui doit servir Jéhovah. Il faut donc que la justice règne dans le ham. Si Israël abdique sa mission glorieuse, s’il est infidèle au pacte qui l’unit à Jéhovah, s’il continue à se souiller par les débauches honteuses, le luxe insensé, les oppressions coupables, Jéhovah le châtiera. Malheur aux ouvriers d’iniquité, mais aussi malheur au peuple tout entier, car une société est un tout solidaire ; Jéhovah la récompense et la punit toute en bloc.

Les prophètes pressentaient ainsi la loi mystérieuse du monde social. L'individu est si étroitement uni au milieu dans lequel il vit qu'il ne saurait séparer sa destinée de la destinée de ce milieu. Il se perd en le laissant perdre, il se sauve en le sauvant. Avec une telle doctrine il n'est plus

possible de s’accommoder des injustices sociales. Il faut que

les hommes de Dieu soient les grands agents du règne messianique, les justiciers qui préparent dans le monde les voies de Jéhovah, les rédempteurs de la nation.

C’est ici l'utopie grardiose du prophétisme. Il a voulu une nation gouvernée avec justice comme la véritable expression de la religion. Sur la terre il a cherché la patrie céleste et idéale. Il a rêvé d'une politique sainte, d'un Etat théocratique, où Jéhovah serait le roi. Que les sages de ce monde blämant cette folie au nom de la monstrueuse distinction entre l'Eglise et l'État, le temporel et le spirituel, les sociétés terrestres nécessairement injustes, imparfaites et la société

éternelle du ciel perdue dans les nuages del’avenir,plus puissante que tous ces sophismes, la théocratie des prophètes reste en face du sacerdotalisme ecclésiastique, théologique,

ou mystique la vraie religion de la conscience et de l'aspi-

ration sociale.

Il est vrai, (et c’est là un fait que l’on ne saurait trop

mettre en lumière) dans l’état de guerre où se trouve le monde, c’est condamner une nation à la mort que de la faire vi-

vre pour l'idéal. Le peuple des prophèles devaient être le

peuple sans terre. Le serviteur de Jéhovah est opprimé,. écrasé par les hommes, Israël est foulé aux pieds des nations; la soumission aux puissances temporelles fut de tout temps:

la dure nécessité qui l’accabla.

Les prophètes, parce qu'ils furent de puissants créateurs dans l’ordre moral et religieux, furent des destructeurs radicaux dans l’ordre politique. Quand l'ennemi était aux portes, les hommes de Dieu préchaient la soumission à l’Assyrie et se moquaient des gens de guerre. Et quand le peuple, payait par la ruine et l'exil ses velléités d'indépendance les prophètes proclamaient que la justice de Jéhovah venait de

s'accomplir. (C'était à cause des crimes de Manassés et

des abominations des enfants de Juda...) Ils n’arrivèrent ja-

mais à s’accommoder des guerres des privilèges des oppres-

sions qui sont la vie des nations. Pour fonder la société

idéale ils brisèrent la société actuelle.

Et Jérusalem tomba, mais c'était pour le triomphe de la justice. Une pauvre monarchie perdit son indépendance politique, mais [Israël enfanta le Messie. Si le parti opposé aux prophètes avait triomphé, peut-être Israël aurait-il prolongé de quelques années sa résistance à l’Assyrie au risque de

devenir vassal de l'Egypte, mais la religion du Dieu juste

n'aurait pas transformé le monde. Les voyants avaient bien vu: Il vaut mieux pour un peuple avoir des murailles rasées, des portes consumées et être l’élu de Jéhovah, le porte dra-

peau de la loi éternelle, la lumière des nations que de trai-

ner paisiblement à l'ombre de sa vigne et de son figuier une vaine indépendance politique. Pour réaliser l'idéal éternel

MR Le

et pour sauver le monde, il faut mourir à soi-même. Le peuple qui a fait la Bible devait l'écrire avec des traits de sang.

En face des empires colossaux élevés par les caprices sanglants de la force sur les cadavres des multitudes égorgées les prophètes furent assez clairvoyants pour comprendre la vanité des peuples qui travaillent pour le néant et s’exténuent au profit du feu. (Jérémie LI, 58). La gloire de Sargon, de

Sennachérib de Nébukadnetzar ne leur en imposa jamais.

Ce ne sont pas eux qui défient les monstres couverts de sang et de boue. Ils avaient compris la sottise de l'humanité en adoration devant ses bourreaux; et en entendant crouler les grands empires ils avaient le sentiment mêlé de tristesse et de sérénité du sage qui voit les hommes se perdre à de misérables vanités.

La Grèce créa la cité et vécut par elle. Elle s’ennivra des plaisirs enfantins de la petite politique de l’Agora. Rome domina le monde et courba les peuples sous sa main de fer. Israël vécut pour porter à travers les nations la religion de Jéhovah et pour féconder l'humanité de ses souffrances.

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