V. — La Religion sociale
Avec la nouvelle morale apparaît une nouvelle religion, la religion de la sainteté de la justice, favorable au pauvre et à l’opprimé et qui demande à ses adeptes non des sacrifices, mais-un cœur pur. Les prophètes avaient compris l’intime solidarité qui unit la théologie et la pratique, les questions rituelles et les questions sociales. Ils ne connaissent pas la coupable distinction des modernes entre la politique, la morale, l'économie sociale et la religion; distinction dont le principal résultat a été d’exclure l'élément moral de tous les domaines de la vie collective. Pour le prophète l'esprit de Jéhovah doit tout pénétrer et nulle institution humaine n'a sa raison d'être lorsqu'elle est fondée sur la base de l’égoïsme. Il faut que la justice règne dans l'Eglise aussi bien que dans l'Etat.
Dans la guerre qu'Elie, Amos, Jérémie dirigent contre les cultes de Baal, de Moloch,contre l’idolâtrie de Dan et de Betbel, les rites grossiers de la montagne et du bosquet sacré, la question théologique et liturgique n’était pas tout, et leur prédication,ici encore, est inspirée par la conception sociale de la Divinité. Les cultes idolâtriques étaient souillés de débauche et de sang. Si le peuple paraît y avoir été si attaché, c'est à cause des jouissances sensuelles qu’ils procuraient ou du moins du relâchement moral qu'ils permettaient. Les dieux étaient alors aussi méchants, aussi égoïstes, aussi cruels, aussi jouisseurs que les hommes. Les cultes d'Astarté et de Moloch n'étaient rien moins qu'une école de meurtre et de prostitution. Et les meilleures de ces divinités sémitiques n’en étaient pas moins d’une immoralité révoltante, vendant leurs faveurs au hasard de l'offre et de la demande ; acceptant toutes les adorations pourvu qu'elles fussent coûteuses et magnifiques.
C’est également pour des raisons morales el sociales, que les prophètes s’opposaient au culte de Jéhovah tel qu'il était
pratiqué par les formalistes du temple. Ils protestent contre les pratiques extérieures de l’aristocratie mondaine, et, à la. religion facile des sacrifices, des oblations des nouvelles lunes et des sabbats, ils opposent la pratique de la justice et la conversion du cœur. Jéhovah est le Dieu juste, et par conséquent tout culte qui se célèbre en même temps que l'inégalité et l'injustice règnent n'est pas le culte de Jéhovah. Jéhovah est le Dieu juste.il veut être adoré non pasavec des processions, des liltanies, des gestes de prêtre, mais avec un cœur pur, une Conscience droite. Jéhovah est le Dieu juste, il repousse le méchant quil’invoque avec des lèvres souillées de blasphème et des mains couvertes de sang.
Les prêtres,ces complices de l'injustice sociale ont partagé leur pain avec les meurtriers de Naboth.Et les prophètes de S'éCriérs
Ce sont des sentinelles aveugles ignorantes, Des chiens muets, impuissants à abover Et qui aiment à dormir !
Des chiens gloutons insatiables.…….
Sacrificateurs enseignant pour un salaire, Prophètes prophélisant pour de Pargent, Pasleurs sans intelligence. (Es., LVI, Michée HE.)
L'arrogance de la caste sacerdotale, oubliant au milieu O ,
du luxe et de la splendeur des cérémonies, les devoirs les
plus élémentaires de justice et de bonté exaspère le prophète
de Jéhovah :
Ne vous livrez pas à des espérances trompeuses, en disant : C'est ici le temple de Jéhovah, le temple de Jéhovah,
Le temple de Jéhovah...
En vain s’est mise à l'œuvre
La plume mensongère des seribes...….
Is ont méprisé la-parole de Jéhovah ! (Jérémie VII, VIP.
Les fêtes, les pompes solennelles du temple, l'attirail compliqué du ritualisme n’inspirent qu'un souverain dédain à l'idéaliste partisan du culte en esprit et en vérité : |
Mon âme hait vos nouvelles lunes et vos fèles, Elles me sont à charge,
Je suis las de les supporter. |
Quand vous étendez vos mains, je détourne de vous mes veux, Quand vous multipliez vos prières, je n’écoute pas... (Esaïe D. Je hais,je méprise vos fêtes,
Je ne prends point plaisir à vos assemblées,
Et les veaux gras que vous m'offrez en actions de grâces,
Je netles resarde pas... ) Eloignez de moi le bruit de vos cantiques,
Que je n’entende plus le son de vos luths !
Ah ! que l'équité plutôt jaillisse comme une source,
Et la justice comme un fleuve qui ne tarit pas! (Amos V).
Les cultes de Béthel, de Guilgal, de Beer-Schéba ne sont que pratiques niaises et que vaine comédie :
Allez à Béthel, un péché de plus, Au Guilgal un péché de plus encore !
Offrez chaque matin un sacrifice, Tous les trois jours venez payer vos dimes, Rendez grâce avec des azimes irréprochables, Faites sonner bien haut vos dons volontaires, Puisque vous aimez tout cela enfants d'Israël ! (Amos IV).
Le sacrifice, cette grossière manifestation de la religion marché, ce culte d’abattoir, est formellement condamné, par Ja prédication prophétique :
Avec quoi me présenterai-je devant Jéhovah, Et me prosternerai-je devant l’élohim tout puissant ? Jéhovah agréera-t-il des gilliers de béliers, * Des myriades de torrents d'huile ?
Donnerai je mon premier-né pour ma coulpe, Le fruit de mes entrailles pour mon péché ?
— Homme on l’a dit de faire ce qui est bien.
Ce que Jéhovah demande de Loi, C'est d'agir avec droiture, D'aimer la miséricorde, De marcher humblement avec ton Dieu. (Michée VI).
La religion de la conscience et de la justice sociale voilà ce que les prophètes prétendent mettre à la place des praliques formalistes du temple. Gessez de mal faire, cherchez Jéhovah c’est là Loute leur morale ;
Cessez de mal faire ; Apprenez à faire le bien ; techerchez la droiture, Protégez l’'opprimé, ‘Faites droit à l’orphelin, Défendez la veuve. (Esaïe D).
Ainsi a dit Jéhovah!
Cherchez-moi et vous vivrez!
Et ne me cherchez pas à Béthel, Ne me cherchez pas au Guilgal M'avez-vous présenté des sacrifices el des offrandes. Pendant les quarante ans du désert, maison d'Israël ? (Amos V),
< Le temps vient, disait Jésus, où les vrais adorateurs du Père l’adoreront en esprit et en vérité. » Huit siècles avant que fut prononcée cette parole les prophètes d'Israël avaient eux aussi proclamé la formule du véritable idéalisme. Ils ont rêvé d’une religion sans prêtres, sans temples et sans autels. Point d'intermédiaires entre Jéhovah et ses adorateurs, point de vain luxe ecclésiastique et dogmatique. La religion du prophète c’est l'alliance éternelle entre Jéhovah et la conscience humaine. Un seul dogme : Jéhovah notre Dieu est le seul Jéhovah. Un seul précepte : On l’adore par la justice. Sans doute si Israël veut offrir à son Dieu sacrifices et liturgies, qu'il le fasse. Mais au dessus de la religion du rite impuissant se trouve la religion de la conscience et de la vie sociale. Et à tous ceux qui prétendent lui substituer l’inutile attirail du sacerdotalisme, les prophètes répondent par cette définition audacieuse et sereine du culte en esprit et en vérité:
Pencher la tête comme un roseau, Se coucher sur le sac et la cendre, Est-ce là ce que vous appelez un jeûne,
. Un jour agréable à Jéhovah ?
Voici le jeûne que j'aime:
C’est de rompre les chaines de l'injustice, De dénouer les liens de tous les jougs,
- De renvoyer libres ceux qu'on opprime, De briser toute servitude.
C'est de partager lon pain avec l’affamé, De donner la maison aux malheureux sans asile,
Quand tu vois un homme nu de le couvrir, De ne point refuser le secours à ton semblable. (Esaïe LVHL.)
Ce n’est pas un mince mérite que d’avoir ainsi dégagé le côté foncièrement social de la religion, en un temps de sacerdotalisme et du ritualisme.C’est certainement la grande gloire du prophétisme d’avoir affirmé si haut que Jéhovah se soucie fort peu d’une royauté de sanctuaire, qu’il demande une royauté sociale, qu'il vent régner dans les relations quotidiennes entre les hommes,
Ces considérations me paraissent singulièrement actuelles en des temps où les héritiers de la religion des prophètes sé laissent si facilement aller à chercher Dieu dans les rites et la terminologie religieuse, plutôt que dans les faits sociaux. En vérité, toutes les croyances et toutes les adorations ne sont rien tant qu'elles ne portent pas de fruits, tant qu'elles ne transfigurent pas la vie pratique. La religion, relation entre l’homme et Dieu, est aussi une relation entre l’homme et l'humanité. Au-dessus des pieuses extases, des credos, des actes du culte, se trouvent «les sacrements sociaux, les rituels de justice » dela fabrique, du comptoir, du tribunal, du Parlement, de la ferme, du marché. Là aussi Dieu veut être présent. Malheur à celui qui veut enfermer dJéhovah dans le fond de l'Eglise comme une relique de saint et qui le met à la porte du monde des affaires etde la vie publique. Jéhovab ne saurait s’'accommoder de ces ridicules hommages ; Jéhovah est un Dieu social!