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Le prophète n’est pas un nihiliste, s'il veut renverser le vieil ordre social, c’est pour établir sur ses ruines un ordre nouveau conforme à la justice. Comme le chêne et le thérébinthe abattus par le büûcheron poussent de nouveaux rameaux avec la sève du printemps, ainsi Jéhovah relèvera Israël et le rétablira du milieu des nations où il l’a dispersé.
Saluons ici l’une des manifestations les plus hautes de Ja conscience religieuse. < L'homme est conduit par l'idée de l'avenir. L'humanité ne peut faire de grandes choses qu'à la condition d'espérer. » Au milieu de la lutte éternelle et du combat brutal, elle attend la venue de l'ère de justice el d'amour. Aux heuresles plus sombres il s’esttoujours trouvé «Le grands idéalistes pour consoler lemonde et le bercer dans ie doux rêve et l'utopie grandiose. Les prophètes d'Israël furent les premiers et les plus grands de tous.
Leur espérance, ils ne l'ont pas créée,elle a germé spontanément du sol hébraïque, elle se rattache comme toutes les
grandes idées de ce peuple à ces tempslégendairesoù Elohim
descendait du ciel pour visiter les enfants des hommes et s’entretenir avec eux. «Je te bénirai et je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est
au bord de la mer » Telle était la promesse que Jes Béni Israël à toutes les époques savaient tenir de leur Dieu pro-
tecteur.
Ici encore le génie hébreu se distingue profondément du génie grec. Le grec a sou âge d’or derrière lui. Ses poètes, ses philosophes aiment à déchirer le voile qui nous cache ces temps mystérieux où |
pr la terre Elait encor mouillée et molle du déluge.
Alors les hommes vivaient dans la félicité parfaite pai-
siblement occupés à cueillir les produits naturels de la terre féconde. C'était le temps deshéros et des dieux: Zeus, Pallas, Aphrodite paraissent au milieu des hommes pour égayer leur paradis. Mais depuis le monde n’a cessé de déchoir, les âges se sont succédés,et,de chute en chute, l'humanité vieillie en est arrivée à ces temps misérables souillés de guerre et d'impiété. Point d'espérance d'avenir! point de vision radieuse. L'idéal est dans le passé. Devant l'humanité tombée l'avenir pend corame un haillon.
Toute autre est la conception hébraïque. Israël regarde ue son existence précaire dans le passé, précaire aussi dans le présent, à l'idéal de paix et de bonheur dont la claire et douce vision ne cesse de planer sur lui. C’est devant lui qu'est l’âge d'or. Sans doute ses annalistes ont adapté à leur cosmogonie le mythe universel du paradis terrestre et de la chute des premiers humains. Mais il ne parait pas que la vision de l’Éden ait jamais tenu une grande place dans la pensée hébraïque. Le.prophète n’y fait jamais allusion. Jamais Israël ne pleura sur la disparition du bonheur vague
du passé. Israël vécüt pour l'avenir. L'idéal est dans l'avenir. (1) | |
Gest cette espérance féconde qui soutint le peuple au milieu de ses grands malheurs, le sauva de Ja mort aux heures les plus critiques de son histoire. Si grandes que fussent les tribulations, si complète la ruine, les pauvres restes de Benjamin et de Juda ont vécu, évoquant la vision de la restauration prochaine, se consolant en espérant. Et le rêve grandiose des voyants d'Israël après avoir fait la vie d'un peuple, fait la vie de l'humanité. Et Ja vision sublime des obscurs prédicateurs de la pauvre Judée déclamant à Jérusalem devant la foule indifférente, ou perdus dans le triste exil, est devenue notre vision, l'idéal vers lequel nous tendons, la brillante réalité de demain qui nous fait oublier les tristesses d'aujourd'hui,
L’espérance. hébraïque consista primitivement dans la croyance en un grand avenir politique pour le peuple de Jéhovah. Israël est l'œuvre et la propriété de l’élohim national. Cet élohim aime son peuple, le protège contre ses ennemis, il lui donne la paix, le bonheur et la gloire. Il est vrai que l'expérience infligeait d’éclatants démentis à ces rêves enchantés. Israël avait de grands motifs de douter de la protection du Jéhovah tout puissant. La vie des petites tribus palestiniennes fut dure et sans éclat. Guerres misérables, conflits incessants avec les peuples voisins, anarchie presque continuelle, médiocrité politique à peine interrompue par les règnes brillants mais coûteux de David et de Salomon... c'était plus qu'il n’en fallait pour désespérer l'âme d'une nation. Et cependant Israël erut. Plus grande était la ruine plus grande aussi la confiance en Jéhovah. Jéhovah aura son jour contre tous les ennemis de son peuple. Les Philistins, Edom, Moab, Damas, Tyr, tomberont devant l'intervention
(1) Les Grecs et les Latins, dit Pastal, ont fait régner de fausses déités, les poètes ont fait cent diverses théologies, les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes ; et cependant il y avait toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisaient le Messie qui n'était connu que d'eux... Ce n'est pas un homme qui le dit, c'est une infinité d'hommes, un peuple entier prophétisant et fait exprès durant 4000 ans.
divine. Dans la vallée du jugement la multitude des nations se rassemblera épouvantée. Jéhovah rug'ira de Sion, les cieux et la terre seront ébranlés, les ennemis d'Israël seront dévastés. Mais Jéhovah restera un refuge pour son peuple,un abri pour les enfants d'Israël. Alors commencera l’état paradisiaque, le moût ruissellera des montagnes, le lait coulera des collines, et il y aura de l’eau dans tous les torrents de Juda.
Israël s’enivra de cette fumée d'encens. C'était les yeux fixés sur ces descriptions merveilleuses qu'il luttait contre l'étranger et qu’au jour du malheur il retrouvait la force eb l'espérance. C’estainsi que Juda traversa la tourmente assyro-chaldéenne où Ephraïm avait sombré. Entraîné par son utopie, il quitta la terre d’exil et rebâtit les murs de Sion.
Et cependant, quelque grande qu'’ait été l'influence de ces espérances patriotiques dans les destinées du peuplehébreu,,. elles n'auraient pas suffi pour lui donner une place capitale dans l'histoire religieuse de l’humanité. Tous les peuples, après tout, se sont crus protégés par quelque divinité nationale, qui per fas et nefas devait les faire triompher sur tous leurs ennemis. Mais en Israël les prophètes ont paru, qui faisant passer dans l'espérance populaire leur conscience enflammée par le souffle divin, ont espéré non plus seulement le triomphe de leur nation, mais le triomphe du bien par leur nation. Avec eux Jéhovah n’est plus une simple divinité nationale c’esf le Dieu juste et le Dieu bon. Et dès lors un nouvel esprit anime l’espérance hébraïque. Elle devient la foi au triomphe de l’éternelle justice. Sans doute, même alors, les espérances de restauration matérielle, de bonheur, de gloire n’ont pas disparu. Le prophète aime à se laisser bercer dans les songes dorés d’un paradis terrestre .L'hébreu ne sépare pas le corps de l’âme et la terre du ciel. Mais au dessus de la vision du bonheur plane l'idéal de justice.
La conscience sémite pouvait seule espérer ainsi, pour enfanter le messianisme il faut croire à la justice divine et douter de l’immortalité. L’Aryen qui doutait de la bonté des dieux et croyait à l’âme éternelle se contente facilement d'un
vague à peu près, d'une demi-justice dans les affaires de ce monde. Le monde visible est un mal, la matière est mauvaise et l'âme souillée par son contact n’aspire qu'à s’en dégager pour regagner sa vraie demeure. L'avenir n’était pas à ces désabusés. L'avenir est à ceux qui espèrent les nouveaux cieux et la nouvelle terre et le triomphe final du juste Jéhovah. L'hébreu ne croyait pas à l’immortalité individuelle. C'était une grave lacune. Elle devait faire le désespoir de Job. Mais c'était aussi une force, Elle empêcha le prophète de se résigner aux imperfections du monde et le fit vivre pour le triomphe du bien. Israël châtié et purifié par la colère divine deviendra un peuple de justes,une nation sainte; Jérusalem relevée de ses ruines vivra pour le triomphe de la justice, pour la réalisation de l'idéal moral. Et l’un après l'autre les individus et les peuples viendront sur la montagne sainte et entreront dans la maison de l'Eternel pour lui demander l’eau vive et le pain de vie.
Cet idéal sera atteint grâce à l’oint de Jéhovah, représentant de la justice divine qui règnera sur le trône de David. Le Messie n’est pas cet être théologique, mystérieux et surnaturel des apocalypses juives et des exégèses de la synagogue ; le Messie c’est le prince juste auquel Jéhovah a confié la nation. Aujourd'hui nous croyons aux institutions ; nous appelons de nos vœux l'heure où l’organisation sociale actuelle tombera, et où, les institutions du passé ayant été détruites, il s’en élèvera de nouvelles plus justes répondant à des besoins nouveaux. Le sémite du VITE" siècle se soucie : moins de la loi que du législateur. Les institutions, l'organisation sociale, c’est le bon plaisir du monarque. La société parfaite n’est possible qu'avec un prince parfait. Et le prophète attend le jour où Jéhovah fera pousser du vieux tronc de la maison de David un rejeton fidèle, un roi qui s'acquittera de ses fonctions avec justice, abolira le crime et l'iniquibé, jugera les pauvres avec bonté, établira sur Ja montagne sainte, l’ère de paix et d'amour. Le messianisme c'est la foi au salut du monde par un monarque juste.
« Le vrai et naturel sens de l’Ecriture, disait (Calvin,
est celui qui est simple et naïf. » N'oublions pasce vénérable principe d’exégèse. Et, nous élevant au-dessus de l'horizon borné des sectes et des écoles, contemplons librement la vision consolante, écoutons l'hymne aux notes argentines. Nous ne sommes pas ici devant un dogme ou un système, mais devant l'espérance sacrée de l’âme affamée de justice devant les murailles de la nouvelle Jérusalem !