V. — Le christianisme protestant
Insuffisance sociale de la Réforme.
La Réforme a été considérée comme un retour au christianisme primitif... Cela n’est qu'à demi-vrai car il manque au protestantisme de Luther et de Calvin ce qui faisait le fondement même de la foi apostolique : l’esprit de Réforme so- Ciale et l'attente de la parousie. Sans doute, au point de vue de l'expérience religieuse la Réforme était évangélique, elle élait fondée sur le grand principe paulinien : « Le juste vivra par la foi. » L'élément moral auquel le pagano-christianisme grec et latin avait substitué l'élément métaphysique et ecclésiastique est remis en pleine lumière. Le problème religieux est posé dans ses vrais termes : Sainteté individuelle, et justice sociale. La lecture de la Bible éleva très haut l'idéal de l'humanité et donna au monde des phalanges de martyrs et
de héros, les réformateurs du XVI” siècle, les puritains du
X VII", tous hommes de la Bible lecteurs assidus de l’ancien testament et sans cesse en communion avee les Moïse, les Samuel, les Elie.
Et cependant, il faut l'avouer, la Réforme du XVI" siècle était incomplète. Le retour à l’hébraïsme n’était qu'apparent. Les Réformateurs sont aussi les hommes de la Renaissance, ils sont pénétrés de culture gréco-latine. Le dogme grec subsiste dans leurthéologie. D'où viennent ces préoccupations de nos premières confessions de foi, ces concepts abstraits sur les trois Personnes de la Trinité, cette métaphysique du Dieu agnostique, mfini,immuable?D'où viennent ces formules dogmatiques, ces excommunications, ces discussions stériles, sur le baptême et sur la Cène? De l'hellénisme, d'Athènes, d'Alexandrie et de Rome en passant par Origène, Athanase, Jérôme et Augustin.
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Cette culture gréco-latine et cette inintelligence de l'hébraïsme éclatent dans la manière dont les Réformateurs comprenaient l'Ancien Testament. Voici pour Calvinles trois articles du credo des prophètes:
Premièrement que le Seigneur n'a point proposéaux juifs une félicité terrienne comme un but auquel ils dussent aspirer ; mais qu'il les a adoptés en espérance d'immorlalité et leur a révélé et justifié cette adoption. Secondement que l'alliance par laquelle ils étaient conjoints avec Dieu, n'a pas été fondée sur leurs mérites, mais sur la seule miséricorde d'icelui. Tiercement qu'ilsontconnu Christ pour médiateur par lequel ils étaient conjoints à Dieu et fuits participants de ses
promesses.»
: Et comme ïls avaient les mêmes dogmes, les Hébreux avaient mêmes sacrements que nous :
« Les juifs ont été baptisés au passage de la Mer Rouge et en la nuée qui les défendait contre les ardeurs du soleil. ..L'apôtre affirme qu'ils ont mangé la méme viande spirituelle et ont le même breuvage spirituel qui nous esi donné, exposant que c'est Jésus-Christ. »
Cette détestable exégèse est dominée par un étrange à priori. Pour Calvin dans toute la Bible, il s’agit d’un combat entre le matérialisme et le spiritualisme. Le Nouveau T'estament est interprêté à la lumière de la philosophie des Pères et l'Ancien Testament à la lumière du Nouveau. Et dès lors, le grand souci du Réformateur est de -prouver «que le vieil Testament regardait principalement la vie future. »
Ce vice de méthode n'était qu'une conséquence d'un vice autrement profond de la pensée religieuse protestante. Le protestantisme est subjectiviste et individualiste. Et ce fut là sa gloire. Une religion qui cesse d’être subjectiviste eb individualiste cesse d’être morale, car la morale n’est possible que par l'individu libre...
Mais l’individualisme a ses dangers et la réforme protes- «
tante ne les a pas évités. À force de parler de salut individuel on court le risque d'oublier que l'individu n’est qu’un moyen
et que la fin, c’est le salut social. La notion évangélique de
Royaume de Dieu, l'idéal hébraïque du Messie-roi sont restés à l'arrière plan. Abdication funeste ! elle a abouti à la théorie des révivalistes modernes, qui, considèrent la vie du Chrétien comme une préparation à la mort, ne prêchant que la conversion et la grâce etoubliant que la nature et la société doivent être leur milieu et leur moyen d'action. Elle a abouti à la pratique des quiétistes, pour lesquels la piété est une sûre retraite contre les orages du dehors et qui se laissent doucement endormir dans la contemplation de l'idéal exfatique et céleste.
À côté de l’ultra-individualisme, nous trouvons l'esprit ecclésiastique, principe tout aussi néfaste pour le développement de l’idée messianique. La Réforme ne se dégag'ea Jamais complètement du point de vue catholique. La grande préoccupation de belles eb saintes âmes à l’activité dévorante sera de fonder leur église, l'Eglise une, infaillible etparfaite, qui possède la vérité, toute la vérité, et qui jettera l’anathème à ceux qui ne rentrent pas dans ses cadres. Le libre examen rendait impossible la formation de la grande église protestante universelle. On n'y perdit rien. A sa place, il s'est formé une foule de groupements dont les divisions ne sont pas aussi fécondes que les optimistes veulent bien le le croire, Or, l'esprit ecclésiastique es£ le grand obstacle à la prédication du Royaume, parce qu'il substitue les stériles préoccupations des églises visibles, moyens toujours imparfaits’ et toujours perfectibles, à l’amour de la grande église invisible, seule pure et seule sainte, qui se recrute partout, aussi bien chez les péagers et les prostituées, que dans le fond des sacristies. |
Faut-il s'étonner dès lors que la Réforme dont l'œuvre a été si grande el si pure dans le domaine de la piété personnelle et de la morale individuelle soit restée impuissante duns le domaine social? (1) Ici encore le protestantisme est
(1) On a bien dit que les Réformateurs étaient les fondateurs des libertés modernes. Cela n'est. qu'à demi-vrai, sans doute il y avait dans la Réforme un principe de liberté. Mais ce printipe n'a pas été appliqué dans le do-
resté bien loin du christianisme primitif. Il a créé d’admirables œuvres de philanthropie, mais on ne peut pas dire qu'il ait relevé le peuple qu'il ait travaillé avec lui pour lui, qu'il l'ait assisté dans ses tentatives d’émancipation économique.
Les Réformateurs se sont laissés bien souvent paralyser par les liens qu’ils contractaient avec les classes aristocratiques et conservatrices.Les historiens catholiques ont pû nous reprocher, hélas non sans quelque raison, l'influence des princes dans la Réforme luthérienne et anglicane. (1) Lors de laguerre des paysans, Luther eut une bien triste attitude: La manière dont il prêchala croisade contre les foules révoltées nous fait oublier ses belles indignations contre l’industrie, le commerce et le prêt à intérêt. Dans l'approbation donnée par le Réformateur à la bigamie du landgrave de Hesse nous retrouvons lamême préoccupalion funeste de conserver les faveurs des grands à sa cause, au risque de se compromettre par de dangereuses accommodations. 3
11 faut l'avouer, le protestantisme est resté généralement éloigné du peuple, il n’a pas eu le courage de rester méprisé, rejeté par les riches et les puissants. Et sa faiblesse à été là où il cherchaitsa force. Geux qu’il croyait êtreses appuis l'ont empêché de réaliser l'idéal social de Jésus et la justice du royaume de Dieu, Nos églises qui,avec leurs principes de liberté, de devoir, de solidarité chrétienne,semblaiïent devoir diriger nos mouvements sociaux et marcher à la tête de la démocratie n’ont été bien souvent que des églises de
caste, assujetties au capital et incapables de prendre une
maine politique et social. La Révolution est fille de la Renaïssance et non de la Réforme. Sa notion de liberté est païenne. Elle ignore lés grands dogmes de la Réforme, l'honneur de Dieu, le mal radical etc. Nos réformateurs ont assez de titres de gloire sans qu'il soit nécessaire d'en faire les pères de l'esprit moderne.
(4) I faut reconnaitre, il est vrai, que, plus d’une fois, (Réforme de Knox, puritanisme, villes libres de la réforme,) Réforme et démocratie ont mar: ché de pair. Le protestantisme a organisé l'éducation populaire. Mais ces exceptions n'ont pas empéché la Réforme d'être conservatrice au point de vue social. Les anabaptistes avec leur folie chiliaste et leurs doctrines révolutionnaires étaient à certains points de vue plus fidèles à Ja tradition prophétique que le protestantisme orthodoxe, |
titude indépendante en face des grands | problèmes de la justice, de. l'égalité sociales et économiques. (1) À ce point de vue, comme au point de vue dogmatiqueetecclésiastique, Ja Réforme r ne s’estpas suffisamment affranchie de la tradition À pou et Son œuvre reste inachevée. 0000
Le protestantisme du XVF® siècle était un retour au a éthique. Mais la révolution religieuse ne sera complète que lorsque nous serons retournés au christianisme
social, au 1 christianisme messianique.
ro Certes on ne saurait leur en faire un crime. IlLest dans Ji destinés
des érands mouvements religieux de ne triompher que grâce à l'autorité de quelques chefs d'Etat ou d'une classe. Ge qui s'était vu pour le jéhovisme à vec Ezéchias, pour le boudhisme avec Asoka, pour le christianisme avec A Constantin devait se reproduire au XVIe siècle pour le protestantisme avec les princes. Dure nécessité! Dans l'Etat de guerre où se trouve le monde
a vérité ne triomphe que par l'autorité des aristocraties !
VI. — Le divorce entre le christianisme et la conscience moderne
Le monde moderne s’est organisé hors de l'Eglise qui ne répondait plus à ses aspirations. Les foules ont vidé nos temples et sont allées vers de plus clairs ruisseaux apaiser leur soif de justice et de vérité. |
La vérité !.... L'Eglise a combattu la science et a engagé contre elle une guerre sans merci ni trêve. Les théologiens ont crû devoir nier les faits, fermer les yeux à l'évidence pour défendre les intérêts d’une dogmatique surannée. Mais devant un fait bien constaté, doivent céder tous les textes, fussent-ils scripturaires,et l'Eglise a dû avouer à la fin sa défaite sanglante qui l'a couverte de ridicule aux yeux des esprits cultivés.
La justice! L'Eglise a défendu obstinément le conservatisme, et les aristocraties l’entraînent dans leur chute. Le malentendu entre le christianisme et le peuple va tous les jours s'aggravant, la classe bourgeoise presque seule vient encore sous la voûte de nos temples affirmer la triste sohdarité qui les unit à un organisme déchu. Le siècle s’est développé contre l'Eglise, et les progrès de l’un ont marqué la ruine de l’autre.
C'est là le grand schisme qui fait de notre temps l’époque la plus critique au point de vue des destinées del’humanité depuis la crucifixion du Fils de l’homme. Temps sombres pour l'Eglise, qui, si elle ne se repent de son assujétissement à la richesse, et de sa complicité avec l’iniquité sociale, va être foulée aux pieds des démocraties révoltées. Temps plus sombres encore pour l’âme moderne, qui, séparée du vieux tronc d’où le monde tirait sa vie, se trouve impuissante et stérile.
La religion est, quoique fassent ses prêtres, si indissolu-
blement unie à la morale, que toute religion qui sombre fait
Sobrer lu conscience avec elle. De là, le grand désarroi de
notre génération en quête d’un Dieu nouveau et d’un autre évangile.
Aux heures du premier enthousiasme, on avait cru que la science allait donner une religion nouvelle, et, avec une foi
aussi aveugle que robuste, les croyantspositivistes saluaient
en cris magnifiques la nouvelle divinité :
« Le monde, s'écriait-on, est aujourd'hui sans mystère, la conception rationnelle prétend tout éclairer et tout comprendre, elle étend son déterminisme fatal jusqu'au monde moral... » (Berthelot).
La science devait être la grande lbératrice.Elle allait faire ce que l'Eglise n'avait pas su faire, émanciper les foules opprimées, supprimer le paupérisme, affranchir l’homme de la matière :
« Grâce aux savants, grâce aux spécialistes de l'intelligence, grâce aux inventeurs enfin, la foule va être rachetée affranchie, affiliée à lélite, et remplacée dans son douloureux rô!e d’Atlas portant le ciel par l'insensible armée des forces naturelles. Ce r’est plus de pauvre chair saignante, mais de mélal brut que seront construits désormais les soubassements des sociétés humaines... En ce siècle la science a modifié le rapport de l’homme et .de la nature... La frêle et chétive créature a capté l'ouragan des forces cosmiques, et dressé à son service une armée immense de monstres de fer...» (Izoulet)
Mais la science n’a pas répondu aux espérances que l'on avait fondées sur elle et le positivisme lui aussi a fait faillite. Après avoir déchristianisé le monde et brisé la croix, il n'a sû remplacer ce qu'il avait détruit, après avoir fermé les avenues du ciel il u'a pas même rendu plus douce la vie de celte terre.
Et dans sa colossale déception, l'âme modernes'est trouvée déroutée, déracinée. Les uns sont allés, demandant à un vague mysticisme la foi qu'ils avaient perdue. [bsen, Tolstoï, néochrétiens, néo-boudhistes, panthéistes, religiosâtres... Le mystère des choses les tourmente, l'idéal les attire, ils s’'accrochent désespérément à l’invisible, cet invisible ne serait-il qu’un fantôme, ils cherchent anxieusement la reli-
Les