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IV. L'hébraïsme et l’hellénisme en philosophie

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La Grèce ne nous a pas seulement donné son art elle nous à aussi donné sa spéculation. La science, la philosophie viennent des grecs.

Les Grecs furent un peuple admirablement préparé pour les distinctions, séparations, analyses, définitions. Mais. ils avaient les défauts de leurs qualités. À force d’abstraire et de généraliser ils ont oublié la réalité vivante des choses. Leurs systèmes métaphysiques sont de belles constructions, dont nous admirons l'ingéniosité. Mais les idées de substance, de force,de matière, de mouvement,de cause,toutes ces idoles ontologiques, ces abstractions réalisées dont ils ont peuplé l'univers ont trop souvent égaré Ia pensée philosophique et leur influence a été néfaste. Les deux grandes erreurs de la philosophie moderne, le matérialisme mécanique évolutioniste et l'idéalisme mathématique logique viennent de l'hellénisme.

Thalès, Héraclite, Anaximène, isolent un des éléments sensibles de l'univers et le considèrent comme fond et substance de tous les êtres. Le monde par évolutions successives est sorti de l'air, de l’eau ou du feu. C’est le trausformisme qui paraît plus de vingt siècles avant Spencer. Les stoïciens vont bientôt développer cette philosophie et prendre au vieil Héraclite son idée du feu toujours vivant s’allumant et s’éteignant avec mesure.

Entre l'école évoiutioniste moderne et les doctrines de ces vieux physiciens les analogies sont frappantes. C'est au fond la même philosophie. Même idée de force el de matière exprimée en termes moins symboliques et plus abstraits, la même contradiction de l’un devenant spontanément quelque chose, le même néant d’infini, les mêmes doctrines substantialistes et suppression déterministes. Mais le développement scientifi-

que a donné au matérialisme moderne des apparences positives que n'avait pas le matérialisme grec. On a accumulé une quantité de faits et de lois et l’on a élevé sur ces soubassements scientifiques des généralisations hâtives, qui, en dépit de leurs méthodes et de leurs prétentions, n’en sont pas moins des constructions métaphysiques.

De la Grèce viennent aussi les vaines entités, les abstractions substantialistes, les mythes philosophiques les recherches sur l'absolu — Anaximandre, Parménide, Pythagore, Platon, Aristote,tous,quelles que soientles différences qui les séparent,s accordent à considérer le monde sous l’aspect des attributs, ontologiques, logiques, mathématiques, au lieu de le considérer sous l'aspect des attributs moraux.

Anaximandre voit le principe des choses dans l'infini. Xénophase et les Eléates dans l'unité, sphère impassible qui n’est ni limitée ni illimitée ni en repos ni en mouvement, sans multiplicité et sans changement. Pythagore cherche l'absolu dans le nombre et voit dans la mathématique l'explication de la réalité. |

Avec Platon nous n’avançons guère. Sa philosophie toute de logique mathématique et réaliste était un principe morbide qui a longtemps égaré la pensée chrétienne et a laissé son empreinte sur la philosophie moderne. A la place de la réalité concrète, Platon place les idées, abstractions ayant une existence réelle séparée des choses. Son Dieu est l’idée des idées, fort analogue à l'Un des Éléates. Il est vrai que le monde est l’œuvre d’un démiurge.Mais ce démiurge, dont on pourrait d'ailleurs fort bien se passer, ne fait qu'orgauiser le monde sur le modèle des idées éternelles.

Il semble au premier abord que le Dieu d’Aristote soit plus yivant, plus humain. Il est la Pensée Pure. Mais il ne faut pas s’y méprendre, cette pensée n'a rien d’anthropomorphique. Moteur universel qui meutle monde sans être mû, sans intelligence,sans volonté,ce Dieu ne diffère que par le nom de l'infini d'Anaximandre ou du nombre des Pythagoriciens.

On sait comment cette spéculation de l’idée abstraite, de

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l'entité métaphysique pénétra la pensée chrétienne en passant par Alexandrie, Philon prétendit l’accommoder au vieil hébraïsme mais il n’y réussit qu’en escamotant l'Ancien Testament à force d'interprétations allégoriques.

Les néo-platoniciens donnèrent à la pensée grecque sa forme définitive et inventèrent les hypostases intermédiaires entre le Dieu inconnaissable et la réalité matérielle, l’'Un, l'Intelligence et l’Ame du monde.

Les Pères acceptèrent avec enthousiasme ces beaux romans métaphysiques. Unité et Immutabilité divines sont posées en face d’un monde dont Dieu est pourtant le créateur, Île conservateur, l'unique agent de tout ce qui se produit de réel. Les choses visibles ont leur principe dans une unitéqui n'admet ni succession, ni étendue, ni changement,

La théologie du moyen âge s’inspira de la philosophie d'Aristote comme les Pères s'étaient inspirés du Platonisme alexandrin et ce furent alors les stérilités scolastiques.

Descartes ne se dégagea qu'imparfaitement du vieux courant et laissa subsister à côté deséléments chrétiens deliberté, de création, de théisme, les vieilles idoles de substance, de cause transitive, d'étendue, de matière, de force, d’infini. Spinoza développa dans toute sa rigueur ce courant panthéiste substantialiste et déterministe. Dieu est la substance infinie dont les attributs infinis sont infiniment modifiés. La pensée et l'étendue sont des attributs de la substance. —

L'immatérialisme de Berkeley, le phénoménisme de Hume, la critique de Kant furent des réactions imparfaites car ces: philosophes ne se débarrassèrent jamais complètement des vains fantômes que la spéculation hellénique avait inventés. Kant malgré sa critique hardie qui balayait si fort les vieux mythes métaphysiques laissa subsister dans sa philosophie le noumène inconnaissable source de tous les errements panthéistes et substantialistes de la philosophie allemande.

Schelling Hegel rétablirent la substance au fond immuable des anciennes doclrines.!lsidentifièrent les contradictoires comme aulrefois Parménide identifiait les différents, Les constructions laborieuses, ces vaines spéculations sur l'infini

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qui ont demandé de si puissants efforts, n'ont guère abouti qu'à arrêter les progrès de la philosophie moderne et à la faire reculer de plusieurs siècles en arrière.

Mais tandis que l’hellénisme engendrait ainsi la philosophie physique du matérialisme et la philosophie logique et mathématique de l’absträction métaphysique, le christianisme, en dépit de toutes ses abdications, conservait sous l'écorce païsnne le principe hébraïque et la philosophie de la vie.

L’hébraïsme en effet considère le monde sous l'aspect biologique et moral. Le principe de vie est présenté comme le principe dirigeant, le seul intéressant de l'univers. Le Dieu abstrait l’Infini, l’Un, l'Idée, la Pensée y est remplacé par Jéhovah le Vivant. Jéhovah estle propagateur de la vie.

Il a formé les montagnes et ercé le vent Il fait connaître à l'homme ses pensées...

11 change les ténèbres en aurore,

Il obscurcit le jour pour en faire la nuit, 11 appelle les eaux de la mer,

Il les répand à la surface de la terre.

Jéhovah est son nom.

Dieu-vie el surtout Dieu social, Dieu de justice et de bonté, rénumérateur tout-puissant, garant de la loi morale, Jéhovah récompense le juste et punitle méchant, détruit comme un vase d'argile ceux qui ne marchent pas justes devant sa face. Jéhovah aime et pardonne les fidèles qui se confient en lui. Il est le Père Céleste, le bienfaiteur des hommes. Il est le souverain Bien.

Point de spéculations métaphysiques sur ce Dieu. Ge que l'homme désire en savoir ce sont ses attribuls moraux. Tout le reste lui est indifférent « Nul mortel ne peut me voir et vivre, disait Jéhovah à Moïse. Mais viens, tu te mettras dans le creux du rocher, je te cacherai de ma main, je ferai passer ma gloire devant toi. Et tu m'apercevras par derrière. »

La seule spéculation que l'hébreu se soit permise c'est celle de Job, c’est-à-dire le grand problème de l'éthique et

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de la vie sociale. La question qui tourmente ces âmes affamées de justice ce ne sont pas les rapports de la pensée et de l'étendue, de l’idée et de la matière, c’est la souffrance du juste et la prospérité du méchant. Les constructions logiques dans l’abstrait n'ont jamais troublé ces. races éminemment pratiques. Les ouvrages de spéculation ne tiennent qu'une très petite place dans leur littérature. Les Proverbes, simples sentences sans prétention métaphysique, le livre de Job et plus tard la Sapience du Siracide sont à peu près tout ce qui nous reste des sages d'Israël. (1) La Sapience de Salomon est la première œuvre à portée ontologique que l'hébraïsme ait produite. Et encore est-ce sous l'influence de l’hellénisme alexandrin que ce livre a été composé. Son auteur comme Philon.est moins juif que grec. |

Cette philosophie de la raison pratique et de la vie sociale à demi abandonnée par le christianisme, reparaît vers la fin du moyen âge sous des formes nouvelles dans les philosophies mystiques et théosophiques. Saluons ici dans quelques rêveurs obscurs, ignorés des modernes, à la tête desquels il faut placer le prince des théosophes, Jacob Bœhme l'une des origines du mouvement philosophique contemporain. C’est d'eux beaucoup plus que de Descartes que se réclamera la philosophie de l'avenir. Cette tendance conservée par le Kant de la raison pratique, parle Sshelling deuxième manière, par Secrétan et quelques autres penseurs, semble avoir pris à la fin de ce siècle un développement considérable.

Et d’abord l'héritage du génie grec le matérialisme mécanique et l’abstraction logique et mathématique commencent à disparaître. Le matérialisme mécanique qui avait pris avec le progrès scientifique du XVII" siècle et la philosophie évolutioniste du XIX®° un grand développement a été ruiné

(1) Chose importante à noter: lorsque l'hébreu étudie la nature, il ne fait pas des cosmogonies comme les physiciens grecs mais des descriptions d'animaux et de végétaux, des histoires naturelles. (Paroles d'Agur dans les Proverbes. Description du cheval, de lautruche, du crocodile du Léviathan, de l'hippopotame dans Job, etc.

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par les savantes analyses de Ravaisson,Lachelier, Liard, Renouvier, Boutroux, Bergson, etc.— La nécessité mécanique est brisée, une place est faite à la liberté et à l’indéterminisme dans la science. Les prétendus postulats scientifiques que le matérialisme avait proclamés ont disparu. Aujourd'hui il ne se trouveguère plus de matérialistes que parmi les savants de profession peu habitués aux disciplines philosophiques. — Saus doute l’évolutionisme est devenu la grande philosophie du siècle.— Mais ce qui a triomphé c’est plutôt la méthode évolutioniste que la philosophie évolutioniste. On abandonne de plus en plus l’idée spencérienne d’une substance qui se développe nécessairement d'elle-même et cette théorie grossière qui prétend faire sortir le supérieur de l’inférieur, la vie du mécanisme et la pensée de la matière sans l'intervention d’un agent libre, d’une volonté supérieure.

Et en même temps que tombaient les vieilles idoles mécaniques de matière de force, une critique sévère renversait les fantômes logiques et mathématiques de la philosophie idéaliste, Sucecessivement ont disparu les concepts de substance, de cause, d'infini, toutes les abstractions dans lesquelles on avait cru pouvoir enfermer le grand monde. On a cherché l'explication de l'univers autre part que dans la mathématique, autre part que dans la mécanique et la physique, on l’a cherchée dans les sciences de la vie et tout spécialement dans la science la plus jeune mais aussi la plus large et la plus complexe la sociologie. | |

L'avènement de la sociologie est le commencement d'une ère nouvelle pour la philosophie idéaliste. Le mouvementphilosophique contemporain nous oriente de ce côté-là. Les études de Marion sur la solidarité morale, de Durkeim eur la division du travail social, de Gide sur la solidarité sociale, de Tarde sur l'invention et l'imitation, de la thèse aux formes imaginatives où Izoulet montre dans la conception bio-sociologique de l'univers la clef de tous les grands problèmes philosophiques, l'œuvre si sincère et si hardie où Jun des plus puissants penseurs du siècle Guyau ramène l’art, la morale, la religion à « la vie intensive et expansive aboutissant à l’universelle solidarité », autant de tentalives pour

faire des sciences biologiques et particulièrement de la science sociale le type de synthèse universelle. (1)

Le monde est le grand organisme et la cité universelle. La métaphysique n'est désormais que l'application de la biologie et de la psychologie à la cosmologie.

M. Fouillée ( Le mouvement idéaliste en France ) accepte ce point de vue:

« Selon nous,aucune conscience n'étant isolée, sinon par abstraction, et le moi enveloppant autrui, c’est dans l’unité fondamentale des cons-

ciences qu’on devra chercher le lien universel. On aboutira à concevoir

tout le matériel du monde sous la forme biolagique, comme vivant, tout Ie mental sous la forme psycho-sociologique comme sentant, désirant et tendant à Funion avec autrui. Enfin, le mental étant désormais accepté comme Île vrai contenu de la réalité dontle matériel n’est qu'une forme, la philosophie, parvenue à son derrier stade considérera la société universelle des consciences comme le fond de ec qu’on appelait

autrefois la nature.C'est donc,croyons-nous,la plus récente et la plus jeune des sciences la sociologie qui nous fournira ainsi le meilleur type dè

synthèse universeile... L'indentité des lois biologiques et des lois sociologiques permettra de passer au point de vue cosmologique et nous fera concevoir le monde entier non sculement comme un vas!e

organisme où tout conspire ctsympathise, mais encore comme un orga-

nisme social ou tendant à devenir social. »

La sociologie n’est vieille que d’un demi-siècle, mais la

tendance à considérer le monde sous son aspect social date de trois mille ans. C'est la conception hébraïque qui reparait en pleine ère moderne.

(1) Nous pourrions ajouter beaucoup d'autres auteurs à cette liste.— En tout cas,nous devons mentionner les cours si suggestifs de M. le professeur Leenbardte!sa réaction contre la méthode mécanique de l’école de Spencer et contre la méthode logique et mathématique du néo-criticisme. Nous regrettons encore qu'il n'ait pas donné à ces idées vraiment originales et fécondes une plus grande publicité.

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