DESTINEES
Le monde, positif et scientifique, de l'Harmonie sociale, et le grand livre des Destinées Universelles, étaient ouverts devant lui.
Je ne dirai rien ici de toutes les découvertes transcendantes sur l'homme, sur l'univers et sur Dieu, qui découlaient à flots lumineux de celte première conception, fécondée parungéaie de cette trempe. Ces vues sont follement éu-delà de la portée de nos sciences matérielles, analytiques et terre-à terre, de nos intelligences noueuses, de nos esprits rouilles et encrassés, des opinions lourdes et vulgaires d'une époque sans foi religieuse, sans élan intellectuel et sans grande aspiration synthétique, qu'une exploration rapide de ces merveilles de la Science de l'harmonie universelle, dépourvue de longues déductions et de preuves, serait comprise, de la plupart des lecteurs, comme un discours d'Arago sur les découvertes de l'Astronomie moderne, adressé à des Osages ou des Iroquois.
S d. CARACTÈRES ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX DU SYSTÈME PHALANSTÉRIEN.
Me bornant à la partie purement économique de la conception de~Fourier, je la caractérise en peu de mots.
Arme de la clef de la loi du mouvement universel (la loi seriaire), Fourier démontre l'histoire à la main :
Que les sociétés humaines, au delà de la société primitive, se sont produites sous quatre formes ou périodes succossives, Sauvagerie, Patriarcat, Barbarie et Civilisation, dont il donne les lois particulières de développement ;
Que la Civilisation, cinquième échelon du mouvement social ascendant, appartient encore aux périodes de fourberie, d'oppression, de carnage, d'indigenoe, de perversité et d'égoïsme ; toutes quatre basées sur le morcellement. — Il donne la formule Complote dos développements de la Civilisation ; et tous ceux qui on ont étudié le tableau, publié en 1808, ont reconnu l'étonnante concordance do tous les faits sociaux survenus depuis
cette époque, avec les termes précis de cette admirable formule.
Enfin il produit et décrit, de toutes pièces, les voies et moyons decon-tn.ction des sociétés su: érieures ou harmoniques, fondées sur le pri icipe de l'Association.
La Commune rurale est 1 'élément alvéolaire de la société. Toute doctrine socialiste de réorganisation qui ne présente pas un plan applicable à la commune et n'< fiïe pas de oroever sa valeur par une expéiiéaace sur une lieue carrée de terrain, avant pour élément capital l'agriculture, est une doctrine vague ou incomplète, qui ne saurait avoir sérieusement aucune prétention pratique.
LaComirune associée prend le nom Phalange, pour se distinguer de la Commune mo. celée pauvre et divergente des Barbares ou des Civilisés. De là le non de Phalanstère donné à l'habitation, tout à la fois économique et somptueuse, de la population sociétaire.
La proprit té individuelle est parfaitement respectée et maintenue dans la Commune associée. Les valeurs mobilières et immobi'ières, formant l'apport social, sont représentées par des Actions qui laissent aux mains de chaque sociétaire habitant ou non, la valeur de ses apports personnels en instruments de travail, en immeubles ou en capital financier. La constitution de la Propriété dans une Phalange est celle-là même que règlent les contrats ou actes de société, sous la forme civile, anonyme, commerciale ou autre, tels que nous les connaissons et qu'ils se pratiquent chaque jour.
Les travailleurs étant associés aux bénéfices de la Commune, en rais >n de leur Travail, comme les actionnaires en raison de leur Capital, tous ont désormais un intérêt i lentique à la prospérité collective. Plus de procès, de contestations de vicinal 'té et de bornage; plus de haies, de murs de clôture, de terrains perdus entre les héritages; plus de vois, ni le tromperies; plus de ruines provoqués par les collisions d'intérêt et les luttes dépréciatives de la concurrence anarchique. Plein accord del'intéiêt individuel avec l'intérêt général ; harmonie du Capital et du Travail ; fusion des classes..
La Phalango possède un système complet et très varié d'éducation théorique et professionnelle, crèches, salles d'asile, écoles, ateliers, cultures, dont l'objet est de fortifier L'âme et le corps, de développer chaque enfant dans la voie de ses vocations nat.ves et de l'attirer et l'attacher librement aux fonctions où ^es aptitudes le rendront le plus utile à lui-même et à la société.
Les instruments de travail, terre, cheptel, outils, etc., ne sont plus détenus par une classe oligarchique dont les tra /ailleurs dépendent.
La Phalange en est la fermière générale, et la valeur seule de ces instruments est personnellement appropriée.
Char-un travaille librement, suivantses goûts et se' aptitudes , se loge comme il l'entend; a son chez soi; vit comme il veut; est jugé par ses pairs en chaque (onction, et rét'ibué dans la proportion rie son concours, estimé au prorata du Capital et du Travail qu'il a fournis, du T.tlent dont il a 'ait preuve.
Quand une branche de fonctions attire trop, une autre pas assez on rétablit promDtemoritl'éq ulibre en ré luisant, au budget, l»js avantages attachés à la première, en augmentant ceux de la seconde. C'est un moyen ; il y en a d'autres.
Je ne décris point ici les voies et moyens, — il faut nour cela un livre ei.tier que l'on consente à étu lier ou mes quatre séances et des auditeurs qui consentent à écouter. Je ne me charge d'enseigner à personne, en un article de journal ou en un discours accompagné d'interruptions par ementaires, l'Astronomie, l'Algèbre ou la Science sociale, quoique j'aie passé mes examens sur les deux premières et pris mes grades dans la troisième; — je ne décris point l'organisation du travail sociétaire, les admirables stimulants qui développent incessamment l'activité, l'ardeur et la passion de tous en toutes fonctions ; le jeu des émulations, des ambitions, des récompenses ; le plaisir, la gaieté, l'entrain que la liberté, la vocation, le concours des masses, les grades et les distinctions à conquérir , l'accord des individus et des groupes, leurs prétentions rivales, leurs concurrences êmulathes, leurs esprits corporatifs, leurs migrations, leurs engrenages et leurs contrastes, leur communion et leur ralliement supérieur enfin dans le sentiment de la prospérité commune et de l'honneur commun, répandent sur tous les travaux de la Phalange.
Les œ ivres productives de l'art, de la science, de l'agriculture, des diverses industries, dont la plupart sont aujourd'hui si répugnantes qu'il faut le besom, la nécessité, la faim pour que nos troupeaux d'esclaves souverains consentent à s'y soumettre, deviennent bien autrement actives, ardentes et passionnées, que nos œuvres de dosti uetion et do guerre, auxquelles jamais cependant l'ardeur et la pa sion n'ont manqué. N >s plaisirs et nos fêtes sei aient bien insipides à côté des travaux et d^s manoeuvres, agricoles et autres, d'une seule petite Phalange bien équipée, bien montée et bien organisée. Que sera-ce quand des masses de Phalanges et leurs armées industrielles multiplieront le charme et l'attrait par le nombre et l'énergie de leurs concours ?
L'Organisation du travail atthayant! Toute la question so-
cialeest là, n'en déplaise aux gens de trop d'esprit que le Travail Attrayant fait tant rire.
S e. LES PARTISANS MI TRAVAIL RÉPUGNANT.
Vous riez, grands hommes, vous riez, savants politiques, hommes d'Etat de première force! Si savants, que vous savez parfaitement laisser vos producteurs et vos commerçants s'assassiner incessamment les uns les autres dans l'arène de votre concurrence anarcbique, et couvrir le terrain industriel de ruines, de fortunes brisées, de faillites et de banqueroutes, pour la plus grande gloire de votre science et le plus grand bien du corps social ! Si savants, que vous savez parfaitement laisser subsister dans la société et les haines aveugles des pai ti-, et les antagonismes acharnés des classes; et la guerre sans trêve du capital contre le travail, du travail contre le capital, du capital et du travail chacun contre lui-même; et les causes des crises commerciales qui bouleversent périodi juement l'industrie, et celles des révolutions po'itiques qui bouleversent périodiquement l'Etat' Si savants, qu'avec votre suffisance, votre impertinence de langage, votre outrecuidance pointue et vos discours gonflés, vous n'avez su que laisser accumuler toutes les difficultés les plus pressantes, tous les problèmes les plus urgents ; que vous n'avez rien su comprendre à votre temps, rien appris de ses besoins, rien pu guérir de ses plaies ! Si savants qu'aejourd'hui, aujourd'hui encore, en ftee des épouvantables réalités de la misère publique, de l'imminence d'une banqueroute et de la guerre civile et sociale ; en face de la débâcle de tout votre ancien régime de crédit parasite, de commerce mensonger, d'industrie ruinée, de propriété obérée, de féodalité financière évostree ; en présence de populations prêtes à s'ontre-dévorerles une» les autres comme les naufragés de la Méduse, vous n'avez au fond de votre sac de science, ô Savants! que des intrigues coupabl s ou des espérances contre-révolutionnaires, et puis ce grand, ce savant, ce profond remède : « il faut attendre le retour de la confiance! » *
Hé bien ! ô savants si capables, ô grands hommes d'EUt consommés, qui en savez si long, qui avez une telle portée de vue, de si grandes et si démocratiques espérances pour le peuple : le meilleur et le plus honorable d'entre vous, un- qui, tout sonore qu'il soit, n'est cependant ni plus vide ni plus creux que pas un de vous; celui-là, je l'ai entendu s'écrier, avec ce regard olympien et ce ton de Jupiter tonnant, qu'il conserve, il est vrai, souvent, pour vous dire : Bonjour, comment vous portezvous : « Oui! et il ne faut pas craindre de le dire, il n'y a pas » d'autre moyen pour quo la nécessité du travail s'accomplisse
« dans le société, il n'y a pas d'autre moyen QUE LA FAIM ! » la PRESSION DU BESOIN ! »
Au moins il est franc, celui-là ! et nous vous défions de pousser votro cynisme jusqu'où il pousse ainsi la franchise.
Or, écoutez-moi et tâchez de démolir ceci :
L'h >mmequi subit un sort et un travail que la FAIM seule le contraint de subir, auquel, seule, la pression du besoin le rive, celui-là est-il libre?
Que parlez-vous donc de LIBERTÉ, charlatans, qui repoussez du pied les hommes sérieux, vos égaux en intelligence, vos supérieurs en dévouement et en science, qui vous parlent de résoudre, pour le peuple et sa liberté, le problème du Travail Attrayant? Et que dis-je, n'avez-vous pas poussé contre des adversaires, que vous n'avez pas même la bonne foi d'étudier un peu ou d'étudierassez pour les comprendre, jusqu'à venir dénoncer à la Tribune nationale la pensée d'affranchir le peuple, de l'esclavage du Travail Répugnant, comme une pensée immorale et anti-sociale ! Ah! il est bien vrai, vous n'avez pas d'autre air à jouer, pour le peuple, que celui dts votre rival, de ce M. Guizot, qui disait aussi., du haut de la Tribune, de son \on hautain , impitoyable, de doctrinaire calviniste, le travail est cn frein! Et cet air vous n'êtes même pas, malgré vos prétentions, capables de le jouer mieux. Arrière donc ! arrière ! et ne parlez plus dd la Révolution française. Vous n'êtes pas de son école et vous n'avez rien de ses traditions ; car son école est démocratique et ses traditions sont chrétiennes. Vous êtes imprégnés jusqu'à la moè'le des os d'aristccratisme et d'ignorance sociale ; et quand votre bouche fait l'éloge de cette Révolution, glorieuse malgré ses crimes, elle la blasphème... Arrière! le Peuple, le Peuplo qui souffre ne veut pas de vous, et il a raison ; car vous n'êtes pas ses hommes. I
S f. LE TRAVAIL ATTRAYANT OU L'ESCLAVAGE DES MASSES.
Essavez donc de démolir ceci, pour voir? Et tâchez de suivre :
Le Travail est la nécessité sociale, la condition de l'existence et du progrès de l'humanité.
Tant que la plus grande masse des travaux nécessaires, continue à s'exécuter sous des conditions fatales d'abrutissement, de salaire exigu, de grossièreté, d'insalubrité, en un mot de répugnance, il faudra, pour que la nécessité s'accomplisse, ou le fouet 6u contre-maitro sur des esc'aves, ou le fouet de la faim sur des besoigneux et des prolétaires.
Or, si vous n'avez plus d'esclaves esclaves, d'esclaves personnels et au fouet, il vous faut des esclaves collectifs et a la favn ! — Vous en convenez vons-mêmes.
Et quand vous dites au prolétaire, à l'artisan, au laboureur,
à l'industriel, au commerçant gêné, au fermier narrasse, au propriétaire obéré, que nous vivons dans un ordre social ou chacun d'eux peut parvenir à la fortune par l'économie, la sobriété et le travail, vous gasconnez.
Vous gasconnez, d'abord, parce que cela n'est pas vrai; parce qu'il y a des millions et des millions d'hommes qui trava. lient comme des forçats dans les p'us durs labeurs et qui ne s'< nrichissent pas, puisque les spéculateurs, les intermédiaires, les parasites d'une part, et ceux qui sont nantis des capitaux et instruments de travail, ceux qui gagnent sur le travail des travailleurs, chefs d'industrie, maîtres, contremaîtres, marchandeurs, confectionneurs, d'autre part, ont seuls chance de s'enrichir, et encore se ruinent souvent.
Et vous gasconnez, ensuite, parcs qu'il est faux, archi-faux que votre soc été industrielle soit compatible avec l'enrichissement des travailleurs. Et, en effet, s'il était possible que tous les travailleurs devinssent riches, qui eiécuterait, le cas échéant, vostia\aux grossiers, abrutissants, malsains, répugnants ? Répondez à cela, ô grands maîtres.
La pression de la FAIM, l'aiguillon fatal, incessant du BESOIN peuvent seuls déterminer, forcer l'exécution de la plus grande partie de. vos travaux dans votre régime d'industrie répugnante. Vous le dites, et vous ne le diriez pas que cela ne changerait rien à l'affaire Qui donc les exécuterait, ces travaux, si tous devenaient, par l'exercice des vertus que vous imposez au peuple et que vous ne pratiquez pas, aisés ou riches? Repondez donc, sophistes endurcis, doctrinaires immoraux, qui voulez nous faire passer, nous autres partisans du Travail Attrayant, pour des apôtres d'immoralité sociale, des ennemis de Dieu et des hommes? Essayez donc au moins de répondre, puisque vous accusez, puisque vous jugez, puisque vous condamnez.
Le Travail Attrayant, une IMMORALITÉ! Il est IMMORAL déchet cher à rendre attrayant le Travail!! On a entendu celte abominable absurdité, cette* inimaginable sottise à la tribune de la République démocratique française ! C'est fabuleux.
Vous reconnaissez donc que la contrainte est la loi suprême de votre or Ire social; que vos travailleurs sont contraints, forcés, tyrannisés par la misère, et que c'est une nécessité fatale de votre société qu'il en soit ainsi. Ils ne sont donc pas libres, ils ne peuvent pas être libres vos travailleurs, puisque, s'ils devenaient libres en devenant riches, ils ne travailleraient plus, et que, cependant, il faut que des mas-es travaillent, et que la loi famélique du besoin seule peut les faire travailler. Tirez-vous delà.
// faut à votre régime industriel, de tou'.e nécessité, des masses de non-libres, comme il en fallait, sous une autre forme d'es-
clavage, à la société antique, qui, du moins, assurait la vie de ses esclaves.
Vous avez donc des classes affranchies, libres, qui ne travail'ent pas où qui ne travaillent qu'à ce qui est ait! ayant pour elles (car il y a déjà aujourd'hui des fonctions, des places, des occupations suffisamment attrayantes pour être recherchées par des libres.)
Et vous avez, nécessairement, de par l'absence d'un régime d'industrie attrayante , des classes serves , fatalement serves, serves de nécessité, contraintes en masse aux travaux répugnants !
Les libres, c'est la petite, très petite Oligarchie des riches; Les non-iibres, ce sont les innombrables légions des demi-aisés, des malaises, des besogneux et des pauvres.
Et il vous les faut, ces pauvres, ces masses de pauvres, ces légions, de besogneux ! Et vous le savez si bien, que vous dites : Il nous faut des pauvres ; car, s'il n'y avait pas de pauvres ni de besoigneux, qui décrotterait nos bottes ? qui s'enterrerait dans nos manufactures? qui consentirait à exécuter la plus grande par Lie des travaux néeessa res à notre existence, à notre société? Et vous trouvez cet argument vainqueur!
Commencez-vous à comprendre que vous n'avez encore rien compris au problème de la liberté?
C mimencez-vous à comprendre qu'il ne suffit pas à un peuple d'avoir conquis la liberté d'écrire un journal en payant un cautionnement, d'aller au club quand on n'est pas femme, et de professer sa religion, pour être au bout des conquêtes de la Liberté? Coaiiivncez-vous à compren Iro qu'après la conquête dos libertés politiques, commence forcément, fatalement, celle des libertés sociales, cpii sont bien une autre affaire? Et co • prenezvous que celte dernière conquête est la tâche du Socialisme? et que cela prouve qu'aujourd'hui l'avènement du Socialisme est mai que au cadran de l'histoire?
Et vous, qui croyiez que tout était fait! que vous n'aviez plus qu à donrner, à gouterner, à jouir, et que le peuple se tiendrait pour content et satisfait !
Âssvhérus! Assvhérus! mon pauvre Juif Errant, tu avais cru sonnée l'heure du repos, et voilà qu'il faut le remettre en route de (dus belle... Marche, marche ! Avance et marche donc ! cornme dit la complainte.
Tant que le Travail Àttraijant ne sera pas une réalité, tant que la rédemption sociale du peuple, de la masse des industrieux, no sera pas accomplie, ô mes doux maîtres, il faudra marcher ou subir les implacables coups du grand fouet populaire, du fouit des révolutions. C'est votre sort. C'est votre Travail Hépugnanl, à vous, ô classes qui digérez, qui dirigez et qui gouver-
nez. Chacun sa part. Travaillez au progrès, ou gare le grand fouet !
Pas de liberté sociale, pas d'égalité sociale ; des classes, toujours des classts; toujours des dominateurs et des dominés, des forts et des faibles, des exploiteurs et des exploités, des oisifs libres et des travailleurs contraints, des parias faméliques portant seuls le poids des durs labeurs : et toujours aussi l'invincible besoin de l'affranchissement, l'invincible aspiration des masses à la liberté, à la dignité, à l'égalité! toujours, toujours, par conséquent, des chances d'explosions terribles et rien de stable, rien, entendez vous, rien, tant que vous n'aurez pas résolu, ô docteurs, la grande énigme sociale du Travail Attrayant. — Permette z-moi une petite digression.
§ g. VIEILLE HISTOIRE D'UNE BÊTE QUI VIT TOUJOURS.
Vous êtes érudits, par conséquent, vous connaissez l'histoire de ce Sphinx de Thèbes qui proposait une énigme aux rois, aux princes, aux puissants, qui les dévorait chacun, les uns après les autres, quand ils ne devinaient pes l'énigme, et jetait les débris de leurs ossements dans la mer.
Cette histoire est un mythe.
Ce mythe est celui du progrès.
Le Sphinx, c'est le Peuple;
L'Enigme terrible, c'est le Problème du temps;
Le Problème du temps, c'est l'affranchissement posé à chaque époque palyngénésique, par les besoins nouveaux du Peuple, par les besoins et les droits dont l'idée et le sentiment s'éveillent dans sa conscience;
Aujourd'hui, le Problème du temps posé parle Sphinx populaire, c'est le Problème social, le problème du Socialisme.
Les rois qui seront dévorés et dont les restes seront jetés dans la mer, ce sera vous, Influences et Puissances du jour, si vous ne résolvez pas le Problème. Voyez dans la mer les os de vos prédécesseurs. Le Sphinx a beaucoup mangé depuis soixante ans, et il est toujours d'une maigreur affreuse, ce qui fait qu'il a toujours une faim dévorante...
Et l'OEdipe vainqueur du Sphinx, ce serait vous si vous saviez résoudre le Problème, ou ceux qui le résoudront à défaut de vous.
Vous voyez bien qu'il ne s'agit plus seulement de dire aujourd'hui : Droit au Travail et Organisation du Travail. C'estdéjàvieuxquoiquevousn'enayez point voulu dans la Constitution. Il s'agit aujourd'hui de mieux que cela, il s'a-
Ù9 gît de Y Organisation du Travail LIBRE ET ATTRAYANT !
Et ici permettez-moi de vous faire observer que vous êtes bien sots. Vous êtes si aveugles, si incapables, si sots, qu'il y a un moyen de retourner le Sphinx contre lui-même, de le forcer lui-même à deviner son Enigme. Ce moyen nous vous l'avons donné mille fois, et vous n'avez pu encore le comprendre et vous en servir , ô polititiques consommés que vous êtes! Vous pouvez forcer le Sphinx à se couper les dents et s'arracher les griffes, et vous lui laissez ses dents et ses griffes ! Décidément vous n'êtes pas forts.
Ce moyen, pour que vous n'en puissiez plus prétexter ignorance, je le proclamerai à la Tribune nationale. Si on n'en veut pas, et si le Socialisme continue à être méchant, il sera bien prouvé alors que l'on n'aura pas voulu abriter la société contre les dangers du Socialisme , ôter au Socialisme son venin et essayer de sa graisse. Revenons à Fourier, et bien des excuses pour la digression mythique.
S h. LE TRAVAIL ATTRAYANT, OU LA RÉVOLUTION EN PERMANENCE.
La société actuelle, morcelée, incohérente, anarchiquo, est encore très pauvre,
Prendre aux riches pour donner aux pauvres ne résoudrait rien. Il n'y a qu'un très petit nombre de riches à côté de légions inombrables de malaisés et de pauvres. Nous l'avons prouvé CLMit mille fois; nous le prouvons plus positivemement que jam lis dans un bon travail statistique de Perreymond , que la Phalange publie en ce moment, et que vous allez avoir en brochure, pour votre édification, sous le titre de Bilan de la France. La fortune des riches pour combler le gouffre de la pauvreté générale, cola ftrait l'effet d'une goutte d'eau dans un incendie, d'une fraise dans la gueule d'un loup. Il faut, pour S© tirer d'affaire, savoir quadrupler au moins la richesse publique.
Multiplier considérablement la richesse ; répartir équitablemont l'accroissement de la richesse sur toutes les tètes, sans rien prendre à personne, et au contraire en améliorant même la position des riches, aGn que que chacun, sans exception, ait à gagner à la réforme du vieux monde : tel est le Problème.
Et ce n'est même là que le matériol de la besogne. Pour que le Problème social soit résolu et bien résolu, il ne suffit pas de donner au peuple l'aisance, de lui garantir un minimum satisfaisant en logoment, vêtemont et nourriture, nutrition, vestitum,, t ■c/um. Un accroissement considérable de la richesse générale permettrait bienl'avance du minimum, sans laquelle il n'y apa»
pour le citoyen, souverain politiquement, mais besogneux, famé lique et socialement esclave, de liberté réelle. Mais, si la garantie sociale du minimum donne au peuple la liberté sociale, l'avance du minimum, dans le régime de l'industrie répugnante, fait déserter le travail répugnant, et nous voici de rechef tombés dans la misère...
Donc il en faut toujours revenir au Travail Attrayant ; car le Travail Attrayant est le seul Travail des Libres. Voici la formule :
Pas de minimum sans un énorme accroissement de la richesse publique ;
Pas de liberté sans la garantie du minimum ;
Pas de garantie possible du minimum sans le travail attrayant.
Pas de liberté donc, pas d'affranchissement social des malaisés et des pauvres, pas de dignité, d'égalité, de bonheur collectif; et toujours le mécontentement, la gène, l'agitation, les ferments de révolution; et toujours les révolutions, tant que cous n'a avez pas su substituer librement, pour l'agriculture, pour l'industrie? pour tous les travaux pénibles, à votre forme industrielle, de morcellement, d'antagonisme perpétuel, de concurrence ahafchique et meurtrière, de commerce mensonger et parasite, une organisation capable de produire beaucoup de richesses, la sécurité pour tous, l'aisance, l'éducation, la dignité pour tous et le travail attrayant.
Et cela, Fourier vous le disait déjà en 1808, sous le sceptre de l'Empereur Napoléon. Il disait les choses cruemei.it; écoutez comme il parle :
« Cette tendance universelle des salariés ramène tous les
» calculs de la politique à un seul problème : Trouver un nouy> vel ordre social qui assure aux moindres des industrieux n assezde bien-être pour qu'ils préfèrent constamment et pas- » sionnément leurs travaux à l'état d'inertie et de brigandage » auquel ils aspirent aujourd'hui. » 1! ajoutait : « Tant que » vous n'aurez pas résolu ce problème, la nature vous livrera » des assauts perpétuels. Vous n'élevez des empires que pour » servir de jouets à cette nature qui se plaît à les abîmer dans » les révolutions. Vous n'êtes qu'un fardeau pour elle, qu'une )) proie dévouée à ses vengeances. Vos prodiges scientifiques n'a- » boutissent toujours qu'à l'indigence et aux bouleversements. « Vos héros, vos législateurs ne bâtiront que sur le sable ». Et, s'adressant directement à l'Empereur, ii lui tenait ce fier langage : » Toute la prévoyance d'un Frédéric ne peut empêcher que de » faibles successeurs ne laissent ravir son épéesurson tombeau. » La Civilisation n'enfante les héros présents que pour humi- » lier les héros passés ; elle déprime l'un par l'autre ceux à qui » elle dut tout son éclat. Quel sujet d'inquiétude pour les grands
» hommes qui auront à leur tour de faibles successeurs! Ne » doivent ils pas souffrir des révolutions à venir plus qu'ils ne » jouissent des triomphes présents ? Ne doivent-ils pas abhorrer » cette perfide Civilisation » (forme sociale actuelle, comprenez bien) « qui n'attend que leur trépas pour ébranler et renverser » leur ouvrage? Oui, l'Ordre civilisé est de plus en plus chano celant. Le volcan ouvert en 4789 par la philosophie n'est qu'à » sa première éruption; d'autres succéderont dès qu'un règne » faible favoriseï a les agitateurs. La guerre du pauvre contre le » riche » (spoliation de la noblesse et du clergé) » a si bien réussi » que les intrigants de tout pays n'aspirent qu'à la renouveler. En » vain cherche-t-on à la prévenir, la nature se joue de nos lumiè- » res et de notre prévoyance. Elle saura faire naître les révolu- » lions des mesures que nous prenons pour assurer le calme; » et si la Civilisation se prolonge seulement un demi-siècle. » combien d'enfants mendieront à la porte des hôtels habités » par leurs pères ! Je n'oserais présenter cette affreuse perspec- » tive si je n'apportais le calcul qui va guider la politique dans » le dédale des passions et délivrer le monde, de la Civilisation, » plus révolutionnaire et plus odieuse que jamais.
» Nations civilisées ! tandis que les barbares, privés de vos » lumières, savent maintenir pendant plusieurs mille ans leurs » sociétés et leurs institutions, pourquoi les vôtres sont-elles » anéanties si promptement, et souvent dans le même siècle qui » les a vu naître ? Toujours on vous entendit déplorer la fragi- » lité de vos œuvres et la cruauté de la nature qui fait écrouler » si rapidement vos merveilles. Cesssez d'attribuer au temps » et au hazard ces bouleversements ; ils sont l'effet de la ven- » geance divine contre vos criminelles sociétés, qui n'assurent » point à l'indigent des moyens de travail et de subsistance. » C'est pour vous amener à l'aveu de votre ignorance, que lana- » ture promène le glaive sur vos empires et se plait sur leurs dé- » combres. » (Voyez la suite, Th. des Quatre Mouv., p. 389, lre édition, 4 808.)
Comment trouvez-vous le style, hein? Et pensez-vous qu'il ne fût qu'un bonhomme absurde, qu'un cerveau fêlé; un ridicule utopiste, celui qui parlait dans ce goût-là à l'Empereur Napoléon et lui prédisait ainsi les choses en 4 808? Le style, c'est l'homme, voyez-vous. Meltez-en donc un peu du vôtre à côté de celui là, que l'on compare.
Quoiqu'il en soit, vous connaissez maintenant le problème : Tiivz-vous-en.
S i. RÉCEPTION PEU MHABLE DE L'ASSEMBLÉE A UNE PREMIÈRE VISITE RENUUE.
J'ai proposé, pour ma part, à l'assemblée nationale, l'examen sérieux des moyens d'en sortir.
En réponse à une sommation de l'honorable citoyen Thiers, adressée à tous les Socialistes présents à l'Assemblée, d'avoir à déguerpir du domaine des généralités (c'est-à-dire du genre des discours de tribune), de pro luire des moyens positifs, dos procédés pratiques, capables de résoudre les problèmes de la question industrielle, de la misère générale, de la guerre du capital et du travail et des classes, le problème de la réforme sociale enfin, j'ai accepté pour mon compte la mise en demeure.
J'ai annoncé très simplement, mais très sérieusement à la tribune, « Que je croyais, en mon âme et conscience, dans toute la » sincérité de mon esprit, dans toute la maturité de ma raison. » le déclarant devant l'Assemblée, devant le pays et devant » l'humanité ; que je croyais connaître les moyens de résoudre « le problème social,» J'ai dit que je croyais possible, « sanspor- » ter atteinte aux trois principes sur lesquels, d'après M. Thiers, » repose toute société humaine, la propriété, la liberté etlaconcur- » rence émulative ; mais, au contraire, en les développant beau- » coup plus et beaucoup mieux qu'ils ne le sont aujourd'hui , et » en y ajoutant le principe de l'Association (volontaire) repoussé >» par M. Thiers; que je croyais possible d'entrer dans les voies » d'une organisation social qui remédierait à toutes les rnisè- » res, qui satisferait à tous les droits nouveaux, sans blesser au- » cun des droits anciens, qui respecterait tous les droits acquis » et améliorerait la condition de ceux-là mêmes qui jouissent au - » jourd'hui , en améliorant dans une proportion beauroup » plus considérable le sort de ceux qui portent tout le poids du » travail et qui souffrent. »
J'ai ajouté:
« Que la transition à cet Ordre nouveau peut se faire sans » apporter le moindre trouble dans la société ; qu'elle est si » peu attentatoire aux lois qui nous régissent, que je ne de- » mande, pour prouver la possibilité de cette transition et » mettre la première main à l'œuvre, pas le moindre change- » ment dans les lois civiles, dans les lois industrielles et dans » les lois religieuses qui régissent aujourd'hui la société. » {Moniteur du \ i septembre.^
Et, pour prouver que je parlais sérieusement et que je n'étais pas un sot, prêt à donner tête baissée daus un piège, j'ai proposé les conditions d'un débat loyal, d'un examen sérieux. Je n'ai pas topé dans une joute de tribune où l'on ne vous écoute pas ; où l'on vous interrompt systématiquement ; où deux cents amateurs au moins sur sept à huit cents, tous plus spirituels et plus charmants les uns que les autres, vous criblent de questions, ne vous laissent pas finir une phrase sans pousser des exclamations inimaginables à qui n'a pas vu cette singulière arène de législation, couvrent votre vois sous le roulement des couteaux de bois,
écrivent leur correspondance, causent, rient, jasent, font ries cocotes en papier, ne vous suivent pas du tont et vous jugent après. Pas si bète!
Allez donc exposer, dans un discours de tribune, les voies et moyens pratiques d'une réforme complète de l'agriculture, des manufactures, du commerce, des finances, de l'éducation, etc, etc.? essayez d'y dérouler, en deux heures, dix mille fois plus d'idées neuves qu'on ne compte y en discuter en deux ans, la Constitution comprise? d'y décrire toute une organisation sociale, que je n'ai jamais pu, moi qui la connais un peu, réduire à moins de 8 ou 10 heures de développement, parlant vite, sans phrases et sans tartines? essayez donc cela à la tribune de l'Assemblée nationale de France, telle qu'elle se tient et se comporte en '1848, devant des gens aussi favorablement prévenus , aussi aimables pour les socialistes en général et d'une patience si angélique toutes les fois qu'on ne flatte pas leurs idées, qu'on ne se constitue pas l'écho de leurs propres opinions, en faisant dûment ronfler, mousser et valoir îcelleS. Essayez cela, vous m'en direz des nouvelles. Et je me serais fourré dans ce guêpier ! Adressez-vous à d'autres. .. Je sais un peu trop bien ma pratique des hommes et des choses, moi, utopiste et théoricien rêveur, comme vous dites, pour me prendre à ces filets. Proposez la chose aux allouettes qui vont se faire fusiller pour le plaisir de planer trois minutes devant le miroir. Je ne suis pas précisément une allouette : et je connais le panneau et ceux qui tiennent les ficelles...
Donc, j'ai proposé quatre stances libres, quatre séances du soir, avec publicité, débat et concurrence, comme le demandait le citoyen Larochejacquelein, dans le local de l'ancienne chambre. C'était sensé*, c'était raisonnable. Je prouvais par là : t° que je n'étais pas aussi sot qu'on l'aurait voulu; 2° que je demandais un examen sérieux, une bataille et non une vaine passe d'armes; 3° enfin je mettais catégoriquement en demeure ceux mêmes qui avaient voulu m'y mottre; et j'ai constaté, quand j'ai vu refuser, que l'on i estait en demeure, en prenant acte que j'entenaais y rester moi-même
Qui a reculé? Est-ce moi ? A ceux qui seraient tentés de dire oni, je ne répondrai qu'un mot : Nous verrons cela un peu plus tard. Il y a vingt ans et plus que je travaille et que j'attends. Je saurai bien attendre encore, s'il le faut, vingt jours
Donc j'ai demandé à ceux qui prétendaient vouloir vider à fond le sac du Socialisme, offrant de retourner le mien, quatre s ances en dehors des séances ordinaires. Voilà qui était bien énorme! On a beaucoup ri à l'Assemblée. La presse toute entière en a fait des gorges chaudes. Si l'on eût été sage, on m'en eût donné huit, de séances, et l'on m'eût sommé de tenir parole. Ce n'est pas une chose déjà si commune de rencontrer dans
une Assamblée de législateurs civilises un ho mnc dont, après tout, vingt année? de travaux sur la plupart des questions contemporaines prouvent qu'il a l'esprit aussi sain qu'un autre, et qu'il n'est pas plus bête que la moyenne de ses collègues, offrant le remède à toutes les plaies du corps social dont ils sont les médecins officiels, et qu'ils sont contraint d'avouer tenir pour inguérissables.
Quand les médecins de la Faculté confessent eux-mêmes leur ignorance et, leur impuissance, ils n'ont pasbonn.i grà^e à réfuter l'avis des empiriques. Et reste à savoir où sont les empiriques.
Je m'attendais, je l'avoue bonnement, à voir l'honorable citoyen Thiers appuyer ma demande. Il n'y avait pas même à enfreindre le Règlement, comme on l'a dit. On pouvait se dispenser de voter sur ma proposition. On n'avait qu'à me répondre : « Nous suivrons vos séances, entendez vous avec la Questure et prenez jour. » On s'est abrité derrière le Règlement ; on a voulu me faire parler illico, entre deux parenthèses ouvertes dans une discussion ardente sur le droit au travail, et qu'en aurais fermées à coups de couteau de bois quand on aurait voulu. Merci. Les dix minutes que j'ai tenu à la tribune contre la tempête des holà! là, là! quoi donc? parlez! vos moyens! prener. en six! etc., m'ont valu deux jours d'extinction de voix absolue et une inflammation de poitrine qui dure encore. Mais puisqu'on veut de la tribune, c'est bien. Me voici autorisé à y monter : j'y monterai en temps utile.
On trouvera des moyens de s'arranger avec !e Règlement. Et puis, heureusement , il y a à l'Assemblée, malgré tout et quoi qu'on en dise, une grande majorité d'hommes sincères et d'intentions droites et excellentes, qui neserontpas fàchésd'aller un peu au fond du Socialisme, et qui ne sont même pas trop indisposés pour le Socialisme paciû jue et organisateur. Ceux-là fininiront bien par faire taire les autres.
C'était cependant une assez belle occasion, pour les adversaires systématiques du Socialisme, d'en confondre l'élément le plus ancien et le plus robuste. Couler le système phalanstérien. dans l'occurrence cela avait son prix. Mais je me suis engagea rouvrir régulièrement la pjrte à cette exécution. J'invite donc les fossoyeurs à préparer un trou pour enterrer la bête, — et ;i en vendre d'ores et déjà la peau s'ils trouvent acquéreur.
En attendant je maintiens ceci :
Pas de tranquillité, de sécurité, de paix, ni d'ordre stable, en France et en Europe, tant que les travailleurs el tous les industrieux n'auront pas conquis le bien-être matériel et la dignité morale ;
Si
Pas de bien-être général sans un énorme accroissemenl de richesse nationale ;
Pas de bien-être, ni de liberté, ni de dignité, sans la garantie, à tous, d'un minimum raisonni've ;
Pas de garantie de minimum sans le travail attrayant.
S.j.CE QU'OFFRE AU MONDE LE SOCIALISME PHALANSTÉRIEN.
Pour résumer sur les caractères généraux du Socialisme phalanstérien, je dis que Fourier a fait une Découverte, constitué une Science n îturelle et positive : la Découverte et la Science de la forme sociale normale, convenante avec la nature humaine et destinée préétablie de l'humanité. Il n'a pas fait une création cérébrale, imaginé un système arbitraire.
Cette Science reconnaù pour objet Y Association ; pour procédé d'orga îisation la Série; pour force motrice Y Attraction.
L'idée de Y Association est l'idée même de la sociabilité la plus perfectionnée; elle exprime le concours convergent de forces individuelles, libres et volontairement unies pour la création des moyens du bien-être et du perfectionnement commun, pour la production des avantages sociaux, et la répartition de ces avantages à chaque force proportionnellement à son droit, c'est-à-dire à son concours dans leur création. — C'est l'idée philosophique de la Variété dans l'Unité, c'est la conjonction indivisible des trois Principes, Ordre, Liberté et Justice, lesquels sont eux-mêmes les conditions sine quibus non de la Fraternité. — Rien d'arbitraire dans cette donnée. Elle est en dehors de la volonté et du caprice de Fourier.
La Série, c'est le procédé de classification des œuvres de Dieu, des choses et des êtres, et de toutes les sciences qui les étudient; laforma'ion, par affinités, des familles, des genres, des espèces, des variétés, c'est-à-dire des séries et des groupes naturels. — Rien d'arbitraire dans ce moyen. Le procédé Sériaire est en dehors du caprice et de la volonté de Fourier.
L'Attraction, c'est l'attrait, la spontanéité, la liberté. — Rien d'arbitraire dans cette force. C'est la nature même des êtres. Elle est en dehors du caprice et de la volonté de Fourier.
J'observe ici :
Qu'Owen et les Communistes qui l'ont copié ont cru avoir résolu le problème social, dès qu à l'idée du morcellement actuel ils ont pu opposer, dans leur esprit , la notion générale de l'action unitaire, de la coopération, de la communauté qui bloque les individus et fait masse en escamotant tous les problèmes de l'individualité, toutes les difficultés de la conciliation entre la personnalité et la collectivité;
Que l'esprit de Fourier, au contraire, ne s'est pas même arrêté un instant à cette idée grossière et aux solutions puériles qu'on essaie
d'en donner parles hypothèses ou d'une égalité impossible et contre nature; ou d'un dévouement permanent, supposé chez tous et qui est précisément la question même ; ou d'une répartition pràportionnelle aux besoins qui ne tient pas contre cette interrogation: « qui déterminera la limite de mes besoins? » ou bien qui y répond par le plus intolérable despotisme, par l'autorité suprèmo ici du prêtre saint simonien , là, du gouvernement communiste , intervenant l'un et l'autre dans la sphère intime de ma personnalité et s'y établissant en mon lieu et place ;
Que,saisi déjà de l'idée claire de l'Association libre et volontaire, qui réserve complètement la personnalité, l'individualité, la propriété; qui accepte les inégalités naturelles et sociales telles qu'elles sont, tous les faits, toutes les positions, tous les intérêts tels que la société actuelle les donne, etquipartde la réalité sanssupposer nul sacrifice, en créant pour tous au contraire des avantages nouveaux : Qu'ayant même déterminé déjà la localisation de cette grande idée dans sa première application naturelle, la Commune, alvéole de toute société, Fourier, pour autant, ne se croyait nullement nanti de la solution du Problème; mais que, loin de là, son esprit éminemment pratique et positif en sentait si bien les énormes difficultés, que, de prime abord, il le croyait insoluble;
Qu'enfin, il ne se reconnut en possession d'une solution sérieuse, rationnelle, pratique, qu'après avoir découvert le Système de /'organisation naturelle de la masc.e associée^ct tous les emplois libres, tous les équilibres des facultés, des goûts, des passions, des caractères et des tempéraments les plus opposés, du plus fougueux et du plus violent au plus doux et au plus tranquille, du plus raisonnable au plus maniaque, du plus variable au plus monotone, du plus avare au plus dissipateur , du plus conciliant au plus disputeur, etc., etc. : et tous ces emplois, tous ces équilibres résultant, non de la loi, non de l'autorité, non du règ'ement, non du dévouement supposé, mais découlant naturellement du libre jeu des spontanéités et du fait de l'oRCwismoN même.
Voici donc les formules principales du Socialisme phalanstc-
rien :
Association volontaire du Capital, du Travail et du Talent, y compris la liberté de se retirer de l'Association, à chaque instant avec tout son avoir ;
Libre accès de tous à toutes les fonctions, c'est-à-dire réalisation absolue du droit au travail;
Réhabilitation injaillible de tous les travaux utiles, et glorification en fait, comme en principe, des travaux les plus avilis aujourd'hui ;
Dèsencombrement des grandes villes; retour volontaire à l'agriculture, des masses prolétaires qui les obstruent ;
Emploi utile et libre de tous les caractères;
Direction spontanée de chacun dans la voie de ses véritables aptitudes;
Classement de chacun dans toutes les hiérarchies, à sa place et à sa hauteur, sans intervention d'aucune autorité, Gouvernement, Etat, prêtre saint-simonien ou tout autre Pouvoir arbitraire, mais par la loi de la gravitation spécifique et spontanée de chaque individualité dans chaque hiérarchie; (c'est-à-dire par une loi sociale aussi naturelle que la loi physique en vertu de laquelle les vapeurs s'élèvent, les nuages se soutiennent à leur hauteur propre , la neige ou la pluie tombent ; en vertu de laquelle vous auriez beau agiter et remuer un mélange d'eau, d'huile, de mercure et de différents solides de poids spécifiques divers, vous n'en verriez pas moins, dès que vous ne contrariez plus les attractions de ces corps, le mercure se porter de lui-môme au fond, l'eau au milieu, l'huile au-dessus, et, chacun des solides prenant la place légitime que lui assignent sa nature et sa pesanteur, le liège surnager, le platine se précipiter , et les autres gagner les zones intermédiaires.
Détermination rigoureuse des droits de chacun (par la même loi naturelle) , estimés en raison de son concours en Capital , en Travail et en Talent à laProduction collective ;
Répartition à chacun, sans mécontentement et sans discussion possible, des bénéfices communs de cette Production, au prorata de ces droits individuels et de ces concours mathématiquement déterminés ;
Rivalités émulatives ardentes, en toutes fonctions , et en même temps, accord libre, fraternel et harmonique de la masse associée, avec tous ses membres et avec elle-même ;
A ccroisaement indéfini de la richesse générale, et retour volontaire de tous les improductifs, oisifs, parasites, scissionnaires et autres, pux travaux producteurs ;
Développement sans limite des arts, des sciences, de l'industrie et de tous les moyens du perfectionnement de l'humanité ; \ccession progressive de tous à la Propriété ;
Disparution complète de la misère et de son vieux et fatal cortège de vices et de crimes ;
Fusion des classes, anéantissement des hostilités séculaires qui les animent encore ;
Éducation attrayante produisant l'éclosion naturelle de * toutes les vocations et aptitudes spécifiques de chaque enfant, développant pleinement toutes ses facultés physiques, morales et intellectuelles ;
Développement rapide de la force, de la santé et de l'intelligence, destruction graduelle des germes de maladie dans les populations;
Enterrement définitif des Révolutions, des guerres civiles et des guerres étrangères; régularisation générale des rapports industriels, scientifiques et commerciaux des peuples; ouvertures de toutes les barrières ; abolition sans inconvénients de toutes les entraves qui s'opposent aux échanges, et de tous les genres d'esclavages das hommes et des choses
Tous ces biens, et mille autres que je ne spécifie pas, s'introduisant et s'incarnant promptemeut dans la société, librement, volontairement, sans trouble, par la création d'une seule commune sagement et inîelligemment organisée , et par I'imitation spontanée de cette Commune modèle, dont les riches et les aristocrates eux-mêmes voudront prendre l'initiative en tout pays, pourquoi? — Eh bon dieu! parce que le nouveau régime accroîtra ie revenu de leur Capital au lieu de le détruire comme d'autres le demandent, et donnera, aux riches et aux aristocrates, auséi bien qu'à leurs frères les prolétaires, un bonheur qu'ils sont, les uns et les autres, loin de goûter, de connaître et môme de soupçonner aujourd'hui.
Je maintiens , dans la pleine possession de mon bon sens dont je n'ai encore été convaincu par personne de manquer; sans vanité, parce que je n'ai rien inventé, et que je ne sais que ce que chacun, en travaillant comme je l'ai fait ou en m'écoutant, peut savoir : Je maintiens que tels sont les caractères du Socialisme phalanstérien, que tous ces résultats sont possibles et même faciles à obtenir.
Ce n'est pas tout : J'offre de présenter à l'Assemblse Nationale les voies et moyens PRATIQUES de l'obtention de ces résultats; de lui soumettre des avant-projets sérieux d'exécution, accompagnés de plans et devis, et do répondre à toutes les objections qu'on voudra me faire, après qu'on aura pris co)inaissance»de ce qua je propose. Enfin, pour le cas où les projets présentés ne paraîtraient pas absolument extravagants quand on saura en quoi il: consistent,
et si l'on reconnaît qu'il n'y a nul danger à eu essayer, mais qu'il est utile, au contraire, de faire l'expérience juge de la théorie, j'offre de prendre moi-même la responsabilité de I'épreuve, de I'exécution, sous les yeux de l'Assemblée, du pays et du monde, sur une lieue carrée de terrain inhabité, prêtée par l'Etat, et dont j'indiquerai l'emplacement, au voisinage de Paris.
A l'adresse de ceux dont ma demande de quatre séances a excité la gaieté, j'ajoute : Si vous pensez que ce soit trop de quatre séances pour exposer , développer et discuter les voies et moyens pratiques des résultats que j'annonce, hé bien ! que M. Thiers, M. de Tocqueville, M. Cousin, M. Schmit (ouvrier), tous les plus forts enfin, essayent un peu, pourvoir, avec le bagage de science financière, économique et politique dont ils disposent, de nous offrir la solution positive de la millième partie des problèmes dont il vient d'être fait mention ici...
Je leur concède, moi, cinquante séances, et je les écoute.
Et si l'un d'eux se charge de faire cela dans un discours de tribune, je l'écoute encore. Et s'il réussit je lui donne la lune.
En somme, le Socialisme phalanstérien de Fourier et de l'Ecole sociétaire, est un Socialisme intégral, affirmât'/, anti-révolutionnaire, et tout ce qu'il y a dt> plus volontaire et facultatif.
Nota. Je m'étais promis de n'en pas dire plus long sur ce Socialisme-ci que sur les autres. Serment d'ivrogne. Ma plume qui n'avait
pas mal à la gorge m'a emporté. C'est fait : tant pis.