‹ Le socialisme devant le vieux monde; ou, le vivant devant les morts; suivi de Jésus-Christ devant les conseils de guerreChapitre 27 sur 50 · COMMENT PROUDHON N'EST PAS CE QU'UN VAIN PEUPLE PENSE · texte numérisé non relu

COMMENT PROUDHON N'EST PAS CE QU'UN VAIN PEUPLE PENSE

A l'Assemblée nationale on n'est pas fort sur le Socialisme: Proudhon y passe pour communiste. L'autre jour , Mathieu (de la Drôme), un homme de cœur, d'intelligence et d'avenir, emporté par un de ces entraînements de tribune qui vous font dire un peu plusque la vérité, s écriait qu'il n'y avait de communistes ni à l'Assemblée ni au dehors. Quelques-uns de mes voisins exclamèrent : « Eh ! quoi, et Proudhon? n'y eût-il que Proudhon ! »

— Je les surpris beaucoup en leur démontrant que Proudhon était, dans sa phase actuelle, tout ce qu'il y au monde de plus anti-communiste, de plus individualiste). Comme c'étaient des gens de sens et d'esprit, quoique très bons réactionnaires, ils comprirent vite. — A ce propos, je remarque que. pourtant, la plupart de mes collègues sont, chacun pris à part (exception faite des fanatiques et des obtus), des gens de sens et d'intentions excellentes, beaucoup même des gens d'esprit. Le phénomène s'explique. Depuis le 4 mai on joue une pièce qui a pour titre : Faute de s'entendre. Et on n'en est pas seulement encore au second acte. Quel sera le dénouement? Le spectacle ne serait-il pas interrompu ? Si, cependant, on voulait s'entendre, hein? Mais bast! on. ne sa laisse seulement pas parler et c'est toujours le diable qui est daDS le trou du souffleur.

Proudhon entend laisser à chacun sa propriété. Il ne veut point du tout de la mise en commun des biens, ni que l'on travaille et que l'on vive ensemble. Toute combinaison de ce genre, Communauté ou Association, lui fait horreur. Sa pensée est tout ce qu'il y a de plus titrée en individualisme.

Ce qu'il veut , ce qu'il veut seulement , c'est que le Capital oisif cesse de produire : autrement dit, que celui qui travaille la terre ait TOUT le produit de la terre, — et ainsi du reste.

Plus de redevance au Capital, sous quelque figure que ce soit. Plus de rente. Plus de péage de circulation payé à ce despote à titre d'intérêt ou d'escompte. Affranchissement complet du travail personnel, sans autre changement direct, d'ailleurs, dans l'état de la société. — Tel est, endeu^mots, si je l'ai bien compris, tout le système de Proudhon.

Ce n'est pas lui qui a inventé la guerre à la Rente, au droit du Capital ; mais il a conduit cette guerre avec une âpreté, une vigueur et, jusqu'ici, une audace, qui l'ont sacré Roi du pandoem >nium anti-propriétaire.

L'intérêt de l'argent qui était autrefois de plus de cent pour cent, descendant successivement, est tombé à 5, à 4, à 3. Il doit donc d'après Proudhon et comme l'avaient déjà savamment exposé les saints-simoniens, arriver à zéro en suivant la pente.

Je ne vois pas pourquoi la limite zéro plutôt qu'une autre?

La pente pourrait aller plus loin, et c'est à tort s'arrêter à la descente. La progression indique qu'un moment doit venir où les créanciers paieront un intérêt aux débiteurs et les propriétaires à leurs fermiers pour la peine prise par ceux-ci de garder et faire valoir à leur profit le Capital et le bien des autres.

A cela près que l'argent ne produit plus riea par lui-même, que le Capital n'est plus bon qu'à être changé contre des produits et consommé ; que l'oisif ne peut plus vivre qu'en mangeant

au bout de son bien, et, quand ii aura fini, on travaillant ; que le Capital enfn ne prélève plus mie dans l'atelier de la Production : la société conserve se»n aspect, ses formes, son morcellement, son incohérence. Chacun chez soi, chacun pour soi, chacun son droit, — excepté le Capital prêté.

Proudhon prétend qu'on peut arriver là de deux manières : a 4° par la centralisation financière opérée au moyen d'une ban- » que nationale dont le capital fourni par tous les citoyens et for- » mant une propriété commune, serait productif pour chacun » au prorata de ses négociations, par conséquent ne serait pro- » ductif pour personno ; 2° par la création d'une banque mu- » tuelle, opérant sa:. s l'intervention du numéraire: » deux moyens qui, au fond, sont une seule et même chose, le crédit fondé sur l'association générale des valeurs. Ce qu'il y a de plus neuf, dans tout cela , ce sont les conséquences extraordinaires que l'auteur en tire.

Je comprends très bien l'échange pour ainsi dire gratuit des produits contre les produits et le crédit général, mutuel et à très bas prix, au moyen du système des Comptoirs communaux ou Agences commerciales de Fourier. Ces Agences recevant les produits, les expédiant et les vendant pour le compte des producteurs, organisent le commerce véridique et direct en même temps que, par l^s récépissés ou varrants représentant la partie invariable de la valeur de ces produits, elles organisent le crédit mutuel. Je trouve ceci (voir, entre autres, à ce sujet, les récents articles du Coignet, dans la Démocratie) bien supérieur à la Banque d'Échange pure tt simple. Mais j'avoue n'avoir encore pu comprendre comment, dans un cas ou rtans l'autre, les choses perdraient si bien leur valeur qu'on aurait les terres pour rien, les maisons pour rien, tout pour rien, ainsi que l'affirme le citoyen Proudhon. J'estime qtie la proposition n'est pas bien facile à prouver, sans quoi Proudhon, qui n'est pas embarrassé pour peu de cho?e, nous aurait déjà tiré cela au clair.

Mais c'est que, en vérité., ce singulier homme est ainsi fait qu'on le dirait décidé à être toujours tout seul de son avis. Jusqu'ici, dans les phases diverses qu'il a parcourues, il semble avoir pris à tâche do déruuter, et violemment, tous ceux qui s'efforçaient de devenir ses disciples. C'est à ce point que Greppo lui a peut être gâté un succès et joué un mauvais tour en se mettant avec lui, le 31 juillet, contre toute l'Assemblée. L'histoire de ses propres idées semble même prouver que quand il se trouve, un moment, bkjn daccord avec elles, il se dépêche de les démolir pour passer immédiatement a un autre genre d'exercice.

Son esprit cherche et trouve toujours la forme, par excellence paradoxale, hostile et répulsive. Une idée que vous accepteriez

ou que vous ne traiteriez que comme toute opinion controversable, il s'arrange, rien quo par la façon de la formuler, de manière à vous faire éclater comme une bombe. Ses livres, ses articles de journaux, son fameux discours fourniraient à chaque ligne la preuve de cette faculté littéraire. Au fond, tout ce qu'il dit avait été dit avant lui, mais il a une manière de dire les choses qui en change le tempérament et les fait légitimement proudhonniennes.

En 4834, dans la Revue des Deux-Mondes, Henry Heine a tracé un portrait de Kant en ces termes :

» On dit que les esprits de la nuit s'épouvantent quand ils » aperçoivent le glaive d'un bourreau. De quelle terreur doi- » vent-ils donc être frappés quand on leur présente La Critique » de la Raison pure de Kant ! Ce livre est le glaive qui tua en » Allemagne le Dieu des déistes.

» .... Emmanuel Kant a enlevé ie ciel d'assaut et passé toute » la garnison au fil de l'épée. Vous voyez étendus, sans vie, les » gardes-du-corps ontologiques, cosmologiques et physicothéo- » logiques de Dieu ; lui-même, privé de démonstration, nage » dans son sang ; il n'est plus désormais de miséricorde divine, » de bonté paternelle, de récompense fature pour les privations » actuelles; l'immortalité de l'âme et à l'agonie.... On n'entend » que râles et gémissements.

»....Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet » homme et sa pensée destructive ! En vérité, si les bourgeois » de Kœnisberg avaieat pressenti toute la portée de cette pensée, » ils auraient éprouvé devant cet homme un frémissement bien » plus horrible qu'à la vue d'un bourreau qui ne tue que des » hommes....

» Mais si Emmanuel Kant, ce grand démolisseur dans !e do- » maine de la pensée, surpassa de beaucoup en terrorisme Maxi- » milien Robespierre, il a pourtant avec lui quelques ressem- » blances qui provoquent un parallèle entre ces deux hommes, » D'abord nous trouvons chez tous deux cett3 probité inexora- » ble, tranchante, incommode, sans poésie, toute triviale; et » puis tous deux ont le même talent de défiance que l'un traduit » par le mot de critique et qu'il tourne contre les idées, tandis » que l'autre le tourne contre les hommes et l'appelle vertu ré- » publicaine. D'ailleurs ils révèlent tous deux au plus haut de- » gré le type du boutiquier... La nature les avait destinés à pe- » ser du café et du sucre ; mais la fatalité voulut qu'ils tinssent » une autro balance et jeta à l'un un roi, à l'autre un Dieu.

» Ils pesèrent exactement. »

Je me suis rappelé ce portrait quand Proudhon, à la tribune, avec un calme et une simplicité dont les témoins seuls peuvent avoir l'idée, faisait trépigner, bondir et voler en éclat l'As-

semblée toute entière. Kant mettait Dieu, l'Ame et la Certitude dans la balance de sa Raison pure, pesait, ne trouvait pas de poids et soldat par zéro leur compte. Proudhon met dans la balance de sa logique la Société ancienne, la Propriété, le Suffrage universel, l'Assemblée elle-même devant laquelle il fait son opération. Il ne trouve à tout cela aucun poids dans sa balance et le dit à la Société, à la Propriété, au Suffrage universel et à l'Assemblée dont il fait partie. Il donne cela comme un résultat. C'est une pesée. C'est à sa balance et non à lui qu'il faut s'en prendre. Il se tient pour désintéressé dans l'affaire...

Proudhon et Pierre Leroux sont les deux extrêmes du Socialisme. Celui-ci est un Sentiment, celui-là un Chiflre.

Ils ont cependant tous les deux cela de commun, que le Sentiment ne se chiffre pas trop bas, et que le Chiffre a un sentiment assez prononcé de sa valeur.

S ee. EN QUOI CONSISTE LE SOCIALISME DE PROUDHON.

Le Socialisme de Proudhon est ce que j'appelle un Socialisme noueux. Il s'arrête au premier des deux problèmes, à l'affranchissement du Travail, et le tranche par une négation absolue des droits du Capital. Quant au second, à la question de l'organisation de l'industrie, aux aspirations générales vers l'Association, il n'y reste pas seulement indifférent, il s'y montre fort hostile. Tout ce qui, dans la question sociale, touche aux sentiments, aux passions, aux accords, à la combinaison et à l'harmonie des forces humaines, à cette sainte Utopie, à ce Royaume de Dieu, à cette Jérusalem de fraternité, de bonheur et d'amour qui agite et tourmente la jeune pensée du siècle, il n'en tient compte ou le méprise! Rien de cela n'entre dans son froid calcul. C'est un teneur de livres exact, qui règle les comptes d'après sa méthode à lui. C'est tout l'opposé d'un utopiste dans le sens aspirateur que donnent aujourd'hui à ce mot ceux à qui on l'a appliqué par dérision et qui l'acceptent.

La gratuité du crédit et des instruments de travail, la destruction de tout intérêt ou bénéfice du Capital, tel est le but sur lequel il concentre tous ses efforts. Je ne crois pas la Banque d'Echange, à elle seule, capable de cette conséquence : jusqu'à preuve, je suppose qu'il faudrait bien y joindre quelque petit décret autorisant les fermiers à ne plus payer les fermages, les locataires à ne plus payer les loyers, les débiteurs à ne plus payer les intérêts, ot leur donnant à tous des facilités pour se libérer du principal.

J'ajoute que, cela fait, la logique conduit Proudhon, bon gré mal gré, la où il prétend ne pas aller, à un véritable Communisme d'Etat. Car, après tout, ce procédé revient toujours, purement et simplement, au point principal du Communisme, à la mise dans

le domaine commun de tous immeubles et instruments de travail, et, comme conséquence nécessaire, à une répartition par l'Etat- Banque-générale, de l'usufruit des instruments de travail, c'està-dire des fonctions industrielles. — Un socialiste , quoiqu'il fasse, y fut-il plus rétif encore que Proudhon, je le défie de ne pas arriver à l'Organisation du Travail ; et quoi que fasse un socialiste qui procède d'une manière quelconque de la destruction de la Propriété, je le défie de ne pas tomber en Communisme.

La puissance de Proudhon, et elle est grande, est toute entière dans ses négations. Il est l'homme de la logique pure, ce qui ne veut pas dire que sa logique soit toujours droite. Il est, en sus, la Négation incarnée ou plutôt idéalisée. Il a tout nié, et, sous ses formes successives, il s'est cent fois nié et dévoré lui-même. Cela amuse beaucoup le Constitutionnel et toutes les bonnes gens qui savent peu ce que c'est que le travail des idées dans l'humanité ou dans un cerveau actif. Il y a beaucoup de citoyens qui n'ont jamais eu d'idées contradictoires (par cette première des dix -huit raisons qui dispense des dix-sept autres) : parlezmoi de ces gailfards-là, pour bien digérer et bien dormir! — Revenons à la Négation propriétaire, seule chose que, dans toutes ses pérégrinations, Proudhon n'ait jamais abandonnée.

Dans une société où des millions d'hommes travaillent, travaillent, travaillent toujours sans pouvoir jamais, frappés do l'impuissance éternelle et fatale des damnés de l'enfer païen, arriver à l'aisance ou à la fortune, tandis que des millions d'oisifs ou de spéculateurs, vivent grassement de leur inertie ou des bénéhces énormes de leurs menées d'accaparement, de jeu et d'agiotage, rien ne peut résister à la force dissolvante de cette Né • gation redoutable. Aussi Proudhon en s'adressant, avec son imperturbable tempérament de chiffre pur, à la Propriété représentée suivant son expression par l'Assemblée nationale, a-t-il pu dire, sans exagération si la société actuelle ne se transforme pas : « Citoyen* Représentants, je suis fâché que ce que je vous » dis vous fasse rire, parce que ce que je vous dis vous tuera. »

Oq n'a jamais, en effet, arrêté l'essor de l'idée dans le monde. Oa le tenterait aujourd'hui avec moins de succès que jamais. Une idée, quelle qu'elfe soit, gagne du terrain, — c'est un des premiers titres de noblesse de l'esprit humain, — en proportion des obstacles violente et des persécutions qu'on lui oppose.

Or, je demando cociment l'ancienne société pourrait se reconstituer, comment le $édit aristocratique pourrait se rétablir : ce crédit si fragile, si instable, que la moindre crise, le moindre vent révolutionnaire qui d'aventure vient rider la face des eaux, le renverse comme un château de cartes; si peu brave et si peu Vivant que les moindres appréhensions le suspendent dans sa propre insécurité, le glacent et le congèlent dans son propre égoïs-

me; ce crédit enfin qui meurt fata.ement, faute de cette confiance qu'il est incapable d'inspirer par lui-même? Je demande comment ce crédit, qui était le grand ressort industriel et commercial de l'ancienne société et qui est brisé, pourrait se rétablir lorsque l'idée de l'illégitimité absolue de la Rente du Capital fait des progrès immenses dans les populations ouvrières des villes et ne peut tarder d'envahir aussi celles des campagnes? Sous cette idée-glaive, comment referez-vous des effets de confiance ou de crédit [credo), tant que cette confiance no résultera pas de la solidarité démocratique des valeurs elles-mêmes? Le crédit personnel, aristocratique, l'ancien crédit parasite et insolidaire est mort et bien mort, soyez-en convaincus. Proudhou a dit en terminant son discours que ce crédit-là ne se relèverait pas, parce que le Socialisme avait Y œil sur lui. C'était une assertion profonde et qu'on n'a pas comprise. Cet œil qui fascine, qui tient mort le crédit de la Féodalité financière, et l'empêche de ressusciter, c'est l'Idée socialiste, principalement celle de Proudhon. Venezen donc à bout !

On craint le Communisme : on a bien tort. Sauf par la négation qu'il contient, le Communisme n'exercera jamais des séductions bien redoutables sur l'esprit des populations. Le paysan surtout est généralement invulnérable au Communisme.

S ff. PRENEZ-Y GARDE.

Mais calculez donc un peu la portée de ceci. Supposez qu'au sein des difficultés des transactions, des impossibilités do la réorganisation commerciale et financière ancienne, sous ces flots troublés et bourbeux du grand fleuve de la misère publique dont les eaux montent, montent incessamment, ineessamment envahissent et vont tout inonder ; supposez que, dans cette dissolution colossale du vieux monde européen dont les lambeaux se détachent et tombent comme vous le voyez et comme nous le voyons encore mieux que vous ; supposez que cette idée apparaisse aux populations: « — Les droits du Capital inerte et passif sont une » usurpation inique sur ceux du Travail, élément actif et seul » créateur ; — La Rente de la Propriété est un privilège seigneu- » rial qui doit aller rejoindre tous ses aînés dans la grande fosse » de la justice .des Peuples et des Révolutions ; — il y a, parmi » ces socialistes sur le compte desquels on nous avait débité » tant de mensonges et de sottises (car à la fin tout s'éclaircit), » des hommes qui ont démontré cela; qui réclament pour le Tra- » vail, seul producteur, tous les fruits de la production ; qui ne » dérangent rien à la société ; qui ne nous appellent pas à vivre » en commun, à abandonner 04^ nous avons, à changer notre » genre de vie contre nous ne savons quoi, au contraire ; — Ces » hommes veulent faire décréter une seule chose à savoir :Tou-

« tes les redevances du Capital, sous toutes ses formes, sont aboy> lies; tous ceux qui font valoir leurs propriétés continuent à » les faire valoir; tous ceux qui exploitent celles des autres conti- » nuent à les exploiter, mais exclusivement pour eux-mêmes. » Les instruments de travail seront aux travailleurs sans rede- » vance aucune. Plus d'intérêt ni de rente à payer ; des facilités » pour se libérer avec les propriétaires ; tous les fruits de la y> production aux producteurs. Que ces Socialistes viennent » au Pouvoir, et telle sera LA LOI »

M. Thiers suppose que la Révolution de 89, en détruisant les maîtrises et les jurandes, et en confisquant les propriétés de la Noblesse et du Clergé pour les distribuer à bon compte à la Bourgeoisie victorieuse, a épuisé tout ce qu'il y avait à prendre; qu'il n'y a plus de dépouilles à partager, plus de privilèges à détruire, plus de parts d'aucun gâteau à offrir aux masses.

Je lui fais observer que l'Europe est au début d'une Révolulution dont celle de 89 était un simplo prologue; que cette Révolution a le caratère social ; que la question posée est celle du Travail et de la constitution de la Propriété; que les opinions des socialistes, même les plus négateurs à l'endroit des privilèges de la Propriété, ne peuvent pas paraître à M. Thiers et à tous les défenseurs de la vieille société telle qu'elle est, plus illégitimes, plus fausses, plus spoliatrices et plus odieuses que celle des philosophes, des politiques et des tribuns de la Bourgeoisie ne paraissaient fausses, illégitimes, spoliatrices et odieuses à la Noblesse, au Clergé, à la Royauté, à tous les anciens privilégiés : quecependant ces dernières opinions ont eu et ont toujours pour elles les classes qu'elles ont affranchies et enrichies par les destructions qu'elles ont opérées, par les spoliations qu'elles ont pratiquées., accomplies et légalisées. Elles ont môme pour elles les historiens qui ont raconté ces pratiques, ces affranchissements, ces destructions, ces spoliations.

M. Thiers croit-il donc si difficile de faire admettre à tous les industriels, à tous les commerçants, à tous les fermiers, à tous les hommes qui travaillent enfin, ou du moins à un fort grand nombre : Que le crédit doit être gratuit, que le Travail est seul légitime possesseur des fruits de la production; que le Capital inerte a droit à se manger lui-même s'il peut se manger, mais qu'il n'a aucune redevance à réclamer du Travail ?

L'idée de Proudkm, non telle qu'on la comprend encore, non telle qu'il a prêté à la faire défigurer, mais telle qu'elle est en elle-même, et telle qu'elle sera bientôt comprise, — car une idée simple finit toujours par être comprise, surtout de ceux qui ont intérêt à la comprendre, — cette idée n'aura pas en dernière analyse de bien grosses forces contre elle. Comme idée, comme doctrine, dans l'ordre des intérêts, (pour s'accorder avec une idée qui

leur sourit, les intérêts ne demandent pas tant d'arguments de droit que Proudhon, le Saint-Simonisme et le Communisme n'en apportent contre les privilèges de Seigneur Capital); comme doctrine, dis-je, Proudhon après tout n'aura contre lui que les rentiers, les banquiers, et ceux des propriétaires qui afferrcent leurs prupriétés. 11 promet le crédit gratuit à tous les inindustrieis, à tous les commerçants, à tous les cultivateurs. 11 ce demande â personne sa propriété : il se contente de la frapper de stérilité entre les mains de celui qui ne la fait pas valoir, et d'en attribuer tous les fruits à celui qui la travaille. Calculez les forces de la société, les forces vives surtout, et ditesmoi ce que l'idée de Proudhon est destinée à rencontrer d'obstacles dans les intérêts et par conséquent, en gros, dans les consciences ? L'industrie, le commerce, l'agriculture, tout ce qui travaille et qui souffre, n'est pas éloigné de venir à cette séduisante idée du crédit gratuit — qui est vraie pour l'échange des produits, non pour la circulation indéfinie des instruments de travail. Il ne faut, quelquefois, qu'une année de misère et de développement habile d'une idée pareille pour que, même dans ce qu'elle a d'exorbitant, surtout peut-être à cause de ce qu'elle a d'exorbitant, elle s'universalise.

Je sais bien que vous répondrez : « Mais tout cela est impossi- » ble ! mais ce serait un épouvantable cataclysme ! mais, mais, » mais ! . . . » Je ne vous dis pas le contraire. Je connais tous vos mais ; peut-être bien que je pourrais même en ajouter dont vous n'auriez pas eu l'idée tout de suite, ami lecteur. Mais, vous répondraije à mon tour, tout cela n'y fait pas grand chose. Quand une idée est en train, elle va. On s'est battu pour tant de choses dans ce monde ! Connaissez-vous l'histoire des révolutions et des guerres ? Rappelez-la vous ou lisez-la ? Cette histoire vous démontrera que jamais question n'a été posée sur un terrain plus brûlant, jamais n'a mis en vibration des intérêts plus intimes, plus énergiques, et jamais n'a pu ranger à elle un si grand nombre de partisans, intéressés et agresseurs, contre un si petit nombre de défenseurs. Et quels défenseurs? Pour résister aux forces vives de tout ce qui travaille, riches, aisés ou pauvres, la petite armée des oisifs, des usuriers, des banquiers et une collection de rentiers généralement cacochimes !

— Mais on n'arrive pas là avec la paisible Banque d'Echange toute seule! Mais, avant d'arriver là, il faudrait traverser une révolution, et quelle révolution?...

— Faites-moi le plaisir de me dire si au bout de la Philosophie du dix-huitième siècle, il n'y avait pas 89, 92 et 93, et si cela a empêché l'idée philosophique de marcher?

— Et faites-moi le plaisir de me dire encore si 89, 92 et 93 devaient réaliser tout ce que les enthousiasmes du temps atten-

daient de l'avènement de la Philosophie ? Et si la déception de l'avenir a empêché la révolution de se faire? Et je vous demanderai, ce qui est bien autrement révélateur encore, si nos déceptions révolutionnaires du passé nous ont empêché de refaire des révolutions nouvelles? Enfin, me soutiendrez vous que nous pouvons sortir de ce cercle sanglant et fatal des révolutions avant d'avoir prononcé la dernière formule historique de l'affranchissement du Peuple, réalisé une société de frères, et trouvé ie moyen d'abolir l'esprit de mécontentement, do guerre et de révolte, par l'aisance générale, le travail attrayant et le bonheur de tous ?

— Si vous êtes de cet avis, je vous félicite. Cela du moins, jusqu'au réveil, vous évitera de mauvais rêves.

S gg. PRINCIPE DU PARATONNERRE

D'après ce que nous venons de dire, le Socialisme de Proudhon, par l'absence de toute idée organisatrice du travail et de l'industrie, par la conservation de toutes les formes actuelles de l'individualisme, par la concentration de tous ses efforts sur la suppression pure et simple de tout rendement propre du Capital, — et quoique logiquement ces idées me paraissent conduire à un Communisme ultérieur, — le Socialisme de Proudhon, dis- Je, tend bien plutôt aujourd'hui à la constitution d'un parti politique , d'un formidable parti fermier, commerçant et prolétaire, qu'à celle d'une Ecole sociale proprement dite. — Et ce parti politique , ce n'est autre chose que le dernier terme logique du développement de la négation révolutionnaire.

Ce terme, on le voit, se lie donc très régulièrement au passé. Comme beaucoup d'autres fruits, bons ou mauvais, du grand arbre de l'histoire, l'idée de Proudhon apparaît aujourd'hui à sûr temps et à sa saison.

Je répète, en terminant, que vous n'avez qu'un moyen de conjurer la force irrésistible de cette Négation, qui dévorerait votre vieille société bien plus vite et en moins de bouchées que vous ae paraissez le croire : C'est de vous pénétrer pour les classes «fui souffrent d'un amour plus ardent, d'un sentiment plus sympathique que cette idée n'en comporte elle-même ; de compenser par le sentiment ce qu'elle a d'excessif dans l'expression du droit; de comprendre enfin les droits du Travail dans la plénitude de leur légitimité, et de vous dépêcher, en ouvrant largement les voies du Crédit démocratique et de l'Association, de prouver au Peuple que la société va rendre facile à tous l'accès de la propriété, de l'éducation, de l'aisance, faire promptement et par grandes légions, de véritables hommes libres, de véritables citoyens, c'est-à-dire des propriétaires.

Pourquoi repoussez-vous donG comme des brigands, comme

des sectateurs de Sainte-Guillotine, comme des ennemis de Dieu et des hommes, sous le nom commun de socialistes, tous ceux qui vous proposent des moyens pour ces choses? Faire, par masses et parlégion*, de nouveaux propriétaires en accroissant con- . sidérablement la richesse publique, sans rien prendre à perpersonne, en améliorant au contraire toutes les positions actuelles, même les plus grandes ; et puis, introduire enfin un peu de fraternité, un peu d'amour et d'accord en lieu et place de vos divisions, de vos jalousie?, de vos terreurs et de vos haines réciproques, est-ce donc une pensée si mauvaise? Et cela ne vaudrait-il que de grands coups de pied dans les reins de tous ceux qui vous le proposent? — Tenez, vous réfléchirez et vous reviendrez à des sentiments plus raisonnables et plus humains envers les Socialistes qui, après tout, sont vos frères, et qui, au fond, ne voient généralement eux-mêmes en vous que des frère?.

Je gage que si vous le vouliez, vous feriez la conquête de Proudhon luiroêre... Vous avez en main le gâteau qui rendrait traitable Cerbère. Demandez-lui bienveillamment de vous expliquer le mécanisme de la Banque d'Echange et montrez-vous favorables à cette institution, dont le principe n'a rien que de légitime. Je parie qu'en vous y prenant de cette façon, vous désarmeriez ses rigueurs. La chose vaut la peine que vous y Densiez. Vous ne savez pas où vous poussez le Socialisme, et où le Socialisme ainsi poussé vous mènera si vous vous obstinez contre lui dans les errements d'une guerre aveugle. — Çà vaut la peine d'y penser.

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