‹ Le socialisme devant le vieux monde, ou, Le vivant devant les mortsChapitre 26 sur 60 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

AUX PHAUINSTÉRIENS.

J'ai fini... et cependant j'aurais encore bien des choses à dire. Mais c'en asses poor une fois. Ce qui suit s'adresse aux Phalanstériens, à ceux qui connaissent les moyens offerts par la sctKPCCE positivb pour tirer paisiblement la société de l'abîme, et faire régner dans le monde, an plus grand bien de tous, sans diminuer aucune position, par l'universalisation des privilèges et des avantages sociaux, la paix, la sécurité, la liberté, l'aisance, l'accord et le Travail Attrayant.

Donc, mon bon lecteur, si vous n'avez pas encore fait vos études élémentaires, si vous n'êtes pas encore hache^ lier en Science sociale, vous pouvez vous dispenser de lire cet Epilogue.

PHALAKSTÉRIENS !

Voilà quarante ans que notre Maître,' ce grand homme qui, sans doute, a commis des erreurs comme tous les hommes, mais qui n'en est pas moins le plus grand génie des temps modernes et le Père du Socialisme scientiûque, voilà quarante ans que Ghàru;s Fourier a annoncé au monde la découverte de la loi d'Harmonie.

Vous savez quel compte le monde lui a tenu de ses travaux.

Cela doit-Il nous surprendre?

Qu'est-ce qu'une vie d'homme pour combattre la Subversion séculaire étendue sur un globe entier?

La loi de la subversion et du mal s'est appliquée sur lui dans toute sa rigueur. Victime auguste, il nous a laissé l'œuvre à achever et le reste du calice à boire.

Voilà vingt ans que nous travaillons, que nous buvons au calice.

Vous savez à travers quelles difficultés nous avons conduit notre tâche ; vous y avez pris part et nous avez aidés, jour par jour, à les vaincre.

• Chaque jour nous avons tenu la campagne et combattu, ayant sacrifié à nos idées, à notre foi rédemptrice, temps,

positions^ eirrièreSy fiHrtiines. Nom oroat mis dam notre Cause nos vies toat entières.

Eh bien ! le moment est venu de redoubler de sacrifices et d'effortSy car nous touchons au couronnement de nos travaui

Le terrain est conqilètement débarrassé, la question politique iddée» la questira sociale posée sur le grand taoift européen.

Il n'y a plus désormais que deux' Partis :

Celui de l'égolsme, de Taveuglement, du statu qn0 an de la rétrogradation, c'est-à-dire le grand Parti de» Morts;

Et le grand Parti des Vivants, le parti démocratique et social, le parti qui a pour lui toutes les traditions historiques, philosophiques et religieuses de l'humanité vi* vante.

Dans ce Parti, vous le savez, nous représentons la conciliation, l'accord, l'association et l'harmonie des intérêts et des droits anciens avec les intérêts et les droits nouveaux.

Or, les intérêts finiront par ouvrir les yeux.

Nous répondons à tous les intérêts, et personne ne comprend mieux que nous les droits, les aspirations et les sentiments de l'avenir.

Nous n'avons pas à nous faire parti, à viser au pouvoir, au gouvernement.

Nous n'avons qu'à propager largement nos idées, à répandre la lumière, à faire connaître avec une autorité croissante à la société les moyens de salut et à la presser pour obtenir d'elle l'expérimentation de ces moyens, par l'organisation d'une alvéole de la Société Nouvelle, d'une Commune associée, -^ solution élémentaire de tous les problèmes sociaux.

Est-il possible que la société, dans l'état où elle esti refuse longtemps cette expérimentation salutaire?

Pour moi, je me propose d'en faire officiellement la demande à la société française , légalement représentée par l'Assemblée nationale. Quel que soit le sort immédiat de cette demande, elle portera ses fruits. L'Assemblée nationale n'est i>eut-être pas, d'ailleurs, aussi éloignée qu'on le peut croire de favoriser des expériences sages et plausibles.

Je prépare cette demande : laissez-moi choisir le moment opportun pour la produire.

Quoi qu'il arrive, d'ailleurs, par la iBocialisation du parti démocratiquo tout entier, — vous voyez conmie ce

moaYement marche, — le Socialisme sera bientât ane telle puîstance, une telle force, qu'il faudra bien compter atee lui, l'étudier, l'examiner, entendre ses propoiitiona.

On peut le repousser encore aigourd'hui ; on l'écou* tera, on l'appellera demain.

Or, s'il est une solution qui doive nécessairement être examinée, écoutée, favorablement accueillie, aidée dans un temps très prochain, c'est assurément celltf^ qui n'est hostile a aucun intérêt, qui se présente avec ^es plans mûris, et qui contient, par ses principes mêmes, la condliation des éléments en lutte.

La bourgeoisie ouvrira les yeux et deviendra raisonnable. La puif sance du Socialisme, à détaut même de cette demi-conversion de la bourgeoisie, sera bientôt telle qu'il faudra que lldée sociale passe en acte et s'incarne dans des faits.

Vous voyez donc que l'heure est venue de l'application de nos idées, et par conséquent de leur triomphe et du salut de la société.

Le vieux monde agonise en Europe. Le nouveau monde va surgir. Les temps providentiels sont venus. Pas de défaillance au moment suprême et décisif ! Serrons nos rangs et vive la France ! d'où sortira le signal de la rédemption du monde...

Le grand parti démocratique n'a qu'une chose à faire : se cantonner dans la légalité, proscrire les brouillons, les incendiaires, se tenir ferme sur le terrain de la constitution républicaine ultérieurement perfectible par voie de révision, et développer par l'idée, par rintelligence, par la science et l'amour, la question sociale.

Laissez- moi vous faire entendre ici les paroles que j'ai prononcées à la dernière fête où nous avons célébré l'anniversaire de la naissance de Fourier, et pénétrez-vous de ce sentiment profond que nous portons, le salut du monde;

Afin que, par nos actes, par notre dévouement, par nos efforts et nos sacrifices, nous soyons, en ces moments suprêmes, à la hauteur de notre religieuse mission sur la terre.

< Amis,

» Il nous est donné de comprendre les événements que d'autres, réduits aux yeux du corps, voient et ne comprennent pas. Remercions-en celui dont, pour la onzième fois, dans cette fête improvisée, nous célébrons l'anniver-

Baire de naissance ; car c'est de lui que nous tenons la lumière.

» Que voient autour d'eux, devant eux, dans l'Europe entière, les hommes des idées mortes, les représentants du passé? Ils voient une société qui, après trente années de déchirements dans la guerre et trente années de consomption dans la paix, s'affaisse dans sa décomposition et tombe.

1» Pour eux, les douleurs et les terreurs du présent se multiplient par les obscurités et les terreurs de l'avenir. Heureux sont-ils encore parce qu'ils pensent peu, parce qu'ils ne se questionnent pas. Car, je Taffirme, l*âme dévastée par un sceplicisme mortel, l'esprit aride et vide de foi, s'ils se demandaient ce qui doit bientôt survenir, le seul spectacle que cette interrogation pût évoquer à leurs yeux, les frapperait d'une terreur apocalyptique et les ferait sécher sur place.

» Et que voyons-nous, nous qu'échauffe une charité ardente, que la foi fortifie, que la science éclaire? — Nous voyons un Monde Nouveau, resplendissant de clarté, de joie et d'amour, qui se dégage et sort des douleurs et des ténèbres du vieux monde.

» Et nous savons que ce Monde Nouveau remplacera bientôt l'ancien, — quoi qu'il arrive !

» Oui, ils sont bien à plaindre ceux qui, envisageant l'état du monde, ne trouvent sur son avenir rien de certain ni dans leur esprit ni dans leur cœur ! Us sont bien à plaindre, car les illusions ne leur sont môme plus permises. Les vieilles sociétés pouvaient durer autrefois; mais depuis que l'esprit nouveau, l'esprit généreux de la Philosophie et de l'Évangile, plus fortement tendu aujourd'hui que jamais par les brûlantes aspirations du Socialisme, a fermenté dans les vieux vases, ceux-ci ne peuvent plus le contenir.

» Cette invincible tension des besoins et des idées du peuple qui acquiert mieux chaque jour la conscience de ses droits et de sa force, fait depuis soixante ans, sur toute la surface de l'Europe civilisée , éclater les vieux vases. Voyez ce que, après dix-huit ans de gouvernement des oligarchies et de prospérité croissante.à un faible mais généreux signal parti, — ô Providence ! — de la vieille métropole du catholicisme lui-même, la Révolution de Février, en huit mois, a fait de la vieille Europe. ...

» Or, comment ce qui n'a pu tenir hier, appuyé sur le formidable faisceau des forces organisées de toutes les féodalités et de toutes les puissances monarchiques, com-

ment ce qui, hier, n'a pa se sontenir, se relèverait-il aujonrd*hai et anndt-fl une durée queleonqne?

> Non, cette vieille société impossible hier, puisque hier, en pleine paix, elle s'est violemment snicioée, est définitivement condsomée, définitivement impossible, définitivement morte.

» Qoe lenr reste-t-0 donc à ceux qui, essayant de relever ce qui était, repoussent encore ce qui doit être ? n leur reste un cadavre. C'est le supplice do Mézenee qu*ils s'imposent à eux-mêmes et qu'ils imposent à l'humanité vivante.

> Il s'agit de la rénovation de l'ordre social. Depuis plus de dnquante ans TOrdre ancien est détruit. Nos

S ères ont fait dans leur propre sang cette besogne ternie, n est temps que leurs fils se rallient et s'unissent pour l'édification de l'Ordre Nouveau. La guerre civile est le plus affreux des maux ; elle serait en outre aujourd'hui le plus absurde des anachronismes.

> Et cependant la guerre sociale nous menace, et quelle horrible guerre! Conjurons-la, oh! conjurons-la tous à force de bonne volonté, de charité ardente, ^ science bienfaisante, à force de lumière et d'amour.

1 Que faut-il à la société ? du travail, beaucoup de travail, énormément de travaU pour désobstruer toutes les sources de la richesse et enterrer à jamais la misère.

» Et que demande le peuple? Demande-t-il à être amusé et nourri aux dépens de populations vaincues et d'esclaves, ou même aux dépens de la fortune des riches, qui seraM tarie si vite à ce jeu du peuple païen de la cité des Césars?

1 Non! Le peuple demande du travail. lî demande l'existence, l'éducation, la liberté, l'aisance et la dignité conquises par le travail. Il demande ce qu'il faut à la société tout entière ! Qui donc sera responsable si, d'une telle réclamation, d*un besoin aussi moral, aussi humain, aussi chrétien, sort une convulsion universelle, un désastre, un cataclysme? qui, de nous qui affirmons que la solution du problème est facile et en offrons la preuve, ou bien de ceux qui nous repoussent, et qui noua frappent, ameutant contre nous les passions et l'ignorance?

» Amis, quoi qu'il arrive, nous savons que l'époque est venue et que la jeane humanité sortira de cette transition, déjà si douloureuse, le sceptre en main et le diadème sur la tête.

9 L'homme est appelé à commander aux éléments, à parer et à embellir la terre, à régner sur ce monde dont Dieu lui a livré le commandement en le cr<}antàson îma-

ge. < Chacun de vous sera Poatlfe et Roi, j» a dit l'Apôtre. Place donc au Prétendant. Le Prétendant qui régnera c'est aniourd'iiui le Peuple universel.

» Le passé ne périt pas, il se transforme. Comme la richesse, comme réducation, comme la science, comme la puissance, la royauté était un privilège ; n'abolissons pas les privilèges, sachons les généraliser.

» Voilà comment nous entendons, nous autres, ta restauration de la royauté. Le Roi c'est le Peuple. Construisons-lui ses palais ; ses palais vous en savez le nom. Le ^nd architecte dont nous saluons fraternellement aujowd'hui le nom glorieux en a déposé les plans aux archives de l'humanité; nous sommes les ouvriers dévoués à la construction du premier édifice. Le moment de Mtir est proche. Préparons le ciment et les pierres.

» Frères, la doctrina que nous servons est grande comme le monde qu'elle embrasse. Elargissons nos esprits et nos cœurs et faisons nos âmes à son image.

» A la science qu'elle nous livre joignons de plus en plus l'amour dont le Christ a allumé le divin flambeau sur la terre. La lumière qui manque de chaleur éclaire, elle ne féconde pas.

> Le temps nous presse; les corps soufTrenf, lésâmes gémissent, les populations plient sous le faix du mal et s'irritent, les haines s'aiguisent, les colères .fermentent, les préjugés s'insurgent, les intérêts, les droits et les égoïsmes s'enrégimentent pour une lutte horrible. H&tonsnous, et qu'à force de charité, d'intelligence et de dévouement, nous obligions bientôt les ténèbres elles-mêmes à bénir les rayons qui les feront lumière.

:».Nous avons ciHitre nous des intérêts alarmés que la peur rend méchants. Les égoïstes et les peureux sont des infirmes. Traitons-les par notre dévouement et sachons les guérir. 9 Notre grande ennemie c'est l'ignorance. Que l'on atche ce que nous voulons et ceux qui nous combattent avec aveuglement porteront bientôt le drapeau oontre lequd Hs tirent.

» 11 est parmi nos adversaires des hommes de tactiqse. Ils excitent les préjugés, passionnent et irritent les intérêts et les droits qui se croient menacés. Leurs attaques acharnées contre tous les éléments du SociaUsme n'ont qu'un objet ; Développer et coaliser toutes les peurs, £^n de s'en faire une force et un cortège. Pour ceux-là, pour ces hommes d'intrigue, pour ces pharisiens de la politique et de la religion, pas de pitié. Que nos plumes et nos voix en fassent bonne justice.

» Quant à tons les autres, quels que soient contre nous leurs clameurs égarées, leurs préjugés et leurs colères, que les sources saintes de la charité apostolique ne tarissent jamais pour eux dans nos âmes.

» Frères, les temps sont accomplie. La conquête des droits politiques est réalisée. L'esprit moderne se trouve face à face, sans intermédiaire, avec les problèmes du Socialisme, de ce Socialisme qu'on affectait, il y a huit mois à peine, de traiter encore comme s'il n'était pas. Gloire au 24 Février ! Le Socialisme a passé ce jour-là le Rubicon de l'histoire. Le sphinx a parlé. La question est faite, impossible de n'y pas répondre. Vive la République démocratique et sociale !

» Réjouissons ^nous donc, malgré les douleurs du présont, car le temps de la rénovation est venu, et le jour n*est pas loin où nos ennemis nous béniront eux-mêmes.

» Que si, cependant. Dieu en préserve le inonde ! si les aveuglements insensés, les intérêts inintelligents, les emportements réactionnaires et toutes les effluves putrides du vieux monde, devaient entasser au ciel des nuages diluviens, et qu'encore une fois ses cataractes dussent s'ouvrir ; en voyant venir un temps do désolation universelle et le cataclysme envahir les terres, nous serions navrés de douleur. Mais^l'histoire du déluge ancien nous dirait celle *du nouveau déluge. Dieu punit quelquefois l'humanité, jamais il ne l'abandonne. Cette fois donc on verrait encore l'Arche, renfermant dans son sein tous les germes des vies, braver les vents et voguer sur les eaux.

» Nous avons rassemblé patiemment et laborieusement les matériaux de l'Arche de régénération. Le ciel s'assombrit, Dieu nous aide ; il faut nous h&ter de construire. >

Phalanstériens !

Je termine en deux mots cette allocution qui s'adresse à vous :

Nos personnes ne sont rien ; nos Idées sont le salut de la société.

Je ne sais ce qu'il adviendra de nos personnes, et si quel« ques-unes ne seront pas brisées dans la tempête.

Nais, au milieu de la tempête et sur le vaisseau qui porte nos Idées, nous pouvons aigourd'hui chanter en chœur :

« Océan, vieil Océan, tes vagues furieuses battent les > flancs de notre navire ; tu n en porteras pas moins ce » navire au port. »

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