X. SES ERREURS
11 voyait, en effet, la vieille société industrielle acculée et impossible; le crédit aristocratiaue tombé pour ne plus renaître; les patrons confessant l'insuffisance des salaires, les ouvriers l'insuffisance des bénéfices de la plupart des patrons ; la concurrence déréglée et dépréciative égorgeait ainsi les uns et les autres. I! ne doutait pas que l'industrie agonisante ne se vît obH-
gée de liquider entre les mains de l'État. Beaucoup d'industriels, au moment de sombrer, mvoquaient eux-mêmes cette solution. Se croyant maître du champ de bataille , il a proclamé ses idées dans ce qu'elles ont de plus impossible et chimérique : l'absorption des industries par l'État, l'égalité des salaires, la répartition ultérieurement proportionnelle aux be«oi ri?, et, — pour réaliser cette colossale réorganisation industrielle , fondée sur un princ'ps qui avait contre lui l'invincible puissance de la liberté, de l'individualité , du fait, de la tradition et des idées d'une société qu'il attaquait de froat tout entière , — des moyens , qu'il me passe le mot, puérils : des inscriptions sur des poteaux et des décret?.
On ne refait pas, on n'a jamais refait, on ne refera jamais une société avec des décrets. On décrète une Constitution , on décrète des lois, des formes mécaniques et extérieures ; on ne décrète pas les faits intimes , l'organisation moléculaire si l'on veut comprendre cette expression , qui déterminent l'état d'une société. Et encore les lois et les constitutions que l'on fabrique, ne sont-elles valables qu'à la condition d'être en harmonie avec ces faits intimes et vivants eux-m-èraes, de concorder avec eux, d'en être, en quelque sorte, le mode de cristallisation.
Vous pouvez, à la rigueur, changer par décrets la forme extérieure et physique; vous ne changerez jamais, par la loi, la composition chimique et intégrante. Cette composition dépend uniquement des titres d'afFinité des éléments auxquels vous n'imposerez point des rapports pour lesquels leurs attractions réciproques ne conspirent pas elles-mêmes. Si vos lois dictent à ces éléments des relations contraires à leurs attractions, ces éléments ne subiront pas vos lois impuissantes, ou réagiront contre elles jusqu'à ce qu'ils les aient brisées.
J'invente la machine à vapeur, je la produits, je l'expérimente, les intérêts y trouvent leur compte, ils l'acceptent librement: j'ai modifié l'état intime de l'industrie et de la société. Vous inventez une machine que vous croyez excellente, vous en décrétf z l'emploi : on se révolte contre votre décret, même si votre machine est bonne ; car si vous décrétez l'emploi de votre machine, on préjuge qu'elle est détestable. Et en effet, si elle est bonne, faites-en devant nous l'essai, et laissez-nous libres de l'imiter. A quoi bon le décret?
L'Atelier égalitaire de l'État est votre marotte, le Phalanstère libre et proportionnel est la mienne. Causons-en, c'est bien. Répandons notre conviction, propageons-la par la parole et par la presse ; c'est notre droit , et c'est notre devoir, puisque nous croyons par là sauver la société. Dès que notre Idée a pris de la consistance, dès qu'elle a rencontré des adhésions sérieuses, demandons à la société les moyens d'en faire l'expérience devant
elle ; et, r,royez-moi, elle est trop malade, la pauvre vieille, pour refuser longtemps l'inoiïensif essai des remèdes que nous lui offrirons avec foi et maturité.
Vous construirez donc un modèle de l'Atelier -égalitaire , je construirai un modèle de Phalanstère. Si l'un de nos systèmes convient à tout le monde, sert tous les intérêts, satisfait tous les droits, résout les problèmes du temps , ne craignez rien, sa fortune est faite, et le monde l'acceptera vite. Si nos conceptions, sans être des solutions définitives, sont seulement des améliorations, vont à certains esprits, à certaines positions, réalisent certains avantages ; dans ce cas encore, l'imitation sera proportionnelle à leur valeur propre : elles deviendront chacune ce qu'elles pourront, ce qu'elles devront être.
Combien plus lorts ne serons-nous pas en procédant ainsi, et combien ne prouverons-nous pas mieux la plénitude, le calme et la maturité de notre foi dans nos moyens, qu'en essayant de faire sauter le pas, de force, à la société ? qu'en la poussant par des décrets, vous dans votre Atelier national, moi dans mon Phalanstère? Que dis-je? si vous me forcez, de par la loi, d'entrer au Phalanstère, je ne reconnais plus mon Phalanstère libre et facultatif, et je m'insurge moi-même contre votre despotisme sociétaire.
Le tort de Louis Blanc a été de donner, au Luxembourg, à des idées qui n'étaient pas celles de l'opinion et du pays, — eussent-elles même été justes, ce que je conteste, — un caractère officiel. Il a effrayé la société, en ayant l'air de vouloir lui imposer son Socialisme égalitaire par autorité et par surprise. Pour moi, si le hasard d'une révolution m'attachait autour des reins la ceinture tricolore de membre d'un gouvernemeut provisoire, et m'installait dans quelque Luxembourg; bien loin d'y faire parler à ma foi sociale , si robuste et si absolue qu'elle soit, le langage de la loi, je m'empresserais de rassurer l'opinion sur toute tentative d'envahissement dictatorial ou légal de mon idée dans ses libres domaines. Je lui parlerais d'expérimentation, et je proclamerais comme le plus saint des droits, l'insurrection des esprits cmtre toute réforme sociale, à commencer par la mienne, qui viserait à s'imposer au pays malgré lui, sans être librement acceptée par lui. Je soutiendrais plus haut que personne qu'une transformation des rapports sociaux , ne saurait être légitime qu'à la condition d'être consentie, voulue, appelée par ceux-là mêmes à qui on la destine. Je sais bien que Louis Blanc ne voulait, au fond , violenter personne ; mais son opinion à lui avait l'air de vouloir violenter l'opinion des autres. Ce fut son tort.
En faisant comme je viens de dire, je donnerais, de ma foi , le plus inébranlable témoignage ; j'avancerais mieux que par
toute autre voie le succès de mfis idées , et je ne prendrais pas l'opinion à rebrousse poil, — ce qu'un homme d'Etat, surtout dans un pays libre, doit toujours se garder de faire.
En voulant donoer l'industrie privée à l'Etat, Louis Blanc allait beaucoup trop loin. Il était dans le vrai en voulant, pour l'Etat, les services nationaux, tels que ceux des assurances, des canaux, des chemins de fer et celui du crédit qui, dans une société démocratique, doit résulter de l'assurance mutuelle, organisée régulièrement et a divers degrés, des valeurs mobilières, immobilières et personnelles du pays.
S'il se fût borné là et qu'il eût obtenu , de ses collègues du gouvernement provisoire, trois ou quatre décrets organiques, que les intérêts eussent alors acceptés avec enthousiasme, qu'ils accepteraient facilement encore, la Révolution était engagée dans la bonne voie, l es affaires se fussent relevées; le crédit démocratigjue se substituait^ vivant, au cadavre du crédit aristocratique, du crédit mort ot Lien mort des agioteurs et des marchands d'écus. La misère et la banqueroute étaient conjarées. Nous entrions par la bonne porte, à la «atisfaction de tous , en voie de Socialisme bienfaisant et pratique. Les banquiers, démontés, eussent eux-mêmes trouvé leur compte a une liquidation doublement avantageuse en ce qu'elle leur eût épargné la ruine qu'ils n'éviteront pas et la risible illusion d'une résurrection de prépotence qui, je le leur prédis, s'ils continuent à la poursuivre, leur portera malheur....
Organiser I'intermédiaire, en toute liberté de concurrence, par les Communes et par l'Etat; constituer le Crédit démocratique par l'assurance mutuelle et libre des valeurs; encourager l'association volontaire du Travail et du Capital dans le domaine de la production: telle était, telle est encore aujourd'hui la tâche pratique et immédiate de la Révolution de Février. Le gouvernement provisoire a manque ce coup de fortune. Cela faisant, il gagnait en masse, à la République démocratique et sociale, l'agriculture, l'industrie et la propriété tout entière. Les parasites y bénéficiaient eux-mêmes d'une bonne liquidation et du temps nécessaire pour se caser dans la Production.
Si le gouvernement provisoire, au lieu d'être une collection à peu près exclusive do formalistes politiques parfaitement purs de toutes études sociales et d'un socialiste trop entier dans son individualité, trop étroitement systématique et maladroitement absolu, eût été composé de socialistes largement ouverts à la science et à la pratique à la fois, dominant leur idée et leur personnalité au lieu d'être dominés par elles, libres enfin eux-mêmes et comprenant la liberté de l'opinion, ils eussent entraîné au Socialisme l'opinion qui s'est révoltée contre le mors et cabrée sous la raideur impuissante de la main du cavalier.
S y. LES INJUSTICES ET LES INGRATITUDES DE L'OPINIOK.
Avec d'excellentes intentions, en comprenant fort bien, l'un, qu'il fallait profiter de l'élan de Février pour lancer la société dans la voie de la démocratie sociale, l'autre, dans celle de la démocratie politique, Louis Blanc et Ledru-Rollin ont porté un rude coup à la République et au Socialisme. La raideur de l'idée chez le premier, la raideur de la parole chez l'autre ont effrayé l'opinion et les intérêts, qu'il fallait enlever librement. Delà, la double réaction politique et sociale; de là surtout, ses prétextes, ses forces, sa puissance, et les armes dont elle fait aujourd'hui cet usage aveugle et passionné, qui lui prépare peut-être ua mauvais retour de compte....
Le lendemain de la Révolution de Février, il n'y avait pas, dans le pays, de dispositions sérieuses à la résistance. Les intérêts eux-mêmes acceptaient la République comme le seul moyen d'ordre et de gouvernement. Louis-Philippe n'avait laissé ni affections ni racines dans le parti qui l'avait soutenu. Heureux de sa chute, les légitimistes saluaient, généralement avec sincérité, l'avènement de la République qui leur avait procuré cette satisfaction. Ils saisissaient, avec plus de joie qu'on ne le pense, au fond, l'occasion de mettre terme à un long exil volontaire qui leur pesait; d'entrer dans le grand et invincible courant démocratique créé par la Révolution fiançaise, auquel jusque-là ils s'étaient efforcés de ne pas mêler leurs eaux; de se constituer partie intégrante de cet Ordre moderne dont ils comprenaient, ce jour-là, le caractère définitif et dont ils prenaient enfin leur parti. Ils cessaient de bouder la Révolution et sentaient sa légitimité.
Il y a eu, dans la nation, un moment de conspiration générale pour un ralliement universel, un accord sublime du passé et de l'avenir dans la mystérieuse et providentielle grandeur du présent. Lamartine, que ses idées incomplètes et confuses égarent quelquefois, que ses nobles sentimeiîts pe trompent jamais et qui devrait toujours les suivre, l'avait compris. Il s'en lit, dans le gouvernement provisoire, l'expression magnifique. Lamartine fut resté l'homme de la situation, le véritable fondateur de l'Ordre démocratique nouveau et de la République s'il lui avait été donné d'absorber les dissonnances. Dès que le jour vint où les dissonnances, plus fortes que lui, de'aient éclater dans la région supérieure : après un quart-d'houre de défaillance à son jardin des olives, en un instant, dans un suprême et dernier effort de ralliement, qui sera sa plus grande gloire et qui a sauvé le pays, il est tombé sous sa croix et sur son calvaire. Sans ce noble sacrifice, accompli en pleine connaissance de cause, et qui n'est pas encore compris, le drapeau des barricades exclu du gouvernement par le premier acte de l'Assem-
blée nationale, l'Assemblée était perdue au 15 mai : je n'en fais pas le moindre doute. Et la guerre civile, la guerre sous toutes ses formes sociales et politiques, la guerre des départements contre Paris et de Paris contre les départements, des villes contre les campagnes, des ouvriers contre les maîtres, des prétendants, de tous les éléments enfui les uns contre les autres, éclatait en France. — Et cette horrible guerre, hélas! n'est que différée, si l'on n'entre à temps dans les voies d'une large et grande politique, d'une politique intelligemment démocratique et sociale. Hélas ! hélas ! que de sang et de misère !....
Lamartine est mort politiquement jusqu'au jour d'un nouvel et définitif accord. Il ne sera jamais rien comme homme de parti. Il ne ressuscitera qu'au temps glorieux du ralliement universel. Incarnation vivante de l'harmonie, son âme désorientée dans les aigres disputes, s'égare et perd sa vertu s'il essaye d'épouser une dissonnance quelconque. S'il voulait tenter de se faire habile, il ne serait qu'entortillé et maladroit. Il n'y a pas à sa lyre une seule corde pour l'intrigue et le savoir faire. Q\ïil reste donc au-dessus des partis, planant sur leurs passions et sur leurs querelles, faisant entendre à la nation et au monde les inspirations de son âme et les aspirations de son esprit. Qu'il n'épouse aucun élément dans l'arène où ils se combattent encore les uns les autres en s' excluant. L'Esprit, qui planait sur les eaux, ne prenait de parti que contre les ténèbres. Préparer l'avenir, aimanter les âmes, inspirer l'accord et attendre : telle est la mission que lui dicte sa nature. Il est trop grand poète pour pouvoir tenir dans la cage étroite où se trouvent si bien à l'aise tant de vulgarités agiles et érainentes. Drapeau de haute conciliation, ou noble parole isolée, barde social exilé des intrigues : tel est son rôle.
Ce grand miracle, qui a eu une chance au 24 Février, ne s'est pas accompli. Le temps, la raison, la force des choses et les progrès rapides du Socialisme organisateur, favorisés par les besoins que seul ce Socialisme poutsatisfaire, opéreront, — sans passer par des convulsions espérons-!t! — coque ce grand jour eût inauguré d'emblée s'il se fût levé quelques années plus tard, au sein d'une opinion mieux préparéo 3t plus mûrie par le soleil des idées du siècle. N'incriminons pas les hommes. Leurs fautes ont été celles do leur temps: et la preuve, c'est que Ledru-RoUin et Louis Blanc remis, par impossible, avec l'expénence qu'ils ont aujourd'hui des choses, dans les circonstances où ils se sont trouvés, ne commettraient certes plus les mêmes erreurs.
Ces erreurs, on les leur a fait cruellement expier, et quel compte leur a-t-on tenu de ce qu'il y a eu de sauveur dans un© partie de ces erreurs mêmes ? Ce sont leurs exagérations qui, à certains égards, leur ont donné autorité sur la tempête. Quelle autre voix eût harangué et contenu les tumultes de l'ouragaa
qn'on les accuse avec une si prodigieuse ignorance d'avoir sou- , levé? Les idées théoriques aveclesquelles on suppose que Louis Blanc a excité les classes ouvrières et qui ont insurgé l'opinion contre lui, n'ont pas eu de succès dans ces classes, fort peu passionnées pour l'égalité pratique des salaires.
Ce qui plaisait à ces classes, ce qui emportait leur conBance, ce n'était pas i'idée en elle-même, c'était le sentiment populaire que l'audace de cette idée supposait.
Il est donc faux que les théories de Louis Blanc aient mis le feu aux esprits. Les esprits flambaient, et ferme, bien avant qu'il eût dit un mot à 1 Hôtel-de-Ville ou au Luxembourg. S'il n'eût pas fait prononcer par le gouvernement provisoire les formules populaires et socialistes, qui étaient — et qui demeurent — les formules historiques de la Révolution de Février, Droit au travail, Orgajiisation du travail, on en aurait vu de belles dans Paris !
C'est son œuvre historique, et ce sera sa gloire de l'avoir fait.Ea marquant sur le cadran officiel de la Révolution l'heure de l'avènement du Socialisme, il en a, d'ailleurs, désarmé la première violence ; il a sauvé la société des ravages d'une inondation socialiste emportée, aveugle, révolutionnaire, dont les conséquences eussent été le plus terrible des inconnus. Par de laborieuses conciliations entre patrons et ouvriers, que seul alors il pouvait opérer, il a en outre préservé vingt fois Paris des conflagrations les plus redoutables. Les ateliers dits nationaux, dont on s'obstine calomnieusement à le rendre responsable, loin d'avoir été créés et organisés par lui, l'ont été sans lui et contre lui. Quant à ses théories du Luxembourg, ce qu'elles avaient de faux et d'intempestif, n'a fait sérieusement de mal qu'au Socialisme et à lui-même.
Qu'on n'accuse donc ni Ledru-Rollin ni Louis Blanc d'avoir soulevé les orages. Les orages avaient leurs causes dans l'atmosphère du temps, dans l'électricité de la Révolution, dans les méfaits accumulés de l'ancien Régime, dans les effluves impures de la Féodalité financière, dans les émanations longtemps distillées de l'égoïsme et de la corruption de l'oligarchie des satisfaits, dans ces foyers de paupérisme, d'instabilité et de misères condensés par l'action aveugle du crédit aristocratique et de l'industrialisme spéculateur, au sein des grandes cités, dans mille éléments inflammables et explosifs enfin, réunis aux flancs de la vieille société. En conspirant avec ces nuages flamboyants, chargés de foudre, Ledru-Rollin et Louis Blanc, comrr.e Lamartine luimême, n'ont, en définitive et en fait, conspiré que comme le paratonnerre. Ce qu'ils ont soulevé réellement, ce ne sont pas les orages populaires , mais les passions et les colères des deux Réactions, qui n'en font qu'une aujourd'hui, contre le Socialisme
et la République. Ce serait donc à nous de les incriminer, si nous n'étions pas des esprits calmes, ouverts à la raison, sachant tenir compte aux hommes des difficultés des temps, et faire la part des entraînements dans ces trombes des passions et des révolutions, qui emportent comme poussière les trônes, les dynasties, les institutions et les sociétés elles-mêmes.