S Z. DES TENDANCES, MAIS PEU DE SYSTÈME
Mon bon Pierre, me voici bien embarrassé ! et vous le seriez encore plus à ma place. Je cherche dans chacun des affluents du Socialisme ce qui ressemble à une pensée pratique, à une manière de concevoir de nouveaux rapports entre les éléments de la société, et je vous aborde. Que voulez-vous que je leur dise?
Vous avez bien injustement, je pourrais employer une qualification plus énergique et rester encore au-dessous de la vérité, attaqué Fourier que vous n'avez pris le soin ni d'étudier ni de comprendre. Depuis que j'ai fait votre connaissance à l'As- 'aemblée, je vous ai trouvé si bon, si plein de cœur, que j'ai cessé de vous en vouloir pour vous aimer en frère. Je m'étais fait de vous une toute autre idée. Avec les braves gens comme vous , à tout péché plus que miséricorde ! Je ne vous rendrai donc pas le mal que vous nous avez fait ; seulement, je vous éclairerai et vous convertirai quand nous aurons le temps de causer un peu. — Mais, sur votre système, encore une fois, que diantre voulez-vous que je leur dise ?
Depuis dix-huit ans je vous lis... je trouve chez vous le sentiment général des droits nouveaux, des impossibilités de la société ancienne, de l'impérieuse nécessité d'une société nouvelle. Personne ne sent mieux que vous, plus religieusement que vous, les aspirations vagues et généreuses du Socialisme moderne, le besoin de la réalisation des principes philosophiques et démocratiques. Vous avez souvent exprimé ces sentiments avec une noble et poétique éloquence ; souvent aussi vous les avez délayés dans trop d'eau, pas toujours claire, puisée à toutes les sources théologiques, métaphysiques, politiques, historiques, démocratiques, mystiques et même éclectiques.
Autant que j'en puis juger, vous êtes resté saint-simonien. Vous tenez toujours à nous parquer chacun dans une de ces trois castes des savants, des industriels ou des artistes, sans vouloir assez comprendre que chacun de nous doit être, à des degrés divers et sous de nombreuses formes, industriel, artiste et savant. — Celarésulte, je vous le fais observer, de l'indivisibilité même, en chacun de nous, de la sensation, du sentiment et de la connaissance; cette trinité dont vous avez la petite faiblesse de vous croire
l'inventeur et qui ne vous mène à rien, parce que c'est une donnée neutre, un terme commun, une forme extérieure de l'âme humaine, et qu'une pshycologie qui ne va plus avant que ces formes générales et depuis si longtemps reconnues, de l'activité, reste nécessairement impuissante et stérile.
Je sais bien que vous vous épuisez à communiser la donnée saint-simonienne, à nous faire un Saint-Simonisme égalitaire. Vous n'y parviendrez pas. L'indivisibilité des variétés est dans la nature, leur égalité n'y est pas ; vous ne la mettrez jamais dans les fonctions et dans les choses.
Tenez, mon bon philosophus hirsutus, comme je vous appelle à cause de vos cheveux et de vos idées touffues mais mal démêlées, laissez moi vous dire, à vous, parce que vous avez l'âme simple et fraternelle et que vous ne vous en fâcherez pas, ce que je n'oserais pas dire aux autres parce qu'ils pourraient bien s'en fâcher. Je trouve que vous tous, esprits à tendances communistes, anti-personnelles , anti-propriétaires, vous avez, à l'endroit des idées, une manie propriétaire et personnelle qui va trop loin. Vous tenez trop à vouloir absolument donner à l'humanité quelque chose de vous, qui vous semble à vous, tout à vous.
S aa. UN POINT PAR ou CERTAINS COMMUNISTES SE RATTACHENT TROP A L'iNSTINCT DE LA PROPRIÉTÉ.
Vous avez beau vous en défendre, soutenir que rien n'est à personne, que l'idée est essentiellement le domaine commun, le produit de la pensée de tous ; que toute marque individuelle est une usurpation sur les droits confus de l'humanité. Vous n'en obéissez pas moins, en fait, les uns et les autres à une passion do propriété et de maternité très individuelle : vous voulez à toute force ac«.oucher d'un fruit de vos entrailles. Il faut que l'humanité reçoive de vous une conception qui vous appartienne, un monde de vos œuvres. Vous voulez être chacun père ou mère^ quitte à faire théoriquemsnt, au Dieu de l'Impersonnalité , le sacrifice d'Abraham.
Cela part d'un sentiment généreux : vous entendez payer ainsi votre dette. Mais, voilà le malheur; c'est que, pour la création intellectuelle de quoique ce soit et surtout d'une l'orme nouvelle de la société, ce qui n'est pas une petite affaire, la bonne volonté ne suffît pas : il faut encore la fécondité avec. Et la fécondité ici s'appelle génie, et génie de premier ordre.
Or, mon cher Leroux, je vous le dis en toute sincérité et comme je le pense: Ni vous, ni moi, ni Louis Blanc, ni Bûchez, ni M. Dupin, ni le patriarche de l'Icarie, ni tant d'autres qui faisons aujourd'hui du Socialisme , presqu'o tous avec courage et dévouement, plusieurs avec talent , nous ne sommes pas dos hommes
de génie, — mais pas du tout, du tout comme dit à la tribune le Prince rusé de la grosse bonhomie, qui administre aujourd'hui, bien plus à son goût qu'au mien, les flnances de la République.
Ni vous^ ni moi, ni les autres, nous n'avons rien inventé, riea découvert, rien créé. Nous ne sommes pas des hommes de génie. Il faut en prendre notre parti. Et puisqu'il en est ainsi, ayons donc la simplicité denotre position et convenons-en tous avec nousmêmes une bonne fois, commej'aimeàvous en donner l'exemple, sans en rien dire au public, que nous ne sommes pas obligés de mettre dans la confidence. Ne vaut-il pas mieux, là, élever un bel enfant vivant et viable, quoique fils d'un autre, l'habiller, le nourrir, l'éduquer, lui préparer son chemin dans le monde, que de passer sa vie à tailler des layettes et à coudre des bavettes pour celui qu'on croit pouvoir faire, qu'on ne fait pas, qui ne vient pas et qui ne viendra jamais; ou bien encore, que de parer et farder une poupée de carton faite de pièces et de morceaux, colés ensemble et de s'escrimer à renouveler sur ce mannequin le miracle de Pygrralion, Ce mJracle s'est opéré une fois, dans le temps jadis; mais vous ne le réussirez plus aujourd'hui que les miracles sont devenus si rares !
N'est-ce pas, après tout, une chose peu philosophique et peu socialiste, que cette passion commune à tantde communistes, en ce temps-ci, qui leur fait préférer ia contemplation d'un petit creux d'eau bourbeuse, dans un pas de cheval, entre les quatre murs étroits du jardin intellectuel dont ils se croient propriétaires, au magnifique spectacle du Léman vu des hauteurs du Salève, ou aux grands horizons de l'Océan du haut des falaises d'Etretat, — un point que je vous recommande quand vous voudrez voir la mer dans sa majesté simple et sublime.
Lorsque Copernik eut découvert et G alliée mathématiquement démontré la disposition de notre tourbillon planétaire autour dé son soleil, il n'y eut plus rien de capital à trouver quant à la disposition générale de ce système solaire. Quand Keppler eut découvert et démontré les trois grandes lois du degré des orbites, des aires proportionnelles aux temps, et des carrés des temps périodiques proportionnels aux cubes des grandes axes, il n'y eut plus rien de capital à découvrir dans la géométrie de ces courbes sidérales. Quand Newton eût découvert et démontré le théorème des attractions proportionnelles aux masses i^t inversement proportionnelles aux quarrés des distances, il n'y eût plus à faire que des applications de cette loi capitale des forces de la mécanique céleste.
L'organique céleste n'est pas encore faite, et j'aime à croire qu'on la fera] mais la mécanique céleste est faite. On peut perfectionner les détails de celle-ci, en multiplier les applications : j'estimequ'on n'en refera pas une nouvelle, une différente, une autre.
Que diriez-vous d'un astronome qui, aujourd'hui, compulsant les astronomes anciens, les astrologues du moyen-âge, les Egyp • tiens, les Chinois et le reste, mais refusant de tenir compte des ilécourertes de Copernik, deGalilée, de Keppler et de Newton, travaillerait comme un nègre pour créer, en dehors des découvertes de ces grands génies fondateurs, un système astronomique différent du leur, et de son propre crû ?
A bon entendeur, demi-mot et salut ! Je crois bien que le système astronomique est découvert et connu ; que vous ne parviendrez pas, en dehors de ses lois, à mettre d'accord les mouvements de nos planètes et à vous entendre avec elles. Si j'ai un conseil d'ami à vousdonner, — je vous l'offre à vous que parce que vous êtes bon enfant, — c'est d'étudier un livre élémentaire d'astronomie, où soient exposées les solutions dont je parle — et d'en vérifier l'exactitude. Je vous ea ai déjà passé, de ces livreslà ; mais vous êtes si obstiné, mauvaise tête, que vous vous gardez bien de les lire !
J'ai connu dans les montagnes du Jura, quand je me préparais à l'Ecole polytechnique, un vieux et vénérable savant, fort original, appelé M. Cottier, qui avait la manie da ne rien vouloir lire des modernes. Il craignait le se laisser influencer, tenant à faire des découvertes à lui. Da temps en temps il envoyait à l'Académie des sciences un mémoire. On lui répondait en lui indiquant les ouvrages où ses œufs, tout chaud pondus, avaient, depuis dix ou vingt ans, fait des poulets superbes ; — avec le nom de l'auteur et du libraire. Toutefois, le père Cottier avait- il généralement la consolation do se dire que, s'il se voyait devancé, du moins ses œufs n'étaient-ils pas des œufs clairs.
Et encore ne voudrais-je pas jurer que souvent, bien qu'il s'efforçât de se boucher les oreilles, ces solutions que le père Cottier découvrait petit à petit et vingt ans trop tard, ne lui fussent pas venues du dehors, par les vibrations de l'atmosphère. Mais il était consciencieux, et l'objectif ^ comme disent nos amis les Allemands, se subjectivait en lui sans qu'il s'en aperçût. J'en sais bien quelques-uns à qui ce phénomène arrive. J'en connais aussi d'autres, il est vrai, qui , subjectivent et subjectivent à force l'objectil en quebtion, et qui s'en aperçoivent fort bien; mais qui n'ont pas l'air de s'en apercevoir.
Je vous ai dit franchement ma façon de penser, mon bon collègue en Socialisme et en Constituante. Je vous répète que je n'aurais osé rien articuler de semblable aux autres, craignant do les trouver trop chatouilleux à certain endroit. Vous ne m'en voudrez pas, voQS : et si ce factum que j'écris au courant de la plume, entre les moments que me laissent la gastralgie, la fièvre et ces grands travaux de Constituante, où nous ne constituons rien du tout j'en ai grand peur; si , dis-je, cq factum est destiné à une
seconde édition et que, d'ici li, le petit soit venu au monde, eh bien ! vous m'en ferez part et vous me donnerez paternellement vous-même son signalement : — yeux grands, bouche mignonne et vermeille, joli menton rond, visage ovale. — Je reproduirai ledit signalement, avec procès-verbal constatant que le poupart est os et^chair et non pascarlon— Bonsoir et à demain ! Je vous quitte; mais il faudra qu'à nous deux nous causions. Et comme vous ne prendrez pas ceci pour un déS, je gage que nous nous mettrons d'accord. Je vous laisse aujourd'hui pour un plus difficile à manier, amice hirsute l Ce ne so it plus des cheveux un peu embrouillés, mais de belles et bonnes épines. Un hérisson qui fait la boule. Dites voire aux bourgeois d'y toucher. — Heureusement que j'ai la peau faite aux piqûres.