LE SOCIALISME DE PROUDHON
S bb. PORTRAIT DE LA BÊTE.
Abomination de la désolation! Nous y voici ! C'est le monstrum horrendum du Socialisme, la bête à sept îétes de l'Apccalypse, le démon incarné, Satan, Bélial et Bslzebuth, trois diables en uf.e seule personne, c'est-à-dire l'inverse tout juste de la sainte Trinité. On n'avait encore songé qu'à un Antéchrist ; Proudhon c'est bien autre chose !
Avant d'e itiraer cet affreux Proudhon, qu'on me permette une adorable propos d'une jolie femme dans une des tribunes de l'Assemblée ces jours derniers.
— « Qui est-ce donc cette belle tête, front découvert, là-bas, » troisième rang,, en haut, seconde travée, dans la direction de » mon binocle?
» — Jean Reynaud, » répond le collègue qui démontrait à ces dames la collection de la Souveraineté nationale.
« — Pas possible ? Quoi ! Ceux qu'on voudrait voir si laids » sont si bien ! quand il y en a tant dans les bons, dans les ex- » cellents... au contraire...» Jen'acbève pas. Je ne me soucie pas, pour me montrer narrateur trop fiJôle de me faire rappeler à l'ordre par la majorité... Allons ! voilà que je viens encore delàchar une soiti>e.
» — Et Prouihon ! montre z-moi le donc celui-là ! Ah ! pour le » coup ce sera une figure horriole !
» — Voyez, madame, à votre ciroite, en haut, le premier du » second banc, à la naissance de la partie qui fait ceintre '?
» — Celui qui écrit? avec d-^s luneltes? ces cheveux blonds? x> cette bonne figure hoHi:ète, placide et fraîche?
» — Précisément.
» — Pas possible, monsieur un tel, vous vous amusez de n> » tre ignsrance ! Si vous nous disiez que c'est M. Léon Fauche?,
» nï. Bonjean, M, Vezin, M. Creton ou quelque autre défen-
)) seur de la propriété et de la famille Ce sont ceux-là qui
» doivent avoir des flgures douces !.... »
Je raconte fidèlement l'histoire. En somme, la dame fût très décoacerlée.
Mais elle a de quoi se rattraper contre les figures socialistes, avec les portraits que l'on vend de nous dans Paris et les départements à celte heure.
Il est de fait que Proudhon a aujourd'hui le privilège, et tout privilège a son prix, de condenser sur sa tète les plus grandes colères des ennemis du Socialisme. Antithèse la plus énergique de la Propriété, il est devenu une véritable synthèse de l'animadversion des propriétaires. Il fait en ce moment, pour l'édifice du Socialisme, ia fonction d'un paratonnerre. C'est sur cette inflexible pointe de platine, dressée contre le ciel et qui ne bronche pas, que se décharge et glisse, sans y mordre, la foudre des plus gros nuages. L'ouragan du 31 juillet, accompagne de tous ses roulements de tonnerre et de la grêle des ordres du jour motivés, ne l'a pas plus entamé qu'une goutte de douce pluie du printemps tombant sur une boule d'acier poli. Illi robur et xs triplex.
Ce diable d'homme est tellement cuirassé dans ses idées que rien n'y fait. Quel malheur qu'une telle intrépidité ne soit pas au service des bons principes? Ses collègues disent devant lui dans les comités, d'une voix réservée et polie sans doute, des an?.énités dans le goût de celle-ci, par exemple :
« 11 faut se défendre de toute proposition qui vient de M. » Proudhon. Il doit y avoir quelque venin dedans. »
Proudhon répond de son bon gros accent franc-comtois, — a Eh bien ! Messieurs, ça sera comme vous voudrez. Nous re- » prendrons cela un peu plus tard. Je voudrais faciliter la liquij) dation pour qu'elle se lit dans l'intérêt de tout le monde. Ça » sera comme vous voudrez : n'en parlons plus. »
Ces enragés de socialistes ont un calme, une foi et une simplicité , qui n'appartiennent qu'aux grands criminels. On ne rencontre pas ce fâcheux indice chez leurs adversaires.
Sec. UN ARGUMENT COMMODE ET A TOUT FAIRE.
Le nom de Proudhon est passé à l'état d'argument.
Déjà devers la fin de la monarchie, le Journal des Débats avait inventé une variété utile du genre Communisme, que j'appellerai le Communisme de polémique. Resté seul champion de la grande politique et éprouvant le besoin d'un argument fort, à toute thèse et expéditif, il avait trouvé... Communisme I ! !
Communisme!!! était vite dit et répondait à tout. Tout menait droit à ce Communisme. L'adjonction des capacités, Communis-
nr,e! Les discours de M. OJilon Barrot, qui vers la fui, il est vrai, s'était chauiïé dans les banquets. Communisme !I! La guerre au Sonderbund, et je crois bien jusqu'aux réformes de Pie IX en qui M. Guizot le protestant espérait pourtant « que le pontifesauyeraitle monarque, » tout aboutissait au Communisme I!....
C'est à cause de cela que la grande politique s'est fait faire un 24 Février pour deux adjectifs et une misère, au lieu de ratisser à la Bourgeoisie de temps en temps un peu de réforme électorale. Elle en avait pour six ou huit ans au moins avant la Révolution du Peuple, qui n'était pas encore mûre.
Depuis Février, l'invention du Journal des Débats a fait fortune. Dans la presse, à la tribune, partout elle a acquis un débit prodigieux. Ceux contre qui cette feuille ingénieuse l'avait si habilement appliquée, en ont fait arme à leur tour, et considérablement perfectionné l'usage. De telle sorte que, semblable à l'infortuné fondeur du taureau de Phalaris, le Journal des Débats se voit victime d'une invention qui sert si bien envers tous et contre tout, qu'on la tourne contre lui-mênae ! Il s'est vu communiste dans la question des concordats-amiables, communiste avec tous les universitaires dans la question de l'instruction publique, etc., etc.^ et obligé de s'en défendre, et de trouver l'argument abusif!
Eh bien! quelque invincibles que soient ces mots : « Com- » munisme! c'est le Communisme! c'est du Communisme! cela » mène droit au Communisme ! » (nos grands orateurs ont eu l'art de trouver déjà ces quatre figurres diverses pour varier cet argument vainqueur) ; quelque probants, quelque irrésistibles que soient ces mots dans un discours, cette forme de logique a décidément pâli, et les maîtres l'ont à peu près abandonnée pour la prosopopée deProudhon. Proudhon est le grand serpent de mer, le dragon, le ptérodactyle, la bête du Gévaudan, la Ouivre ! La simple apparition de son nom suffit à tout, répond à tout, renverse tout. Rien qu'en prononçant à propos, à la tribune, ces deux syllabes, — Prou — dhon , — on obtient l'effet de la tète de Méduse : tout l'auditoire reste stupide; c'est magique. Et souvent l'orateur lui-même se trouve dans un état identique à celui de l'auditoire.
S dd. COMMENT PROUDHON N'EST PAS CE QU'UN VAIN PEUPLE PENSE.
A l'Assemblée nationale on n'est pas fort sur le Socialisme. Proudhon y passe pour communiste. L'autre jour , Mathieu (de la Drôme), un homme de cœur, d'intelligence et d'avenir, emporté par un de ces entraînements de tribune qui vous font dire un peu plusque la vérité, s écriait qu'il n'y avait de communistes ni à l'Assemblée ni au dehors. Quelques-uns de mes voisins exclamèrent : « Eh ! quoi, et Proudhon? n'y eùt-il que Proudhon ! »
— Je les surpris beaucoup en leur démoatrant que Proudhon était, dans sa phase actuelle, tout ce qu'il y au monde de plus anti-communiste, de plus individualists. Comme c'étaient des gens de sens et d'esprit, quoi;[ue très bons réactionnaires, ils comprirent vite. — A ce propos, je remarque que, pourtant, la plupart de mes collègues sont, chacun pris à part (exception faite dc)§ fanatiqnes et des obtus), des gens de sens et d'intenlions exceltentes, beaucoup même des gens d'esprit. Le phénomène s'explique. Depuis le 4 mai on joue une pièce qui a pour titre : Faute de s'entendre. Et on n'en est pas seulement encore au second acte. Quel sera le dénouement? Le spectacle ne serait-il pas interrompu? Si, cependant, on voulait s'entendre, hein? Mais bast! on ne se laisse seulement pas parler et c'est toujours le diable qui est dans le trou du souffleur.
Prouc'hon entend laisser à chacun sa propriété. Il ne veut point du tout de la mise en commun des biens, ni que l'on travaille et que l'on vive ensemble. Toute combinaison de ce genre. Communauté ou Association^ lui fait horreur. Sa pensée est tout ce qu'il y a de plus titrée en individualisme.
Ce qu'il veut , ce qu'il veut seulement , c'est que le Capital oisif cesse de produire .- autrement dit^ que celui qui travaille la terre ait TOUT le produit de la terre, — et amsi du reste.
Plus de redevance au Capital, sous quelque figure que ce soit. Plus de rente. Plus de péage de circulation payé à ce despote à titre d'intérêt ou d'escompte. Affranchissement complet du travail personnel, sans autre changement direct, d'ailleurs, dans l'état de la société.— Tel est, endeur.raots, si je l'ai bien compris, tout le système de Proudhon.
Ce n'est pas lui qui a inventé la guerre à la Rente, au droit du Capital ; mais il a conduit cette guerre avec une âpreté, une vigueur et, jusqu'ici, une audace, qui l'ont sacré Roi du pandœmonium anti -propriétaire.
L'intérêt de l'argent qui était autrefois de plus de cent pour cent, descendant successivement, est tombée 5, à 4, à 3. Il doit donc d'après Proudhon et comme l'avaient déjà savamment exposé les saints-simoniens, ' arriver à zéro en suivant la pente.
jo ne vois pas pourquoi la limite zéro plutôt qu'une autre?
La pente pourrait aller plus loin , et c'est à tort s'arrêter à la descente. La progression indique qu'un moment doit venir où les créanciers paieront un intérêt aux débiteurs et les propriétaires à leura fermiers pour la peine prise par ceux-ci de garder et faire valoir à leur profit le Capital et le bien des autres.
A cela près que l'argent ne produit plus rien par lui-même, que le Capital n'est plus bon qu'à être changé contre des produits et consommé ; que i'ois'f ne peut plus vivre qu'en mangeant
8U bout de son bien, et, quaiul il aura fini, en tr,.vail!ant ; que le Capital enfl > ne prélève plus mie dans l'atelier de la Production : la société conserve sen aspect, ses formes, son morcellement, son incohérence. Chacun chez soi, chacun pour soi, chacun son droit, — excepté le Capital prêté.
Proudhon prétend qu'on peut arriver là de deux manières : « 1° par la centralisation financière opérée au moyen d'une ban- » que nationale dont le capital fourni par tous les citoyens et for- » mant une propriété commune, serait productif pour chacun » au prorata de ses négociations, par conséquent ne serait pro- » ductif pour personne ; 2° par la création d'une banque mu- » tuelle, opérant sas s l'inteivention du numéraire: » deui moyens qui, au fond, sont une seule et même chose, le crédit fondé sur l'as'^ociation générale des val< urs. Ce qu'il y a de plus neuf, dans tout cela , ce sont les conséquences extraordinaires que l'auteur en tire.
Je comprends très bien l'échange pour ainsi dire gratuit des produits contre les produits et le crédit général, mutuel et à très bas prix, au moyen du système des Comptoirs communaux ou Agences commerciales de Fourier. Ces Agences recevant les produits, les expédiant et les vendant pour le compte des producteurs, organisent le commerce véridique et direct en même temps que, par les récépissés ou varrants représentant la partie invariable de la valeur de ces produits, elles organisent le crédit mutuel. Je trouve ceci (voir, entre autres, à ce sujet, les récents articles d-^ Coignet, dans la Dêmocralié) bien supérieur à la Banque d'Échange pure tt simple. Mais j'avoue n'avoir encore pu comprendre comment, dans un cas ou «ians l'autre, les choses perdraient si bien leur valeur qu'on aurait les terres pour rien, les maisons pour rien, tout pour rien, ainsi que l'afiBrme le citoyen Proudhon. J'estime que la proposition n'est pas bien facile à prouver, sans quoi Proudhon, qui n'est pas embarrassé pour peu de cho e, nous aurait déjà liro cela au clair.
Mais c'est que, en vérité;, ce singulier homme est ainsi fait qu'on le dirait déci ié à être toujours tout seul de son avis. Jusqu'ici, dans les phases diverses qu'il a parcourues, il semble avoir pris à tâche do dérouter, et violemment, tous ceux qui s'efforçaient de devenir ses disciples. C'est à ce point que Greppo lui a peut être gâlé un succès et joué ua mauvais tour en se mettant avec lui, le 31 juillet, contre toute l'Assemblée. L'histoire de ses propres idées semble même prouver que quand il se trouve, un moment, bien d'accord avec ellos, il se dépêche de les démolir pour passer immédiatement à un autre genre d'exercice.
Son esprit cherche et trouve toujours la forme, par excellence paradoxale, hostile et répulsive. Une idée que vous accepteriez
ou que vous ne traiteriez que comme toute opinion controversable^ il s'arrange, rien que par la façon de la formuler, de manière à vous faire éclater comme une bombe. Ses livres, ses articles de journaux, son fameux discours fourniraient à chaque ligne la preuve de celte faculté littéraire. Au fond, tout ce qu'il dit avait été dit avant lui, mais il a une manière de dire les choses qui en change le tem{)érament et les fait légitimement proudhonniennes.
Ea 4834, dans la Revue des Deux-Mondes^ Henry Heine a tracé uu portrait de Kant en ces termes :
» On dit que les esprits de la nuit s'épouvantent quand ils » aperçoivent le glaive d'un bourreau. De quelle terreur doi- » vent-ils donc être frappés quand on leur présente La Critique » de la Raison pure de Kant ! Ce livre est le glaive qui tua en » Allemagne le Dieu des déistes.
» .... Emmanuel Kant a enlevé le ciel d'assaut et passé toute » la garnison au fii de l'épée. Vous voyez étendus^ sans vie, les » gardes-du-corps ontologiques, cosmologiques et physicothéo- » logiques de Dieu ; lui-même, privé de démonstration, nage » dans son sang ; il n'est plus désormais de miséricorde divine, » de bonté paternelle, de récompense fdture pour les privations » actuelles; l'immortalité de l'àme et à l'agonie..,. On n'entend » que râles et gémissements.
«....Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet » homme et sa pensée destructive ! En vérité^ si les bourgeois » de Kœnisberg avaient pressenti toute la portée de cette pensée, » ils auraient éprouvé devant cet homme un frémissement bien » plus horrible qu'à la vue d'un bourreau qui ne tue que des a hommes....
« Mais si Emmanuel Kant, ce. grand démolisseur dans le do- » maine de la pensée, surpassa de beaucoup en terrorisme Maxi- » milieu Robespierre, il a pourtant avec lui quelques ressera- » blances qui provoquent un parallèle entre ces deux hommes. » D'abord nous trouvons chez tous deux cett3 probité inexora- » ble, tranchante, incommode, sans poésie, toute triviale ; et » puis tous deux ont le même talent de défiance que l'un traduit » par le mot de critique et qu'il tourne contre les idées, tandis » que l'autre le tourne contre les hommes et l'appelle vertu ré- » publicaine. D'ailleurs ils révèlent tous deux au plus haut de- » gré le type du boutiquier... La nature les avait destinés à pe- » ser du café et du sucre ; mais la fatalité voulut qu'ils tinssent » une autre balance et jeta à l'un uu roi, à l'autre un Dieu.
» Ils pesèrent exactement. »
Je me suis rappelé ce portrait quand Proudhon, à la tribune, avec un calme et une simplicité dont les témoins seuls peuvent avoir l'idée, faisait trépigner, bondir et voler on éclat l'As-
semblée toute entière. Kant mettait Dieu, l'Ame et la Certitude dans la balance de sa Raison pure, pesait, ne trouvait pas de poids et soldat par zéro leur compte. Proudhon met dans la balance de sa logique la Société ancienne, la Propriété, le Suffrage universel, l'Assemblée elle même devant laquelle il fait son opération. Il ne trouve à tout cela aucun poids dans sa balance et le dit à la Société, à la Propriéié, au Suffrage universel et à l'Assemblée dont il fait partie. Il donne cela comme un résultat. C'est une pesée. C'est à sa balance et non à lui qu'il faut s'en prendre. Il se tient pour désintéressé dans l'affaire...
Proudhon et Pierre Leroux sont les deux extrêmes du Socialisme. Celui-ci est un Sentiment, celui-là un Chiflre.
Ils ont cependant tous les deux cela de commun, que le Secliment ne se chiffre pas trop bas, et que le Chiffre a un sentiment assez prononcé de sa valeur.
S ee. EN QUOI CONSISTE LE SOCIALISME DE PROUDHON.
Le Socialisme de Proudhon est ce que j'appelle un Sociaîisme noueux. Il s'arrête au premier des deux problèmes, à l'affranchissement du Travail, et le tranche par une négation absolue des droits du Capital. Quant au second, à la question de l'organisation de l'industrie, aux aspirations générales vers l'Association, il n'y reste pas seulement indifférent, il s'y montre fort hostile. Tout ce qui, dans la question sociale, touche aux sentiments^ aux passions, aux accorda, à la combinaison et à l'harmonie des forces humaines, à cette sainte Utopie, à ce Royaume de Dieu, à cette Jérusalem de fraternité, de bonheur et d'amour qui agite et tourmente la jeune pensée du siècle, il n'en tient compte ou le méprise! Rien de cela n'entre dans son froid calcul. C'est un teneur de livres exact, qui règle les comptes d'après sa méthode à lui. C'est tout l'opposé d'un utopiste dans le sens aspirateur que donnent aujourd'hui à ce mot ceux à qui on l'a appliqué par dérision et qui l'acceptect.
La gratuité du crédit et des instruments de travail, la destruction de tout intérêt ou bénéfice du Capital, tel est le but sur lequel il concentre tous ses efforts. Je ne crois pas la Bantjue d'Echange, à elle seule, capable de cette conséquence : jusqu'à preuve, je suppose qu'il faudrait bien y joindre quelque petit décret autorisant les fermiers à ne plus payer les fermages, les locataires à ne plus payer les loyers, les débiteurs à ne plus payer les intérêts, et leur donnant à tous des facilités pour se libérer du principal.
J'ajoute que, cela fait, la logique conduit Proudhon, bon gré mal gré, la où il prétend ne pas aller, à un véritable Communisme d'Elat. Car, après tout, ce procédé revient toujours, purement et simplement, au point principal du Communisme, a la mise dsns
le domaine comiiiuri de tous immeubles et instruments de travail, vt, comme conséquence nécessaire, à une répartition par l'Etat- Banque-générale, de l'usufruit des instruments de travail, c'està-dire des fonctions industrielles. — Un socialiste, quoiqu'il fasse, y fut-il plus rétif encore que Proudhon, je le défie de ne pas arriver à l'Organisation du Travail ; et quoi que fasse un socialiste qui procède d'une manière quelconque de la destruction de la Propriété, je le défie de ne pas toipber en Communisme.
La puissance de Prouiihoa, et elle est grande, est toute entière dans ses négations. Il est l'homme de la logique pure, ce qui ne veut pas dire que sa logique soit toujours droite. Il est, en sus, la Négation incarnée ou plutôt idéalisée. Il a tout nié, et, sous ses formes successives, il s'est cent fois nié et dévoré lui-même. Cela amuse beaucoup le Consti'utionnel et toutes les bonnes gens qui savent peu ce que c'est que le travail des idées dans l'humanité ou dans un cerveau actif. Il y a beaucoup de citoyens qui n'ont jamais eu d'idées contradictoires (par cette première des dix-huit raisons qui dispense des dix-sept autres) : parlezmoi de ces gailfards-là, pour bien digérer et bien dormir! — Revenons à la Négation propriétaire, seule chose que, dans toutes ses pérégrinations, Proudhon n'ait jamais abandonnée.
Dans une société où des millions d'hommes travaillent, travaillent, travaillent toujours sans pouvoir jamais, frappés de l'impuissance éternelle et fatale des damnés de l'enfer païen, arriver à l'aisance ou à la fortune, tandis que des millions d'oisifs ou de spéculateurs, vivent grassement de kur mertie ou des bénéfices énormes de leurs menées d'accaparement, de jeu et d'agiotage, rien ne peut résister à la force dissolvante rie cette Négation redoutable. Aussi Proudhon en s'adressant, avec son imoerturbable tempérament de chiffre pur^ à la Propriété représentée suivant son expression par l'Assemblée nationale, a-t-il pu dire, sans exagération si la société actuelle ne se transforme pas : « Citoyens Représentants, je suis fâché que ca que je vous » dis vous fasse rire, parce que ce que je vous dis vous tuera. » On n'a jamais, en effet, arrôt.^ l'essor de l'idée dans le monde. Oq le tenterait aujourd'hui avec moins de succès que jamais. Une idée, quelle qu'elle so^t, gagne du terrain, — c'est un des premiers titres de noblesse de l'esprit humain, — en proportion des obstacles violents et des persécutions qu'on lui oppose.
Or, je demande comment l'aarienne société pourrait se reconstituer, comment le crédit arislocratique pourrait se r>itablir : ce crédit si fragile, si instable, que la moindre crise le moindre veat révolutionïîairequi d'aventure vient rider la face des eaux, le renverse comme un château de cartes; si peu brave et si peu vivant que les moindres appréhensions le suspendent dans sa propre insécurité, le glacent et le conjie.ent dans sôa propre égoïs-
lOT
me; ce crédit enfin qui meurt fata. ornent, faute de celte couftancf qu'il est incapable d'inspirer par lui-nnême? Je demande comment ce crédit, qui était le grand ressart industriel et commercial de l'ancienne société et qui est brisé, pourrait se rétablir lorsque l'idée de l'illégitimité absolue de la Rente du Capital fait des progrès immenses dans les populations Ouvrières des villes et ne peut tarder d'envahir aussi ce'les des campagnes? Squs cette idée-glaive, comment referez-vous des effets de confiance ou de crédit [credo), tant que cette confiance ne résultera pas de la solidarité démocratique des valeurs elles-mêmes? Le crédit personnel, aristocratique, l'ancien crédit parasite et insolidaire est mort et bien mort, soyez-en convaincus. Proadhon a dit en terminant son discours que ce crédit-ià ne se relèverait pas, parce que le Socialisme avait Vœil sur lui. C'était une assertion profonde et qu'on n'a pas comp- ise. Cet œi! qui fascine, qui tient mort le crédit de la Féodalité financière, et l'empêche de ressusciter, c'est l'Idée socialiste, principalement celle de Proudhon. Venezen donc à bout !
On craint le Communisme : on a bien tort. Sauf par la négation qu'il contient, le Communisme n'exercera jamais des séductions bien redoutables sur l'esprit des populations. Le paysan surtout est généralement invulnérable au Conamuniôme.
S ff. PRENEZ-y GARDE.
Mais calculez donc un peu la portée de ceci. Supposez qu'au sein des difiicultés des transactions, de^ impossibilités de la réorganisation commerciale et financière ancienne, sous ces flots troublés et bourbeux du grand fleuve de la misère publique dont les eaux montent, montent incessamment, incessamment envahissent et vont tout inonder ; supposez que, dans cette dissolution colossale du vieux monde européen dont les lambeaux se détachent et tombent commn vous le voyez et comme nous le voyons encore mieux, que vous ; supposez que cette idée apparaisse aux populations: « — Les droits tiu Capital inerte et passif sout une » usurpation inique sur ceux du Travail, élément actif et seul » créateur ; — La Rente de la Propriété est un privilège seigneu- » rial qui doit aller rejoindre tous ses aînés dans la grande fosse » da la ju.-tice des Peuples et des Révolutions ; — il y a, parmi » ces socia'istes sur le compte desquels on nous avait débité » tant de mensonges et de sottises (car à la fin tout s'éclaircit), » des hommes qui ont démontré cela; qui réclament pour le Tra- » vail, seul producteur, tous les fruits de la production ; qui ne » dérangent rien à la société ; qui ne nous appellent pas à vivre » en commun, à abandonner coque nous avons, à changer notre * genre de vie contre nous ne savons quoi, au contraire ; — Ces » h <mmes veulent faire décrétf.r une seule chose à savoir '.Tou-
«t tes les redevances du Capital, sous toutes ses formes, sont abo- >' lies ; tous ceux qui font valoir leurs propriétés continuent à » les faire valoir; tous ceux qui exploitent celles des autres conli- » nuent à les exploiter, mais exclusivement pour eux-mêmes. » Les instruments de travail seront aux travailleurs sans rede- » vance aucune. Plus d'intérêt ni de rente à payer ; des facilités » pour se libérer avec les propriétaires ; tous les fruits de la » production aux producteurs. Que ces Socialistes viennent » AU Pouvoir, et telle sera LA LOI »
M. Thiers suppose que la Révolution de 89, en détruisant les maîtrises et les jurandes, et en conflsquant les propriétés de la Noblesse et du Clergé pour les distribuer à bon compte à la Bourgeoisie victorieuse, a épuisé tout ce qu'il y avait à prendre: qu'il n'y a plus de dépouilles à partager, plus de privilèges à détruire, plus de parts d'aucun gâteau à offrir aux masses.
Je lui fais observer que l'Europe est au début d'une Révolulution dont celle de 89 était un simple prologue; que cette Révolution a le caratère social ; que la question posée est celle du Travail et de la constitution de la Propriété; que les opinions des socialistes, même les plus négateurs à l'endroit des privilèges de la Propriété, ne peuvent pas paraître à M. Thiers et à tous les défenseurs de la vieille société telle qu'elle est, plus illégitimes, plus fausses, plus spoliatrices et plus odieuses que celle des philosojlies, des politiques et des tribuns de la Bourgeoisie ne paraissaient fausses, illégitimes, spoliatrices et odieuses à laNoblesse, au Clergé, à la Royauté, à tous les anciens privilégiés : quecependant ces dernières opinions ont eu et ont toujours pour elles les classes qu'elles ont affranchies et enrichies par les destructions qu'elles ont opérées, par les spoliations qu'elles ont pratiquées, accomplies et légalisées. Elles ont même pour elles les historiens qui ont raconté ces pratiques, ces affranchissements, ces destructions, ces spoliations.
M. Thiers croit-il donc si difficile de faire admettre à tous les industriels, à tous les commerçants, à tous les fermiers, à tous les hommes qui travaillent e-iûn, ou du moins à un fort grand nombre : Que le crédit doit être gratuit, que le Travail est seul légitime possesseur des fruits de la production; que le Capital inerte a droit à se manger lui-même s'il peut se manger, mais qu'il n'a aucune redevance à réclamer du Travail ?
L'idée do Proudhon, non telle qu'on la comprend encore, non telle qu'il a prêté à la faire défigurer, mais telle qu'elle est en elle-même, et telle qu'elle sera bientôt comprise, — car une idée simple finit toujours par être comprise, surtout de ceux qui ont intérêt à la comprendre, — cette idée n'aura pas en dernière analyse de bien grosses forces contre elle. Comme idée, comme doctrine, dans l'ordre des intérêts, (pour s'accorder avec une idée qui
leur sourit, les intérêts ne demandent pas tant d'arguments de droit que Proudhon, le Saint-Sin.onisme et le Communisme n'en apportent contre les privilèges de Seigneur Câf^ital); comme doctrine, disje, Proudhon après tout n'aur:-» contre lui que les rentiers, les banquiers, et ceux des propriéSaires qui affericent leurs propriétés. Il promet le crédit gratuit à tous les inindustriels, à tous les commerçants, à tous les cultivateurs. Il ne demande à personne sa propriété : il se contente de la frapper de stérilité entre les mains de celui qui ne la fait pas valoir, et d'en attribuer tous les fruits à celui qui la travaille. Calculez les forces de la société, les forces vives «urtout, et ditesnioi ce que l'idée de Proudhon est destinée à rencontrer d'obstacles dans les intérêts et par conséquent, en gros, dans les consciences ? L'industrie. le commerce , l'agriculture , tout ce qui travaille et qui souffre, n'est pas éloigné de venir à cette séduisante idée du crédit gratuit — qui est vraie pour l'échange des produits, non pour la circulation indéfinie des instruments de travail. Il ne faut, quelquefois, qu'une année de misère et de développement habile d'une idée pareille pour que, même dans ce qu'elle a d'exorbitant, surtout peut-être à cause de ce qu'elle a d'exorbitant, e'ie s'universalise.
Je sais bien que vous répondrez : « Mais tout ceia est impossi- » ble ! mais ce serait un épouvantable cataclysme ! mais, mais, » mais!... » Je ne vous dis pas le contraire. Je connais tous vos mais ; peut-être bien que je pourrais même en ajouter dont vous n'auriez pas eu l'idée tout de suite, ami lecteur. Mais, vous répondraije à mon tour, tout cela n'y fait pas grand chose. Quand une idée est en train, elle va. On s'est battu pour tant de choses dans ce monde ! Connaissez-vous l'histoire des révolutions et des guerres '? Rappelez-la vous ou lisez-la ? Cette histoire vous démontrera que jamais question n'a été posée sur un terrain plus brûlant, jamais n'a mis en vibration des intérêts plus intimes, plus énergiques, et jamais n'a pu ranger à elle un si grand nombre de partisans, intéressés et agresseurs, contre un si petit nombre de défenseurs. Et quels défenseurs? Pour résister aux forces vives de tout ce qui travaille, riches, aisés ou pauvres, la petite armée des oisifs, des usuriers, des banquiers et une collection de rentiers généralement cacochimes !
— Mais on n'arrive pas là avec la paisible Banque d'Echange toute seule! Mais, avant d'arriver là, il faudrait traverser une révolution, et quelle révolution?...
— Faites-moi le plaisir de me dire si au bout de la Philosophie du dix-huitième siècle, il n'y avait pas 89, 92 et 93, et si cela a empêché l'idée philosophique de marcher?
— Et faites-moi le plaisir de me dire encore si 89, 92 et 93 devaient réaliser tout ce que les enthousiasmes du temps atten-
da'ent de l'avènement de la Philosophie ? Et si la déception de i'avenir a empêché la révolution de se faire? Et, je vous demanderai, ce qui est bien autrement révélateur encore, si nos déceptions révolutionnaires du passé nous o^it empêché de refaire des révolutions nouvelles? Enfin, me soutiendrez-vous que nous pouvons sortir de ce cercle sanglant et fatal des révolutions avant d'avoir prononcé la dfîrnière formule historique de l'affranchissement du Peuple, réalisé une société de frères, et trouvé te moyen d'abolir l'esprit de mécontentement, de guerre et de révolte, par l'aisance générale, le travail attrayant et le bonheur de tous ?
— Si vous êtes de cet avis, je vous félicite. Cîla du moins. Jusqu'au réveil, vous évitera de mauvais rêves.
§ gg. PRINCIPE DU PARATONNERRE
D'après ce que nous venons de dire, le Socialisme de Proudhon, par l'absence de toute idée organisatrice du travail et de l'industrie, par la conservation de toutes les formes actuelles de l'individualisme, par la concentration de tous ses efforts sur la suppression pure et simple de tout rendement propre du Capital, — et quoique logiquement ces idées me paraissent conduire à nn Communisme ultérieur, — le Socialisme de Proudhon, disje, tend bien plutôt aujourd'hui à la constitution d'un parti politique , d'un formidable parti fermier, commerçant et prolétaire, qu'à celle d'une Ecole sociale proprement dite. — Et ce parti politique , ce n'est autre chose que le dernier terme logique du développement de la négation révolutionnaire.
Ce terme, on le voit, se lie donc très régulièrement au passé. Comme beaucoup d'autres fruits, bons ou mauvais, du grand arbre de l'histoire, l'idée de Proudhon apparaît aujourd'hui à soB temps et à sa saison.
Je répète, en terminant, que vous n'avez qu'un moyen de conjurer la force irrésistible de cette Négation, qui dévorerait votre vieille société bien plus vite et en moins de bouchées que vous ne paraissez le croire : C'est de vous pénétrer pour les classes qui souffrent d'un amour plus ardent, d'un sentiment plus sympathique que cette idée n'en comporte elle-même ; de compenser par lo sentiment ce qu'elle a d'excessif dans l'expression du droit; de comprendre enfin les droits du Travail dans la plénitude de leur légitimité, et de vous dépêcher, en ouvrant largment les voies du Crédit démocratique et de l'Association, oe prouver au Peuple que la société va rendre facile à tous l'accès de la propriété, de l'éducation, de l'aissance, faire promptement et par grandes légions, de véritables hommes libres, de véritables citoyens, c'est-à-dire des propriétaires.
P. urqioi rep .ussez-vous donc comme des brigands, comme
des sectateurs de Sainte-Guillotine, comme des ennemis de Dieu et des hommes, sous le nom commun de socialistes, tous ceux qui vous proposent des moyens pour ces choses? Faire, par masses et par légions de nouveaux propriétaires ea accroissant considérablement la richesse publique, sans rien prendre à perpersonne, en améliorant au contraire toutes les positions actuelles, même les plus grandes ; et puis, introduire enfin un peu de fraternité^ un peu d'amour et d'accord en lieu et place de vos divisions, de vos jalousie», de vos terreurs et de vos haines réciproques, est-ce donc une pensée si mauvaise? Et cela ne vaudrait-il que de grands coups de pied dans les reins de tous ceux qui vous le proposent ? — Tenez, vous réfléchirez et vous reviendrez à des sentiments plus raisonnables et plus humains envers les Socialistes qui, après tout, sont vos frères, et qui, au fond, ne voient généralement eux-mêmes en vous que des frère=.
Je gage que si vous le vouliez, vous feriez la conquête de Proudhon lui mên e... Vous avez en main le gâteau qui rendrait traitable Cerbère. Demandez-lui bienveillamment de vous expliquer le mécanisme de la Baaqug d'Echange et montrez-vous favorables à cette institution, dont le principe n'a rien que de légitime. Je parie qu'en vous y prenant de cette façon, vous désarmeriez ses rigueurs. La chose vaut la peine que vous y oensiez. Vous ne savez pas où vous poussez le Socialisme, et où le Socialisme ainsi poussé vous mènera si vous vous obstinez contre lui dans les errements d'une guerre aveugle. — Çà vaut la peine d'y penser,